Apprendre le combat?

Publié en Catégorie: AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, PERSPECTIVES

J’ai appris comment me défendre. Art martiaux et self-defense. Souvent la seule femme. Et bien entendu seule femme noire. Trois à quatre entrainements par semaine. 1m60, 50kg, valide. Apprendre, répéter, progresser petit à petit. Pendant plusieurs années. Répéter les coups, les parades, les esquives. Les mêmes, encore et encore. Que ça devienne automatique, « naturel ». Se dégager d’une prise, faire des clés, projeter quelqu’unE au sol et l’y maintenir. Ne pas fatiguer, tenir, garder un œil sur l’adversaire incisifVE, déterminéE ; sur qui joue l’agresseurSE face à moi. Transformer un simple objet en arme. Être rapide, réactive, désarmer l’assaillantE. Accepter la douleur, les bleus ; le corps apprend aussi ce que peut être le prix du combat. Frapper, parer, repousser et frapper encore.

Apprendre à se battre, se défendre non seulement par les techniques du corps mais aussi un peu avec la philosophie des arts martiaux, passer des grades1 , jusqu’à la ceinture noire, et puis enseigner aussi, à d’autres. Des techniques qui se transmettent depuis des siècles, et que j’aurais pas assez d’une vie pour perfectionner. Réfléchir à la violence et à ce qu’on devra mettre en œuvre le moment où ça arrivera. « Pensez à des techniques simples », ça serait censé faire l’affaire. Et s’entrainer, toujours, garder le niveau, pousser l’expertise.

En tant que femme c’était important pour moi. Parce que je voulais être capable de me défendre efficacement. Parce que le système nous dissuade continuellement de nous défendre et d’apprendre à le faire. D’ailleurs je pratique dans des espaces mixtes et je dois aussi toujours rester vigilante par rapport aux hommes avec qui je m’entraine : marquer constamment les limites par rapport à mon corps, contrer le paternalisme, la condescendance ou l’agressivité de certains.

On ne doit surtout pas se sentir coupable de ne pas savoir se défendre ou tout au moins d’en avoir l’impression ; on a toutes des ressources d’auto-défense. On ne doit pas non plus se sentir coupable de ne pas vouloir apprendre. Et par ailleurs l’accès à un apprentissage collectif est conditionné par de nombreux facteurs sur lesquels nous ne sommes pas à égalité : moyens financiers, santé physique, santé pyschique, possibilités géographiques, etc.  Mais personnellement acquérir au maximum les moyens de mon auto-défense en tant que dominéE – et au regard de mes possibilités – m’a semblé et me semble toujours un des aspects importants de nos luttes de libération. Dans l’idéal j’aimerais aussi pouvoir pratiquer avec mes sœurs noires, non-blanches, trans et cis, et construire des espaces de transmission, d’entrainement et de création même.

Toujours est-il que l’entrainement et la technique ne garantissent rien. Ça ne fait pas moi une super héroïne. Et les conditions de l’entrainement c’est pas la réalité. Chaque affrontement  est imprévisible. Je peux toujours et encore me laisser surprendre par la violence. J’en ai fait l’expérience :  c’est toujours bien plus compliqué que juste savoir se défendre. En cas d’agression pèsent : la peur, le déni, mon histoire par rapport à la violence, les constructions de genre, le contexte, l’état physique, etc. Parfois aussi on baisse la garde. Et les choses peuvent se jouer sur une fraction de secondes.

Mais je m’entraine pour essayer au mieux de faire face à toutes les données, avec mes moyens.

*    *    *

Nous avons une idée de la façon dont nos luttes d’émancipation devraient se mener, des idées de stratégies politiques. Nous comptons idéalement les mettre en place quand nous serons plus nombreuxSES, prêtEs. Nous comptons tout simplement les mettre en place idéalement. Mais l’agression du pouvoir surgit n’importe quand. Elle n’attend pas que nous soyons prêtEs, elle ne lance pas d’avertissement. Du jour au lendemain vous vous réveillez dans un pays en état d’urgence et le peu qui vous semblait vaguement acquis hier est désormais remis en question. Non pas que vous vous étiez fait des illusions sur la démocratie, etc., mais vous aviez en tête quelques espaces, circonstances, lieux un peu protégés des abus du pouvoir.

Mais l’arbitraire, la terreur d’État déclare ouvertement sa capacité à défoncer les portes en pleine nuit sans autre justification que…. le pouvoir s’auto-justifiant.

Même si vous savez que vous ne serez sans doute pas la cible de cet arbitraire la question se pose : est-ce que je suis prêtE ? Est-ce que j’ai la force, les techniques, les alliéEs ?
Est-ce que ma relative solitude ne me chuchote pas plutôt d’oublier, de fermer les yeux parce que je n’ai pas d’équipe ou qu’elle est toute petite ? Et ma peur, physique, bien réelle ? Et ma peur bien réelle de devoir encore m’associer avec d’autres groupes politiques que je déteste parce que dans ma ville « de province » s’organiser entre noirEs autour d’enjeux communs est un chantier en cours ?

Se serrer les coudes. Réagir collectivement en organisations solides. On en rêve…

Mais quand l’agression surgit imprévisible on fait ce qu’on peut. Et souvent ce n’est pas grand-chose. Parce que si on cumule de complexités, si on s’est beaucoup dépensée pour faire reconnaitre ces complexités, pour créer un groupe qui nous ressemble, l’agression arrive toujours trop tôt. Parce qu’on apprend encore. Des choses qui ne se transmettent pas forcément depuis des siècles, et que j’aurais pas assez d’une vie pour découvrir. Alors on fait ce qu’on peut. On réagit tant bien que mal. Ou on fuit. Ou on s’abîme dans des alliances coûteuses.

Et peut-être qu’on continue à s’entrainer pour un jour pouvoir lutter aux côtés de ses semblables.

E.H.  – Cases Rebelles (décembre 2015)

  1. avec tout le scepticisme sur ce système d’évolution, de notation issu de l’exportation et de l’impatience des élèves européens qui n’acceptaient pas de passer de ceinture blanche à noire

Vous aimerez peut-être :