Assata : une éducation révolutionnaire

Publié en Catégorie: AMERIQUES, FEMINISMES, LECTURES, POLICES & PRISONS

SÉRIE Pour une lecture panafrorévolutionnaire de l’autobiographie d’Assata Shakur – Partie 2

Assata Shakur, Une Autobiographie (couverture © Cases Rebelles)

Dans le cadre de notre travail de traduction de l’autobiographie d’Assata SHAKUR1 nous publions une série de courts textes d’analyse autour d’idées qui structurent le récit et la pensée politique d’Assata. Dans ce second texte, il est question d’éducation ; celle qu’Assata a reçu, qu’elle s’est construite et qu’elle essaie de transmettre. À de nombreux égards, il s’agit d’une éducation révolutionnaire, faite d’audaces, de critique et d’auto-critique et de soif insatiable de savoir.
L’exercice précoce du refus et le sens de la critique

Dans les années 50, JoAnne – qui ne s’appelle pas encore Assata – grandit dans le Sud des États-Unis à une époque où la ségrégation raciale est rigoureusement appliquée. Dans ce contexte, ses grands-parents l’élèvent en lui inculquant le refus de toute attitude de soumission à l’égard des blanc.hes. Elle apprend donc dès son plus jeune âge à remettre en cause la suprématie blanche et, par extension, l’ordre social qui régit en grande partie son existence. Plus largement sur la question de l’oppression, sa grand-mère insiste particulièrement sur le fait qu’on ne l’ « élève pas pour être maltraitée » notamment en réaction à des situations de violences faites aux femmes. Ces refus extrêmement politiques lui sont imprimés avec une méthodologie basée sur la répétition qu’Assata décrit avec beaucoup d’humour et qui revêt un caractère systématique et obsessionnel.
Mais JoAnne constate aussi que chez ses grands-parents la pensée politique de l’émancipation noire s’articule à des politiques de respectabilité et une croyance en l’élévation par la réussite, la méritocratie, le travail, l’amour de la bourgeoisie noire et donc la foi dans le capitalisme noir. Et comme ces politiques de respectabilité entravent sa liberté de jouer avec qui elle le souhaite, l’enfant refuse catégoriquement ce type d’injonctions de sa grand-mère.
Ce mouvement dialectique d’acceptation/contestation est constamment présent dans le récit : Assata accueille les enseignements, écoute, se nourrit mais très rapidement cherche les failles, analyse, critique. Elle fait usage de ce qu’on lui a appris – le refus – contre toute forme d’acceptation béate.
Cette nécessité permanente de questionner est sans conteste l’un des éléments qui rend son autobiographie si intéressante puisqu’il n’y a pas de langue de bois ; ce n’est pas nécessairement le cas des autres autobiographies des militant.es noir.es de la même époque.

Une critique des pédagogies classiques

Enfant, dans le Sud, Joanne fait l’expérience de l’école ségréguée. Si les conditions matérielles sont déplorables, elle trouve toutefois écoute et bienveillance de la part d’instituteur.ices noir.es, conscient.es des conditions de vie de leurs élèves et des enjeux socio-politiques qui les traversent. Cela tranche fortement avec l’expérience scolaire qu’elle fait plus tard dans le Nord où elle constate que l’école instille dépréciation et haine de soi, manque de confiance et criminalisation précoce. Ces constats l’amènent bien sûr à reconnaître le bonheur qu’il y a à être avec les sien.nes à l’école mais c’est l’occasion aussi de dire comment toutes les pédagogies et tous les contextes d’apprentissage sont indissociables de la bienveillance, des enjeux de classe et de pouvoir.

Ceux dont nous entendons parler en général ce sont les prétendus leaders responsables, ceux qui sont « responsables » aux yeux de nos oppresseurs. Tout comme nous n’entendons jamais parler d’une partie des hommes et des femmes Noir.e.s qui ont lutté âprement, inlassablement tout au long de notre histoire, nous n’entendons jamais parler de nos héros actuels. Les écoles que nous fréquentons sont le reflet de la société qui les a créés. Jamais personne ne vous apportera l’éducation dont vous avez besoin pour le renverser. Personne ne vous apprendra votre véritable histoire, personne ne vous enseignera qui sont vos vrais héros, s’il sait que cette connaissance vous aidera à vous libérer. L’objectif de l’école en amérike c’est de faire des lavages de cerveau à coups d’amérikanisme, donner aux gens des miettes d’éducation, et leur fournir les compétences nécessaires pour occuper les postes que la bonne marche du système capitaliste exige. Tant que nous compterons sur le système éducatif amérikain pour nous instruire, nous resterons ignorants.
Une éducation ne peut être émancipatrice si le pédagogue n’a aucun intérêt à ce que vous vous libériez.2

Assata dans son parcours n’a de cesse de :

– critiquer les versions eurocentrées de l’histoire mensongère dans leurs bases et leurs prétentions morales,
– pointer les enjeux de pouvoir à l’œuvre dans toute forme de pédagogie,
– montrer comment toute action politique – du niveau individuel jusqu’au plus collectif – se doit de déployer une compréhension complexe et informée de l’Histoire et de ses véritables enjeux. Il faut comprendre où l’on se situe dans l’histoire et dans l’histoire de l’action politique pour agir d’une manière révolutionnaire et comprendre aussi, comme elle le dit dans cette citation célèbre, que : « Personne au monde, personne dans l’histoire n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral du groupe qui l’opprime. » (Ibid, p.200)

Sa conclusion c’est donc qu’il est impératif de développer une pensée politique de la pédagogie si l’on souhaite que les pédagogies soient véritablement émancipatrices, non seulement dans leur contenu mais aussi par les modes d’apprentissage.

Une curiosité insatiable

Très tôt encouragée à la lecture, notamment par ses grands-parents, JoAnne est une lectrice passionnée qui en même temps rejette complètement l’apprentissage à travers les manuels scolaires. Cette première tension dénote une forte tendance au marronnage intellectuel, qui se renforce tout au long de sa vie. Parallèlement à l’éducation officielle, elle se construit une autre éducation. Sa curiosité se cristallise notamment à travers une relation privilégiée avec sa tante Evelyn, qui est aussi sa future avocate, qui l’emmène dans les musées, lui fait visiter la ville, l’emmène au cinéma, à l’Apollo Theater, célèbre salle de spectacle de Harlem.
Mais sa curiosité encore une fois va la pousser à échapper à ce premier cadre autorisé et elle va s’exacerber dans une passion pour l’errance qui deviendra rapidement une passion pour les fugues. C’est une enfant irrémédiablement attirée par la rue, les gens, la ville malgré la multitude des dangers qui guettent. Et son vélo, dans ses aventures-là, est son meilleur ami.

Elle acquiert à un très jeune âge dans ses escapades incessantes et improvisées un savoir qui n’est pas dans les livres et une intelligence des relations sociales qui modèlent la militante à venir. Et tout cela lui servira, notamment dans la clandestinité, puisqu’elle apprend très tôt ce que c’est que d’être recherchée par la police.

Apprendre, changer, avancer ensemble

JoAnne est une bonne élève ; une bonne élève réfractaire au système et réfractaire à l’autorité. À l’école comme à la maison, d’autant plus que sa mère est prof. C’est sans aucun doute cela , ajouté à un furieux désir d’indépendance, qui la mène à quitter l’école tôt pour aller travailler, mais sa curiosité et son dégoût du monde du travail la ramèneront plus tard à la fac.

L’une des expériences fondamentales dans sa reprise d’études à l’université (au Manhattan Community College) c’est sa participation avec les Golden Drums, l’organisation noire du campus, à un programme estival d’enseignement pour des enfants pauvres. Elle va avoir l’occasion de mettre en pratique ce en quoi elle croit au niveau éducatif. Ce qui nous semble important c’est tout d’abord qu’elle remet radicalement en cause la verticalité de l’enseignement et l’autorité. Dans son cours chacun.e est à son tour prof, responsable de l’enseignement et de l’ordre en classe.
Par ailleurs elle est uniquement avec des élèves noir.es et cela va être l’occasion pour elle d’effectuer un travail conséquent et salutaire sur la représentation de soi, l’amour de soi, le rapport à l’Afrique, la remise en question des normes eurocentrées de beauté, etc. Au cours de ce programme Assata constate du changement ; les enfants changent mais elle change aussi. Et c’est là, dans cette reconnaissance de co-apprentissage, d’apprentissage collectif, qu’on identifie une autre tendance forte de son avant-gardisme en matière éducative. C’est d’ailleurs la même attitude que l’on retrouve quand elle travaille au programme des petits-déjeuners du Black Panther Party. Assata considère les enfants comme des personnes à part entière et s’intéresse à leurs idées, leurs avis. Elle déteste l’idée de profiter d’un petit public captif pour lui bourrer le crâne, qu’il s’agisse de règles de maths ou de formules politiques. Dans toute son œuvre, elle raconte tout simplement, sans théorisation excessive, comment elle s’est toujours opposée à la domination adulte, même si elle ne l’exprime pas en ces termes.

Parmi les luttes qu’elle mène durant ses années de fac, elle sera marquée par celle portant sur le contrôle communautaire des écoles lors de la mobilisation des parents d’élèves du quartier noir et portoricain de Brooklyn, Ocean Hill-Brownsville (en 1968, 50 % des élèves de New York étaient noir.es et portoricain.es alors que seulement 10 % des profs l’étaient) dont l’objectif est clair ; choisir les professeur.es des enfants et le contenu des enseignements. Il y a donc à cette époque un combat « interne » au système auquel Assata participe.

Ses positions sur l’éducation classique et le marronnage vont résonner de manière particulière lors de son court passage d’une année dans le Black Panther Party. Elle y apprend beaucoup et en même temps remet en question. Avec les militant.es à qui elle se lie, elle a des conversations et des débats interminables ; c’est toujours la même soif de savoir, rechercher, débattre. Par contre, elle est très critique des cours du BPP, cette autre forme d’éducation officielle : elle y voit des rigidités, un manque de méthode, des enseignements inexacts, des lacunes. Elle constate une absence de pensée poussée de la pédagogie et cela s’incarne notamment dans les longs discours de Huey Newton, orateur médiocre et confus. Et elle observe aussi comment le dogmatisme et l’autoritarisme produisent des militant.es qui répètent mécaniquement ; elle décrit l’obscurantistes et l’abêtissement déguisés en pensée d’avant-garde, avec tout ce que ce concept a de détestable. Et, comble du sacrilège pour Assata, on enseigne encore au BPP que le Nord a combattu le Sud lors de la Guerre de Sécession pour libérer les esclaves, en total déni des réelles motivations qui étaient économiques.

Le passage dans la clandestinité lui apprendra également beaucoup même si une part de mystère – dû aux risques judiciaires toujours encourus par elle et ses camarades – entoure cette période. Mais en prison, et jusqu’à Cuba, les rencontres avec l’autre, l’élan vers l’inconnu, revêtent toujours un caractère d’apprentissage vécu avec enthousiasme et de formation intellectuelle et politique. Et c’est sans doute une des images les plus formidables du récit que cette vision d’Assata, libre, dans les rues de La Havane, avide d’entendre le peuple, de le questionner, d’apprendre l’histoire cubaine révolutionnaire et de surtout et avant tout savoir si l’île sur laquelle elle a finalement atterri est véritablement synonyme d’émancipation et d’élimination du racisme pour les noir.es.

Cases Rebelles (2 Mai 2019)

  1. Assata, Une Autobiographie, par Assata Shakur, 2018, éditions PMN []
  2. Assata. Une autobiographie, Assata Shakur, chapitre 12, p.254 []