« 12 Years a slave », de Steeve McQueen

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, AMERIQUES

Le film 12 years a slave a été précédé dans son arrivée en France par des critiques unanimes louant l’œuvre absolue sur l’esclavage, embrassant le passé avec courage. Réussi à certains égards, le film du réalisateur anglais Steve McQueen présente pour nous une narration volontairement simplifiante de l’esclavage, une version tronquée du livre dont il est extrait, et une vision aplatie de la complexité de la communauté des esclaves.

Les écueils de la situation d’exception

McQueen voulait un protagoniste « avec lequel n’importe quel spectateur pourrait s’identifier », et il justifie ainsi son recours à une situation d’exception, procédé habituel des grosses machines hollywoodiennes. Solomon Northup, enlevé et vendu, se retrouve esclave « par erreur » ; pas parce qu’il est noir au sein d’une nation raciste – les États-Unis – mais parce qu’il est kidnappé et emmené « injustement » du mauvais côté de Disneyland. Ce manichéisme géographique témoigne bien mal des législations complices de l’institution esclavagiste et de la situation des noirEs, au Nord. Hypocrisies et paradoxes nordistes sont fréquemment mentionnés dans le récit de quelqu’un comme Harriet Jacobs par exemple. Ici, après le kidnapping commence donc le calvaire d’un homme qui ne serait pas « à sa place », singularité accentuée par ses talents de violoniste – autre recours cinématographique hyper usé pour suggérer un supplément d’âme. Bien sûr, c’est une histoire vraie mais c’est aussi l’histoire qu’a choisie McQueen. L’idée que l’empathie puisse être facilitée par le caractère « injuste » de la servitude de Northup est en soi assez abominable. Les autres esclaves sont-ils « à leur place » ? Ne peut-on pas s’identifier à eux ?
Ce qu’il y a de rassurant si on accepte ce « contrat » c’est qu’on y gagne la certitude que notre héros va s’en sortir. Ouf… C’est important de maintenir l’espoir chez le spectateur et sa foi en l’humanisme américain. A l’inverse, raconter l’histoire d’un esclave qui ne s’en sort pas pourrait mener à questionner la continuité de la suprématie blanche et de la barbarie carcérale ; quelle angoisse pour une nation qui incarcère massivement, parfois même sans procès, torture et enchaîne encore ses détenuEs, y compris des femmes pendant l’accouchement par exemple !

L’effacement de la communauté

12 years a slave nous évoque largement le roman Kindred (Liens de Sang) d’Octavia Butler dans lequel l’héroïne des années 70 – par voie surnaturelle – se retrouvait projetée dans une époque esclavagiste. Mais là où le roman faisait une approche complexe de l’intrication entre les stratégies de survie collectives et individuelles, et questionnait le concept d’héroïsme, 12 years dresse le portrait d’êtres piégés dans l’individualisme absolu et la fatalité. McQueen choisit de peindre la solitude irrémédiable d’un esclave parmi les esclaves – comme si Northup n’avait que très peu communiqué avec les autres. Pourtant même si les slaves narratives, les récits d’esclaves – y compris le récit de Northup – font état de trahisons ils mettent aussi l’accent sur l’entraide nécessaire à la survie collective.

Rachel leur avait dit ce qui s’était passé. Elisa et Mary me firent bouillir un morceau de lard mais mon appétit avait disparu. Puis elles frirent un peu de farine de maïs et firent du café. Ce fut tout ce que je pus avaler. Elisa me consolait et état très gentille. Il fallut un moment avant que la case se remplisse d’esclaves. Ils se rassemblèrent autour de  moi, posant de nombreuses questions sur les difficultés que j’avais eues avec Tibeats le matin […]. Ensuite Rachel vint, et dans son langage simple, raconta de nouveau l’histoire – s’attardant avec insistance sur le coup de pied qui avait envoyé Tibeats rouler au sol – après quoi un gloussement général traversa la foule.1

Dans 12 years a slave les esclaves sont mutiques, indifférentEs ou soumisES. Hormis les quelques moments où ils se parlent comme s’ils déclamaient du Shaespeare pas de conversations entre eux même lors de repas communs, seulement quelques soins prodigués en silence après le fouet. Solomon attend l’aide des blancs mais ne dispense pas la sienne aux esclaves qui l’entourent. Il refuse même à Patsey, implorante, d’abréger le martyr qu’elle subit  ; cet évènement n’existe pas dans le livre et sert à renforcer cette idée d’individualisme intrinsèque à l’esclavage , tout comme cette scène de sexualité inventée pour le film, entre Solomon et une autre esclave et qui se finit dans des larmes de solitude. La communauté n’existe qu’à travers quelques moments de chant – chants de travail ou de prière – comme pendant cet enterrement où Northup finit par rejoindre les autres dans un gospel, mise en scène assez lourde de son intégration tardive.

La biographie originelle rend également compte de plusieurs moments partagés avec des amérindiens Chickasaw (ou Chicopee) qui vivent à un endroit nommé Great Pine Woods, décrit comme « un petit coin de paradis » par Northup.  Avec quelques esclaves il s’y rend parfois après une journée de travail en guise d’échappatoire. Mais le film élude tout cela pour ne pas fissurer l’isolement du héros et cette connexion précieuse entre non-blancs y est résumé en une scène de rencontre fortuite et un partage plus étrange que sympathique.

L’Absence de résistance.

L’absence globale de résistance dans 12 years a provoqué des critiques de spécialistes de l’esclavage qui œuvrent depuis des années pour contredire la narration de soumission majoritaire des esclaves. il ne s’agit pas d’un débat : les principaux acteurs de la lutte contre  l’esclavage furent les esclaves eux-mêmes et ce dès les premières razzias en Afrique. On peut lire a ce sujet :  « Plus près de la liberté : Femmes esclaves et résistance quotidienne dans les plantations du Sud« , de Stéphanie Camp, « Rebelles et fugitifs : la résistance des esclaves au 19e siècle », de Larry Rivers (en anglais)2  ;  ou encore (en français) « Le Refus de l’esclavitude. Résistances africaines à la traite négrière », de Alain Anselin. Porter cette narration de soumission c’est oublier  Harriett Thubman, Nat Turner ou Harriet Jacobs parmi les plus connus. C’est oublier la révolution haïtienne. C’est oublier l’inventivité de ceux qui pratiquèrent le marronnage.

[…] pour beaucoup de marrons cela prit la forme unique d’habiter dans une cave. Hommes, femmes, et enfants étaient capables de vivre des années dans des habitats qu’ils avaient creusés sous la terre. […] Cependant, les plus emblématiques des habitantEs de cave ont sans aucun doute été Pattin de Virginie et sa femme qui étaient si déterminéEs à être libres  et le rester qu’ils ont vécu dans une cave pendant 15 ans et ont élevé 15 enfants là, émergeant seulement après la « Rédition ».3

Les récits d’esclaves  étaient souvent rédigés avec des abolitionnistes blancs – pour celui de Northup ce fut David Wilson – pas étonnant que certains de ces récits tendent à négliger les histoires de résistance des noirEs. Au début de sa biographie Northup présuppose que les esclaves, à force d’endurer la servitude perdent leur capacité de résistance et McQueen colle à ce préjugé et fait le choix d’accentuer cette narration qui jusqu’à aujourd’hui martèle que les noirEs furent sauver par les abolitionnistes seuls des Caraïbes aux Amériques. Pourtant dans la réalité, les événements viendront contredire le jugement de Northup alors qu’il est en fuite :

En à peu près trois quarts d’heure plusieurs des esclaves m’ont pointé une direction et fait signe de fuir. Bientôt, en scrutant le bayou, j’ai vu Tibeats et puis d’autres à cheval, venir à vive allure, suivi d’une meute de chiens.4

Et Northup viendra lui aussi en aide à des esclaves marrons. Tout n’est donc pas qu’individualisme et distance dans son récit, mais le film ignore ces épisodes et les seuls marrons qu’on voit sont pendus. Mais il est sûr que nous aurions été tout aussi critique d’un film rempli de nègres marrons  : ce qui nous gêne ici c’est la passivité univoque.

Limites d’une esthétique centrée sur le corps

Le travail sur le corps, près des corps est la grande œuvre du cinéma de McQueen. On se souvient notamment de Hunger, sa première œuvre de fiction sur la lutte de l’IRA et de Bobby Sands au début des années 80. Cette virtuosité on la retrouve dans 12 Years qui peut malmener le spectateur dans sa chair comme sans doute peu d’autres œuvres sur l’esclavage mais McQueen ne se libère pas toutefois de certaines conventions :

Alors qu’il y a beaucoup de choses dont on peut se réjouir dans le travail de McQueen, il échoue à remettre en question l’imagerie standard des films sur l’esclavage : un étalage cathartique de l’intense violence et de la dégradation du corps noir mis en esclavage5

Sur l’illusion du « tout montrer » se greffent des classiques de la représentation des esclaves : fouet, viols, pendaisons.  De plus McQueen enferme les corps dans l’inertie. Hormis un autre esclave au tout début du film, seul Northup se défend, se bat, lui seul est instinctif. Les autres ploient sous la contrainte, pas seulement celles du fouet ou du travail d’ailleurs : les effroyables scènes où les maîtres blancs contraignent les esclaves à danser sont particulièrement significatives. Mais il maintient les esclaves dans l’absence de subjectivité. Les fictions ne sont pas des documentaires et ce n’est pas parce que victimes sont privées de voix par leurs bourreaux que les cinéastes doivent faire de même.

La violence faite aux corps féminins tient également une place particulière dans la démonstration :

Au lieu des histoires de Céleste ou Netly, qui se sont échappées, nous avons Patsey, la  victime d’horribles abus. Patsey est vue avec le dos écorché et la peau lacérée dans une horrible scène dépeignant la dégradation du corps noir féminin. Northup quitte peut-être la plantation à la fin, mais il n’y a pas la moindre possibilité positive pour elle. Pire, l’exposition gratuite de la femme noire violée et écorchée a été choisie pour représenter l’horreur de l’esclavage. La sur-représentation graphique de ces scènes – moins des autres histoires de résistances – montrent largement des femmes noires complices, chantant et cueillant le coton ou recroquevillées dans la peur.6

Dans ce discours de soumission totale des femmes, les pleurs incessants d’Eliza, séparée de ses enfants au début, sont une des rares expressions féminines de désapprobation. L’autre expression notable c’est Harriet Shaw qui reconnait un mariage de survie avec le maître blanc et promet aux esclavagistes la colère de Dieu. Mais le personnage de Céleste, esclave qui reste cachée plusieurs mois dans les marécages a été supprimé au montage final du film.

D’autre part les projections fantasmatiques de McQueen sur Patsey, personnage principal féminin sont très problématiques. Comme dans la biographie elle est victime des viols et de la cruauté du planteur Epps, et des sévices à répétition ordonnés par jalousie par Mme Epps. Elle est à la fois l’esclave la plus performante au travail et la plus violentée. En plus de mettre l’accent sur ce déséquilibre McQueen s’aventure sur un terrain tout à fait malsain en assimilant les abus sexuels de Epps et la domination qu’il exerce sur Patsey à de la frustration amoureuse :

Il est amoureux d’elle, mais il ne peut concrétiser cet amour. Il se déteste aussi pour ça. Il se hait parce qu’il aime cette esclave – il aime cette femme noire. Mais c’est une chose amusante parce que l’amour vous ne pouvez pas vraiment le contrôler. Ça arrive, c’est tout. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut juste éteindre ou allumer.7

Amour ou désirs irrépressibles n’ont rien à voir là-dedans contrairement à ce que la rhétorique classique de justification des viols et autres violences faites aux femmes veut faire croire. McQueen s’assied allègremet sur des analyses faites il y a pas mal de temps déjà par le féminisme noir américain:

Un autre mythe sur le viol c’est que c’est un acte de désir, que les violeurs sont des hommes qui sont incapables de contrôler leur désir sexuel mais la plupart des hommes ne violent pas pour satisfaire un désir sexuel. (…)
L’histoire de l’usage du viol comme arme de terreur contre les femmes noires, cette histoire remonte à l’esclavage. Le viol était tout autant une arme que le fouet et tous les autres outils de répression.
Les femmes noires étaient systématiquement abusées. Ça allait de soi que le maître des esclaves et tous ses agents, ses agents blancs, avaient accès au corps de toutes les femmes noires dans la communauté des esclaves.8

Mais 12 years a slave induit que sur la plantation seul le maitre viole et qu’il ne viole qu’une seule femme, ce qui fait passer une pratique massive pour une histoire de préférence.

Comprendre les blancs

Le film a beau être débarrassé des personnages clichés comme la mammy il offre peu d’épaisseur aux personnages noirs, et la complexité psychologique et émotionnelle réservée aux blancs s’égare dans de scabreuses directions. Même l’expression du désordre mental produit par la barbarie systémique est outrée. Edwin Epps, comme le contremaître Tibeats ou le vendeur d’esclaves Freeman,  sont montrés comme évidemment monstrueux. Le réalisateur favorise ces expressions plutôt que des occurrences plus communes comme lorsque le planteur Frod demande à être débarrassé d’Eliza parce qu’elle pleure trop. McQueen rechigne à montrer que les pires actes se faisaient dans la plus grande banalité, sans affect, colère ou considération :

« Madame S., allant dans son bateau couvert, était acccompagnée d’une négresse qui allaitait son enfant. Cette femme était assise à l’avant, l’enfant criait et elle ne pouvait pas le faire cesser. Madame S., importunée des cris de cette créature, commanda à son esclave de la lui apporter. Elle saisit alors l’enfant par un bras, le tint sous l’eau jusqu’à ce qu’il fut noyé, et ensuite elle l’abandonna au courant. La mère, au désespoir, se précipita à l’instant dans la rivière, bien déterminée à y finir son existence ; mais elle ne put y réussir ; une partie des rameurs se jetèrent à la nage et la ramenèrent à bord. Sa maîtresse, à son arrivée à la plantation, lui fit appliquer trois ou quatre coups de verge pour la punir du tort qu’elle avait voulu lui faire, en terminant ses jours ».9

En conclusion

Dans cette critique non exhaustive (on aurait encore beaucoup à dire) de 12 years a slave, vous n’aurez sans doute pas assez entendu qu’on a aimé le film quand même. Mais outre les choix du réalisateurs, on questionne fortement l’unanimisme et le besoin de surinvestir dans une œuvre loin d’être révolutionnaire. Et puis même si sa starification nous saoule, c’est tant mieux si Lupita Nyongo s’en sert pour aborder la question de la violence du colorisme pour les femmes noires à la la peau foncée. Par contre on est nettement moins convaincuEs par le snobisme, le mépris ou la désinvolture de McQueen qui déclare en interview avoir fait peu de recherches sur l’esclavage, n’avoir ni visionné de films, ni lu de slave narratives. Ça devient tout a fait dérangeant à nos yeux lorsqu’il raconte au sujet la quête d’une actrice pour le rôle de Patsey :

C’était comme chercher Scarlett O’Hara – genre « Oh mon dieu on ne va jamais trouver cette personne ».

Ce parallèle pourri, qui rapproche bourreaux et victimes,   est surtout un signe de plus que 12 years est bien un produit hollywoodien : de belles images du Sud, des violons pathétiques, des scènes emblématiques et 12 années qui semblent passer bien vite. A cela s’ajoutent des acteurs bankable  comme Brad Pitt producteur du film et aussi – comme par hasard – détenteur du rôle du chevalier blanc rédempteur, le bon blanc qui sauve Northup. En fait initié avec l’époustouflant Hunger le cinéma de fiction de McQueen se banalise pour rentrer dans les cases et paradoxalement, alors qu’être noir et descendant d’esclave lui confère une certaine intériorité sur la question, il fait  en sorte formellement et intellectuellement de se désimpliquer ou d’exhiber une forme de désintérêt. Il en joue comme s’il s’agissait d’un sujet comme un autre, et comme s’il ne clamait pas par ailleurs sa fierté d’avoir réalisé le plus grand film sur l’esclavage. Quant au fait qu’il ait dédié l’Oscar du meilleur film « à toutes celles et ceux qui ont enduré l’esclavage et aux 21 millions de personne qui l’endurent aujourd’hui« , c’est louable mais il aurait tout aussi bien pu déranger un peu la soirée en le dédiant par hasard à Troy Davis, Renisha McBride , Rekia Boyd ou Mumia Abu Jamal ; bref, aux victimes actuelles d’un système persistant de dévaluation des vies noires.

Cases Rebelles (mars 2014) – à écouter également dans l’émission n°42

  1. 12 years a slave, Solomon Northup
  2. « Closer to Freedom: Enslaved Women and Everyday Resistance in the Plantation South », Stephanie M. H. Camp ; « Rebels and Runaways: Slave Resistance in Nineteenth-Century Florida« , Larry E. Rivers
  3. Sylviane Diouf, « 12 years a slave. What about 15 years in a cave ? », article du 31/01/2014 sur le site de la New York Public Library. A lire ici
  4. 12 years a slave, Solomon Northup
  5. 12 years a slave fails to represent black resistance to enslavement », Carole Boyce Davis, article du 10/01/2014 sur le site The Guardian. A lire ici
  6. ibid
  7. Steeve McQueen dans Interview Magazine,  à lire ici
  8. Angela Davis à San diego en 1985 : conférence le mouvement antivol et la lutte contre le racisme
  9. extrait de « ….. » cité dans La Férocité Blanche, de Rosa-Amelia Plumelle-Uribe, 2001.

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