Au-delà des aménagements avec Nekeisha Alayna Alexis

Publié en Catégorie: FEMINISMES, LIBERATION ANIMALE

Nekeisha AlexisRetrouvons Nekeisha Alayna Alexis, militante anarchiste chrétienne, co-fondatrice de Jesus Radicals, née à Trinidad et vivant dans l’Indiana (Etats-Unis), que l’on avait déjà interviewée précédemment. On discute ici de libération animale, et des liens qu’elle fait avec notamment les questions de race et de genre. Elle nous parle pour commencer de son essai intitulé Beyond Suffering. Resisting patriarchy and reproductive control1 sorti dans un recueil de textes en 2015.

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NEKEISHA ALEXIS : J’ai écrit cet essai pour le livre Anarchism and animal liberation . Essays on complementary elements of total liberation2 . Pour la petite histoire je suis devenue vegane il y a quelques années. Depuis j’essaie vraiment de réfléchir aux problématiques de libération animale en lien avec les autres enjeux qui me préoccupent, comme le racisme ou d’autres questions que généralement je regardais uniquement comme des problématiques humaines. Et j’ai commencé à analyser la façon dont ces différentes formes d’oppression – que ce soit le patriarcat ou la suprématie blanche – s’articulent aux questions de libération animale.
Mon texte analyse la manière dont actuellement le mouvement pour le droit des animaux utilise beaucoup d’images de cruauté, de souffrance animale, d’élevage industriel, comme moyen de faire prendre conscience aux gens des façons dont les animaux – mais en particulier ceux qui sont mangés – sont traités dans la majorité des systèmes aux États-Unis, et de plus en plus dans le monde entier. J’y tente aussi vraiment d’analyser en quoi ce récit – que j’appelle récit de la souffrance – fonctionne, les conséquences inattendues de cette narration, et pourquoi nous devrions non pas vouloir nous débarrasser de ça mais aller au-delà de la violence manifeste et discuter de pourquoi utiliser les animaux de cette façon est problématique. Ce que je fais c’est regarder la façon dont le système utilise des corps féminins et en particulier la capacité de reproduction feminine. En plus de parler de la souffrance, il s’agit de voir en quoi nous sommes devant une forme de patriarcat quand on regarde l’enfermement des animaux, l’élevage industriel, ou même ce que l’on appelle l’agriculture à visage humain : il s’agit de la marchandisation du corps féminin ou de millions corps féminins. J’analyse également pourquoi ça devrait faire réagir celles/ceux d’entre nous qui sont féministes ou qui s’intéressent à libération des femmes également. La souffrance n’est pas le seul problème. Même si on pouvait faire ces choses sans « violence » cela reste vraiment problématique du point de vue de l’utilisation des corps, et de la manière dont ça va contre la volonté des êtres et leur intérêt propre.

 

C.R. : On trouve effectivement centrale cette vision critique sur la souffrance ; se focaliser uniquement là-dessus ne pousse pas à questionner notre pouvoir sur les vies des êtres non-humains…

Il y a des formes similaires de logique qui opèrent, même si nous savons que les oppressions ne sont pas nécessairement les mêmes. Mais je ne pense pas que ce soit une coïncidence si nous vivons dans un monde où les femmes, ou les corps féminins, sont perçus et traités de façons qui sont souvent violentes, misogynes ; où quelque chose fait qu’il y a une forme de violence structurée, dirigée je dirai, vers les êtres, qui sont des femmes ou une partie du monde féminisée ou considérée comme telle. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si ce genre de logique se retrouve au niveau en particulier des animaux d’élevage – pas seulement chez ces animaux-là – mais dans l’élevage où les corps féminins sont littéralement marchandisés et consommés. Et si je considère que quelque chose est problématique, je ne vois pas pourquoi cela devrait se limiter à la femelle humaine. Je trouve les féministes qui ne prennent pas la libération animale au sérieux vraiment troublantes ; vous ne pouvez pas être pour la défense des droits de reproduction et par exemple consommer des produits laitiers, pour moi c’est vraiment délicat. C’est une situation dans laquelle les vaches sont placées sur ce que l’industrie appelle des « casiers de viol »3, inséminées de force – et officieusement inséminées ainsi – et contraintes de produire ce produit qu’elles sont censées destiner à leurs petits… Certaines visions étriquées des formes de domination, lorsque tu es prêtE à considérer les animaux, à prendre d’autres animaux au sérieux, te deviennent inconciliables et incompréhensibles. Il s’agit vraiment de voir comment des logiques et des mécanismes similaires opèrent. Et spécialement pour moi, en tant que femme noire, au regard de la façon dont les corps des femmes noires corps ont été utilisés historiquement, sans aucun doute pendant l’esclavage, mais aussi au-delà. Il y a une histoire d’animalisation des corps noirs au point où les gens pouvaient violer et « faire de l’élevage », nous arracher nos enfants loin de nous et les vendre. Je ne dis pas que ces choses étaient exactement les mêmes ; mais pour moi en tant que femme noire, quand je considère l’histoire c’est aussi un indice compte tenu de ce qui est fait à d’autres êtres féminins. En reliant, examinant ces choses ensemble et aussi en adaptant mes choix à ce que j’y vois, il est impossible pour moi de boire du lait ou manger des œufs. Je pense aussi que cette focalisation sur la souffrance ne nous aide pas vraiment à interroger le genre de tyrannie ou de contrôle que nous exerçons à d’autres égards. Il ne s’agit pas de dire, je le répète, que la cruauté et la souffrance ne sont pas graves, mais comment vivons-nous au fond, c’est aussi la question.
Il y a quelque chose de super intéressant – pas intéressant en fait mais triste et flippant… Il y a une ferme, Fair Oak Farm, dans l’Indiana qui est une ferme-usine conçue comme un parc récréatif et un site touristique. Et donc on y peut aller, participer à « l’Aventure laitière ». Tu visites, tu regardes ces vaches donner naissance. Tu peux partir à « l’Aventure du cochon » : il y a tous ces porcs qui sont en isolement et des caisses de gestation où tu les regardes castrer des porcelets nouveau-nés. C’est une ferme-usine et ils se font aussi des sommes monstrueuses parce que ça a été aménagé de telle sorte que ces enfants peuvent s’y promener, les familles… On y emmène des écoliers tout le temps. Et tu vois, ils ont fait en sorte que l’environnement soit sympathique… C’est vraiment inquiétant. Je pense que c’est en quelque sorte LA nouvelle direction. Si nous ne nous concentrons que sur la souffrance, l’industrie peut revenir à ça ; ils ne montrent pas l’abattage du tout, on ne voit pas de coups de poings ou de pieds, pas d’électrocution, il n’y a rien de ce que nous sommes habitués à voir dans certains exposés. Et ce qui est brillant – d’une manière malsaine – c’est qu’ils disent: « Venez et voyez ». Ils se montrent très ouverts, transparents sur la façon dont l’agriculture industrielle moderne se passe. Donc, si nous n’arrivons pas à discuter des raisons, des autres raisons qui rendent cela très problématique et intrinsèquement oppressif – même si ce n’est pas douloureux de la façon dont nous avons l’habitude d’envisager la douleur – on sait qu’on va perdre. En fait j’ai le sentiment que les défenseurs des animaux, et sans aucun doute les partisans de la libération animale, doivent être en mesure d’être polyvalents sur les raisons de parler de cela ; non seulement d’un point de vue stratégique mais aussi parce que je pense qu’il y a des liens réels entre les différentes formes d’oppression, entre ce qui est fait pour les animaux et ce que nous faisons à d’autres personnes. Pour moi, simplement essayer de faire ces liens est tactiquement important. Et donc il faut commencer par questionner les manières dont nous exerçons du contrôle et savoir si oui ou non cette éthique est correcte. Ce à quoi je répondrai : non, ça ne l’est pas.

 

Tu peux nous parler de quelques lectures sur la libération animale qui t’ont marquée ?

Sistah_Vegan_couvEn termes d’écriture, il y a Breeze Harper, que vous avez interviewée je crois ? Sistah Vegan est un livre que j’ai et c’est certainement à partir de là que j’ai commencé à penser ensemble race, sexe et et la question animale, ou la question des autres animaux. Je cite ce livre tout le temps, mais The Sexual Politics of meat4 par Carol J. Adams m’a vraiment aidée, pas à pas, pour commencer à faire des connexions. Donc, je l’ai lu ce livre peu de temps après être devenue vegane. Je envisageais déjà de devenir vegane mais Sexual Politics of meat m’a vraiment aidée à enraciner ça profondément dans un cadre théorique de déconstruction de l’oppression. Le livre de Marjorie Spiegel, The Dreaded Comparison5 m’a aussi beaucoup aidée. J’ai entendu quelques bonnes réfutations de ce texte. Mais dans mon parcours il m’a aidé énormément à faire certaines connexions. L’une des citations de ce livre qui je pense a été battue et rebattue c’est que ce sont des techniques de domination des animaux qui ont été utilisés dans les pratiques d’asservissement.
Il y a un autre essai que j’écrivais pour un livre nommé Religious Anarchism6 , et l’une des choses que j’avais remarqué là aussi c’est à quel point la race a été construite en relation avec les espèces, comment les gens ont essayé de théoriser la race en regardant de manière très imparfaite le monde animal non humain. Ce que ça donne ce sont ces phénomènes historiques de catégorisation et de conception des humains au regard d’autres animaux qui se font et façonnent les débats sur la façon dont les gens pensent que « différentes races » sont, ou pas, en lien les unes aux autres. Il y a un excellent livre intitulé Dangerous crossing7 par Claire Kim. Elle s’attaque vraiment aux façons problématiques d’observer,  au regard très problématique que portaient les colonisateurs et les autres Européens sur les personnes africaines qu’ils rencontraient. Les manières problématiques d’appréhender les loups ont construit les discours des colonisateurs ou des Européens dans leur compréhension des populations autochtones qu’ils rencontraient. Là encore, je ne dis pas que ces choses sont exactement les mêmes. Mais je ne pense pas que vous puissiez avoir une solide compréhension de la façon dont la race s’est développée et comment fonctionnent le racisme et la suprématie blanche, et sans aucun doute le mâle blanc hétérosexuel etc., sans regarder les façons dont l’engagement spéciste avec d’autres animaux informent ces choses, et vice versa. Et je pense que c’est un vrai problème quand les gens manquent cette étape. Je pense que nous pourrions faire un travail plus vaste, plus de travail intersolidaire si nous étions en mesure de prêter attention aux connexions historiques et présentes entre la façon dont nous pensons et traitons d’autres animaux, pas seulement ceux d’élevage, et la façon dont nous concevons ce que signifie être une personne, être un être humain.

 

Tu as récemment sorti Dear Ameriklans , un texte très fort sur la violence policière aux États-Unis et la complicité objective de la population blanche qui demeure passive. Comment analyses-tu la question de cette en lien avec la problématique de l’oppression animale?

Il y a sans aucun doute un rôle joué par l’animalisation, ou un certain type d’animalisation des NoirEs et des corps noirs dans la façon dont la police et les suprémacistes blancs déploient leur violence contre les communautés non-blanches. Il y avait une vidéo que je ne peux pas regarder – je ne peux pas regarder les vidéos qui sortent, je pourrais dire beaucoup de choses à ce sujet… même si les gens utilisent cela comme une forme de la résistance, ça devient rapidement une forme de divertissement… – Mais donc il y a cette vidéo d’une professeure d’école noire où, de nouveau lors d’un contrôle routier « de routine », arrive un moment lors d’un échange verbal avec un agent où les officiers de police la tirent hors de la voiture, plaquent son corps au sol et l’arrêtent. Et dans cette vidéo il y a un échange entre la professeure et un autre officier qui vient sur les lieux et qui sort des trucs du genre les NoirEs ont des tendances violentes et il y a une raison pour laquelle les gens blancs ont peur de vous, etc. etc. Et il ressasse cette perception vieille de plusieurs siècles où les NoirEs n’étaient pas perçuEs comme des personnes, et étaient  perçuEs comme bestialEs, moins capables de ressentir de la douleur ; la douleur ou la souffrance n’étant pas vraiment quelque chose dont nous ferions l’expérience. Et nous sommes en quelque sorte intrinsèquement menaçantEs. Tu vois. Parce qu’on n’est encore pas tout à fait humainEs, êtres humainEs descendantEs de la race de l’homme blanc, etc. Et donc je pense que le problème est non seulement que les noirEs soient considéréEs comme des «animaux», mais que l’homme a une certaine relation à d’autres animaux, qui est aussi très problématique ; et qui informe cette dynamique humaine. Donc, ce qui doit être remis en question de mon point de vue est non seulement cela, cette espèce de bestialisation des NoirEs et la criminalisation qui se produit à cause de cela ou dans cela ; mais nous ferions bien de nous demander aussi: Quelle est notre relation à d’autres animaux? Comment concevons-nous les autres animaux? C’est également à l’origine du problème. Et je pense aussi à la façon dont ça rejoint la question de la souffrance. Et c’est une toute nouvelle analyse qui me vient : la question n’est pas seulement de savoir si le meurtre est cruel ou non ; même si la police était agréable, même si toutes les interactions avec les flics ou les officiers de police étaient super sympas, ça ne pose pas vraiment la question du contrôle. Et encore une fois la question de savoir si quelque chose est brutal ne va pas au cœur de ce qu’est la suprématie blanche. Une connexion que je ferais – je pense à voix haute – c’est que vous pouvez toujours avoir une ferme Fair Oak, une ferme « humaine » qui ne brutalise pas l’animal, mais ça ne pose pas la question de la relation [à l’animal] ; est-elle bonne ? Est-elle juste ? C’est un problème d’inséminer artificiellement d’autres animaux de sorte que vous tuez leurs jeunes et volez leur lait, même si vous pouvez le faire aussi bien que possible. Donc, oui, il y a un problème avec la police, il y a un problème avec la criminalisation de certaines communautés, un problème avec la façon dont les corps noirs sont perçus dans toutes nos sociétés, même quand ces interactions ne s’achèvent pas avec quelqu’un d’abattu dans la rue. Et tout cela a besoin d’être remis en question, toutes ces hiérarchies, toutes ces formes de domination doivent être non seulement examinées, mais je dirais défaites. Parce qu’elles portent en elles la possibilité de la violence. Même si chaque ferme « sans cruauté » ne cache rien la violence reste présente et l’abattage aussi. Même si chaque agent de police dans les quartiers populaires était un « officier sympathique » les systèmes oppressifs, économiques et autres, demeurent. Et j’ai l’impression qu’il nous faut regarder sous la surface dans différentes formes de oppressions, regarder comment elles sont connectées, déconnectées, et de quelle façon la lutte contre l’une nécessite aussi d’être une lutte contre l’autre. Et comment nous pourrions faire cela bien!

Interview réalisée le 24 Juillet 206.
Cases Rebelles remercie chaleureusement Nekeisha A. Alexis.

  1. « Au-delà de la souffrance. Résister au patriarchat et au contrôle de la sexualité/reproduction »
  2. Anarchisme et libération animale. Essais sur des éléments complémentaires de libération totale
  3. rape rack
  4. The Sexual Politics of meat: a feminist-vegetarian critical theory, 1990
  5. The Dreaded Comparison: human and animal slavery, 1989
  6. Religious Anarchism: new perspective, de Alexandre Christoyannopoulos, 2009
  7. Dangerous crossing. Races, species, and nature in a multicultural age, 2015

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