Agie

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES, VIOLENCES INTRA-FAMILIALES

Notre série de textes personnels sur l’inceste se poursuit. Le témoignage suivant soulève pas mal de questions au cœur même d’un resurgissement douloureux et imprévu du passé. Nous insisterons donc d’abord sur son éventuel potentiel déclencheur. Ensuite, même si ce n’est pas abordé clairement dans le texte, ce témoignage est un rappel de la nécessité absolu d’établir des limites fermes et explicites avec les personnes avec qui vous interagissez d’autant plus si ces personnes sont dépositaires d’une partie de votre mémoire collective de l’époque des traumas. Il est aussi important pour tout le monde de s’assurer de la disponibilité et la capacité de l’interlocuteur.ice à recevoir du contenu violent. Le fait que nous ayons été victimes ne fait pas de nous les réceptacles idéaux à tout moment de vos révélations troubles ou de vos secrets de famille. Les vécus traumatiques impliquent un vrai travail individuel, un cheminement accompagné par des professionnel.les. En refusant de se confronter à l’ampleur de cette tâche on risque d’avoir des jaillissements délétères et dangereux, pour soi-même et les autres. Prenez soin de vous. Trouvez de l’aide. Et parlez aux personnes aimantes qui vous entourent quand elles sont en capacité de vous entendre, après autorisation et avertissement.

Released in The Ending of Craving VI par Beatrice WanjikuIl est revenu ce corps là. Il guette depuis des mois, réveillé par les hasards des secousses affectives, mais hier il a fait son retour avec une force insoupçonnable. Je me suis retrouvée à me tortiller affreusement pendant des heures, l’esprit traversé des associations les plus absurdes et des images les plus horribles. Qu’est-ce-qui l’a réveillé ? Les mots de mon frère. Les mots de celui qui met constamment le corps au cœur du discours. Celui qui exhibe constamment son corps. Et qui trace ensuite loin du sujet comme s’il n’avait rien dit, comme s’il ne s’était rien passé. Comme si cette omniprésence ne voulait rien dire. Parce qu’il refuse de regarder notre enfance en face. Jusqu’au bout.
Et le revoilà donc, ce corps si familier, si détesté. Le mien. Ce corps animé, perturbé de sensations des plus concrètes dans ses parties intimes. Sensations insupportables, incompréhensibles s’il n’y avait cette certitude : IL NE S’EST PAS RIEN PASSÉ. Ni hier, ni des décennies en arrière.
Ces sensations me crucifient. Je me tords des heures durant dans tous les sens, sans parvenir à hurler, à pleurer, à parler. Je n’existe plus que dans cet amas d’emballement des pensées, de flashs dépourvus de significations. Ni mon corps, ni mon esprit ne m’obéissent encore. Il n’entendent plus ma volonté. Je suis agie par des souvenirs qui se moquent des barrières de la conscience, par des mines posées il y a des lustres dans la zone de guerre de mon enfance. Je me bats et je gagne souvent puisque je suis là, ainsi : globalement celle que j’ai voulu être. Mais il suffit d’un faux mouvement, d’un geste, d’un récit de rêve imposé sans consentement par le seul qui a grandi avec moi et l’unique survivant de la catastrophe familiale pour que je n’existe plus qu’en ce mélange sale et implosif qui me déforme le visage de douleur.

I did this because I could see this wound on your face.
From the first time I met you, I just wanted to show you the light.1

J’ai intensément cogité après cet épisode de Mr Robot qui m’a bouleversée. Impossible de tout raconter ici. Dans cet épisode, Eliott re-découvre lors d’une session de psychanalyse forcée que son père abusait sexuellement de lui quand il était enfant. La citation auparavant, ce sont les mots de Vera : ce dangereux personnage, qui est fasciné par Eliott et qui a imposé la séance de psychanalyse à coups de kidnapping et sous menace d’un flingue, est lui aussi un survivant également de violences sexuelles. Il se révèle d’ailleurs d’une intelligence surprenante sur le sujet…
Ces mots m’avaient rappelé S. une vague connaissance « militante ». C’était un jour, une fin d’après-midi grise et pluvieuse du Nord de la France. J’attendais quelqu’un Grand place. Il avait surgi de la masse pour venir me dire bonjour ; un visage familier sans enjeu, sans intérêt. Et puis il m’avait assassinée aussitôt dans un rictus empoisonné. « Vas-y souris ! On dirait toujours que tu viens de te faire violer! » La malaise et la sidération m’avaient submergée et mes lèvres s’était infléchies de surprise, d’effroi. Incapable de réagir, je n’avais rien dit, rien répondu. Il avait poursuivi son cirque et son monologue trotskyste pendant quelques minutes avant de me laisser là. Choquée, échouée. Il ne faisait pas partie de mes fréquentations ; c’était juste un gars que je croisais régulièrement.
Si l’on met de côté sa médiocrité empathique et sa méchanceté, qu’avait-il vu? Ce n’est pas que je croyais cet imbécile heureux particulièrement clairvoyant, non. Mais au cours de ma vie, j’ai souvent subi des tas de projections sur ma tête, sur l’air qu’elle prend dans des moments où je crois, moi, arborer une façade parfaite de neutralité. Ça m’a joué beaucoup de tours cette illusion mais Dieu sait que c’est crétin de prétendre pouvoir déchiffrer les « airs ». Pour en revenir à cette réflexion de S., je vois pourtant ce qu’il voulait dire avec sa réflexion violente. Comme les miroirs existent, je l’ai souvent surpris ce masque de stupeur, d’incrédulité et de douleur. Je n’ai aucune idée de sa provenance même si je me souviens bien de l’âge à partir duquel il a commencé à me porter préjudice. L’âge à partir duquel il a fallu déployer la violence pour que les autres comprennent que ma tête n’était pas une invitation à me faire souffrir encore plus.
Entre cette tête que je n’ai jamais maîtrisée – je n’ai jamais su sourire à la demande et c’est pas par radicalité – et ce corps tourmenté de sensations atrocement troublantes et intrusives, il me semble que je contrôle bien peu.
Je peux toujours fuir le monde. Fuir mon frère et ses jaillissements de corps. Son déni des évidences. De mes souvenirs flous et des bien plus précis. J’ai fait ça une bonne partie de ma vie, limitant au maximum nos contacts.
Ma dernière agression s’est déroulée devant lui. Je n’ose même pas lui demander s’il l’a vue et fait semblant de l’ignorer. Je ne crois pas suffisamment en son amour pour me dire que forcément s’il n’a pas réagi c’est qu’il n’a pas vu.
Nos parents n’ont jamais considéré qu’il fallait nous protéger, dit-il. Je suis d’accord. Et lui ? Qui protège-t-il?

Je peux  aussi fuir le reste du monde comme j’ai fait très longtemps. C’est une impasse. J’y retourne ensuite comme si je n’habitais pas mon corps et comme si je n’avais pas d’affects.  Ça me mène à nier les agressions. Pendant des mois j’ai pu ignorer par exemple les attouchements quotidiens qu’un collègue me faisait sur le mode de la blague à l’usine.
Je me demande souvent s’il est écrit sur mon visage que je ne vais rien dire. Et bien entendu cette question est affreuse. Mais je me la pose quand même.
Je suis agie. Et je suis fatiguée. Je peux taper la première et faire très mal quand la menace violente est là clairement, mais les attouchements me figent. Comme si j’avais intégré il y a très longtemps que mon corps ne méritait que ça. Comme si je pensais que la répétition était une forme de réponse à mes questions.

Bientôt mon corps va me revenir et je recommencerai le combat. Bientôt mon esprit cessera de sautiller entre effroi et stupéfaction ; il retrouvera son fighting spirit. Je suis trop vieille pour imaginer que je gagnerai « un jour ». J’ai laissé déjà bien trop de jours à l’ennemi.e. Mais j’irai à chaque fois reprendre ces territoires. Panser leurs plaies. Et croire encore. Parce que des êtres d’amour m’entourent et s’efforcent chaque fois de me ramener à la surface.

Lucinda Colère_Décembre 2019

Illustration : Beatrice Wanjiku, Released in The ending of Craving VI , 2018  https://bwanjiku.tumblr.com/

  1. J’ai fait ça parce que je voyais bien cette blessure sur ton visage. Depuis notre première rencontre, je mourrais d’envie de
    te montrer la lumière. (Mr Robot, E04S07) []