Aubes littéraires et politiques avec Frances E.W. Harper et « Iola Leroy »

Publié en Catégorie: FEMINISMES, LECTURES

Naître blancHE dans ce pays c’est naître avec un héritage de privilèges, c’est tenir en main les clés qui ouvrent devant soi les portes de toute profession, avantage, opportunité, réalisation. (Extrait de Iola Leroy or Shadows Uplifted par Frances E.W. HARPER) 1

Iola LeroyC’est au cœur de l’état esclavagiste du Maryland, à Baltimore en 1825 qu’est née libre Frances Ellen WATKINS HARPER. Orpheline à l’âge de 3 ans, elle fut très tôt marquée par le militantisme abolitionniste de son oncle, le Révérend Watkins, dont elle fréquente l’école, Watkins Academy for Negro Youth. Contrainte de travailler à 13 ans, Harper, employée de maison, commence aussi à écrire. À 20 ans, cette pionnière de la littérature afro-américaine publie son premier recueil de poésie, Forrest leaves. Toute sa vie durant, elle va mettre son écriture, ses convictions et ses talents au service de l’émancipation du peuple noir et des femmes. Imaginez donc une membre active de l’Underground Railroad2 qui publia des nouvelles, poèmes et articles, et est considérée comme la mère du journalisme afro-américain, qui clasha l’ethnocentrisme des suffragettes blanches, enflamma des foules diverses dans ses conférences, et anticipa des concepts que le féminisme allait mettre encore des décennies à formuler clairement. Harper vécut bien au-delà de sa mort en 1911. Son héritage a survécu aux oublis récurrents et aux mauvaises lectures qu’on fit de son œuvre.

Le roman dont on vous parle, Iola Leroy or Shadows Uplifted, fut publié en 1892, ré-imprimé trois fois consécutives puis délaissé jusqu’en 1971. Hazel Carby, qui préface notre édition,  explique comment la critique disqualifiera à différentes époques ce qui fut un temps considéré à tort comme le premier roman écrit par une femme noire.3 L’œuvre tient à la fois du récit historique et du programme pour le développement et la libération du peuple noir. Elle fait aussi charnière : elle couvre l’avant-guerre, la guerre de Sécession et la Reconstruction. Le tout est traversé d’un féminisme avant-gardiste qu’Harper portera toute son existence.

Les avis sont partagés mais la valeur du captivant Iola Leroy ne fait pour nous aucun doute. Contre W. E. B Du Bois qui persifla à la mort d’Harper qu’ « elle n’avait pas un grand talent d’écrivain mais qu’elle avait écrit pas mal de choses qui valaient le coup d’être lues », nous rejoignons Nellie MacKay, universitaire qui fit beaucoup pour la littérature afro-américaine des débuts :

À une époque pleine de femmes noires extraordinaires, Frances Watkins Harper… était l’une des plus extraordinaires d’entre elles. Quand bien même elle n’aurait rien publié d’autre, Iola Leroy lui aurait suffi pour revendiquer une place parmi les intellectuelLEs de son temps.

L’intrigue

Iola Leroy, héroïne du roman éponyme, est élevée dans le mensonge par son père blanc et sa mère, ancienne esclave de celui-ci. Elle se pense blanche. À la mort du père tout s’écroule. Un membre de la famille blanche fait annuler le mariage des parents et Iola est séparée des siens, vendue comme esclave. Libérée par les Nordistes pendant la guerre de sécession, elle se dévoue ensuite entièrement en tant qu’infirmière au sein de l’armée du Nord. Après la défaite du Sud et l’abolition de l’esclavage, elle part en quête de sa famille tout en se battant pour l’élévation sociale, morale et intellectuelle du peuple noir.

Un roman qui joue avec les conventions

Avec Iola, son héroïne, Harper sacrifie à des conventions littéraires de son époque pour les subvertir. Iola est noire mais « passe » pour blanche et la péripétie majeure qui amorce le roman c’est sa brutale déchéance sociale. Il est couramment admis que les personnages de « passing » servaient à faciliter l’empathie et l’identification du lectorat blanc : nombreux voient dans ce procédé la marque de Clotel, considéré comme le premier roman écrit par un homme noir américain. Par ailleurs les récits féminins de l’époque racontent en majorité les tribulations d’une jeune héroïne privée brutalement de tout qui doit se refaire une place dans le monde. L’aboutissement, la résolution, c’est en général un mariage idéal du point de vue de l’amour et des normes sociales, signifiant alors la restauration de l’ordre moral.
Mais Hazel Carby complexifie dans son introduction l’analyse de la figure de la mulâtresse :

Comme dispositif de médiation le mulâtre avait deux fonctions narratives : il permettait une exploration des relations sociales entre les races, relations qui étaient de plus en plus interdites par les lois Jim Crow, et il permettait l’expression des relations sexuelles entre les races, puisque le mulâtre était un produit non seulement de relations consensuelles proscrites, mais aussi de la domination sexuelle blanche.4

L’histoire de la mère de Iola, qui s’est mariée avec son maître et se retrouve dépouillée de tout, même de ses enfants, à la mort de celui-ci, illustre l’idée martelée dans le roman qu’aussi gentil qu’il soit un maître reste un maître. L’interpersonnel ne détruit pas la superstructure. Harper critique plus globalement le couple mixte en ce qu’il donne la dangereuse illusion d’échapper au racisme systémique, qu’il empêche de servir la race noire et accentue la dépendance des femmes noires à l’égard d’hommes blancs. La problématique du couple mixte permet à Harper de développer cette idée à l’intersection du genre et de la race. L’intrigue du passing et de la dissimulation ajoute la dimension mensongère qui est un piège dont on ne sort pas indemne ici. Nous ne disons pas par contre que l’approche de Harper est dénuée de colorisme et d’ambiguïté,  mais à l’inverse des personnages habituels des romans de passing et à l’opposé de sa mère, Iola l’héroïne assume pleinement d’être afrodescendante et se refuse complètement à la dissimulation. Elle et son frère ne sont ni ambivalents, ni « tragiques » comme le veut l’archétype « mulâtre tragique »5 ; ils font le choix politique d’être du côté des oppriméEs, là où leurs privilèges peuvent servir la communauté. La dissimulation, la tentation du passing, l’abandon du groupe sont des fautes suicidaires, et le refus de soi – comme le montre le destin de la petite sœur de Iola ne peuvent mener qu’à la désintégration et la mort, symboliques ou réelles.

Le roman est aussi d’avant-garde dans sa profession de foi radicalement féministe en harmonie avec l’épanouissement de la communauté noire. Iola Leroy, tout comme Tante Linda par exemple, incarnent une indépendance économique et idéologique que personne ne juge ou ne questionne. Les hommes noirs d’ailleurs ne représentent pas vraiment le pouvoir patriarcal. Robert, autre personnage central est bienveillant, doux :

L’association par Harper du pouvoir patriarcal au colonialisme, à l’impérialisme, la domination raciale et à industrialisation accélérée était un discours commun chez les femmes noires et ça a façonné l’essai féministe d’Anna Julia Cooper. Parce que dans l’œuvre des femmes noires, le pouvoir patriarcal était blanc.6

Il est vrai qu’il est aussi complètement tenu à distance de la sexualité et même de l’amour romantique ; c’est sans doute trop difficile à prendre en charge pour l’auteure. Mais même pour Iola l’amour romantique n’est pas une vraie préoccupation et le mariage comme idéal existentiel ou échappatoire social est complètement disqualifié. Mariage et amour romantique ne valent qu’inscrits dans la reconnexion, l’élévation du peuple noir, bref dans l’idéal collectif.

Quelle(s) Reconstruction(s) ?

Dans une grande partie le roman questionne la Reconstruction, l’après-guerre, l’abolition et ses promesses. Iola est guidée par une obsession : retrouver sa mère et reconstituer sa famille démembrée par l’esclavage. Il en va de même pour Robert. Leur quête émouvante est métaphorique de la reconnexion impérative de la grande famille noire au niveau global, contre les démembrements et les effacements qui lui furent imposés. Harper fait d’ailleurs jouer à la musique le rôle de mémoire subconsciente et d’outil de reconnexion : une fonction qui jusqu’à aujourd’hui reste encore opérante. L’obsession de reconstitutions familiales est à l’opposé des stratégies de dissimulation au cœur du passing romanesque ; négritude, afrodescendance, sont ici clamées, réclamées, portées en étendard. Pour Harper le premier pas vers l’élévation du peuple noir c’est la reconnexion familiale – la cellule et la famille africaine au sens large.

L’importance de l’éducation est sans cesse réaffirmée ; enseigner est présenté comme un devoir pour les plus privilégiéEs. Activiste du mouvement pour la Tempérance, Harper, fait aussi de l’alcool un thème central : elle y voit une menace contre cette liberté toute neuve, une force de diversion et d’inertie. Les noirEs sont somméEs d’avancer spirituellement, socialement, économiquement.

La religion omniprésente joue le rôle de pilier moral. Harper est dès son plus jeune âge par le biais de son oncle exposée à l’influence de l’Église Africaine Méthodiste Épiscopale,7 même si plus tard elle privilégie le réseau de l’Eglise Unitarienne8 qui lui permet de toucher plus de monde d’un point de vue militant. Les églises sont en tous cas clairement identifiées dans le roman comme des lieux de circulation des idées politiques et de reconnexion de la communauté. En parallèle, l’auteure s’attaque constamment à la foi douteuse des suprémacistes blancs, relève l’indécence de la centralité de Dieu dans la nation étasunienne et de ses prétentions à se penser civilisée :

« Je ne pense pas que des barbares auraient fait pire ; et pourtant on appelle ça un pays chrétien.
– De chrétien il n’a que le nom, » répondit le principal.9

Enfin le livre est écrit dans une période de désillusions et s’en fait écho. Lynchages, mise en place des lois Jim Crow, droit de vote : la période est chargée en backlashs et en nouveaux combats. Le Sud exerce ainsi un pouvoir d’attraction-répulsion : les plus grandes luttes pour les progrès des noirEs semblent s’y jouer mais l’insécurité et la violence en font un lieu destructeur. Mais Harper représente aussi un racisme omniprésent au Nord ; il n’y a donc pas de fuite possible.

Testament historique

Frances HarperHarper écrit un des premiers romans de femme noire aux États-Unis. Ses influences sont multiples : récits d’esclaves, Clotel, la Bible (la figure de Moïse par exemple revient en permanence), et bien entendu une partie très importante de littérature blanche. En tant que femme noire elle défriche. Elle nourrit son texte de son activité bouillonnante, militante comme intellectuelle. L’un des aspects les plus ratés de l’expérimentation est sans doute sa tentative de figurer à l’écrit l’oralité et le parler spécifique des gens du Sud. Mais le roman emporte par sa narration et fournit un témoignage historique engagé, des analyses complexes et des propositions concrètes.
La force de ses écrits tient aussi au rapport qu’ils entretiennent au réel, à l’action.

Frances Harper ouvrait sa maison aux fugitifs quand elle était là, donnait de l’argent quand elle ne l’était pas, et fit de nombreuses conférences incitant les membres de l’assistance à lancer leurs propres sociétés abolitionnistes et aider les fugitifs quand ils le pouvaient.10

Harper n’est pas une spectatrice ou une commentatrice ; elle agit. Nourris de cet engagement concret ses écrits poussent à lui emboîter le pas.

Iola Leroy est aussi une incarnation littéraire d’un féminisme audacieux et sans concession. Le livre sort quatre ans avant la naissance de la légendaire National Association of Colored Women’s Clubs. Harper co-fondatrice aux côtés de femmes comme Harriet Tubman, Margaret Murray Washington, Ida Bell Wells-Barnett, Mary Church Terrell, et Josephine St. Pierre Ruffin, participait à poser une pierre fondatrice sur laquelle s’appuieront plus tard de nombreuses féministes afro-américianes d’Angela Davis au Combahee River Collective. Mais Harper avait articulé cette complexité des femmes noires bien avant la naissance de l’organisation et elle avait aussi attaqué l’hégémonie blanche au sein du mouvement des femmes.

Son discours bien connu lors de la Onzième Convention nationale des Droits de la Femme en 1866 a fait d’elle une icône féministe noire, son travail étant perçu comme une expression précoce d’analyses intersectionnelles de la race et du genre.11

Dès 1878 elle parle de « double duty »12 , précédant de loin la théorisation de la double-journée du féminisme moderne. Chez elle, les luttes féministes sont pensées comme des opportunités de modifier les paradigmes dominant le fonctionnement de la société, notamment la suprématie blanche et le patriarcat. Et sa vie où elle ne fut mariée que quatre ans illustra dans le réel cette capacité à se passer des hommes que porte Iola.

Pour ne pas en finir

Les œuvres littéraires précoces d’un groupe  sous domination recèlent souvent de surprises sous les évidences. Iola Leroy a souffert assurément de lectures faites au prisme de Clotel qui ne parvinrent pas à saisir tout ce qui tenait d’une pensée féministe noire. Le roman a souffert aussi de lectures politiques fermées qui ne parvinrent pas à faire avec la blancheur de Iola, ce qu’on peut comprendre.
Il est plus aisé de couronner l’aboutissement stylistique de Zora Neale Hurston quelques décennies plus tard que de faire avec les lacunes, le moralisme religieux et le sentimentalisme de Harper. Mais celle-ci portait en elle une vivacité, une intelligence et des énergies que nous n’avons fait qu’effleurer ici. Tout cela se retrouve dans Iola Leroy, dans l’ensemble d’une œuvre prolifique et dans son activisme  impressionnant. En toute modestie, elle a ouvert des voies au niveau littéraire, militant, théorique et journalistique. Et il est bien dommage qu’aucune de ses œuvres n’ait été traduite en français. Pour vous inviter à continuer à la découvrir, on partage cet extrait du poème « Bury Me in a Free Land » :

I ask no monument, proud and high,
To arrest the gaze of passers-by;
All that my yearning spirit craves,
Is bury me not in a land of slaves.

Je ne veux aucun fier et haut monument,
Qui arrêteraient les regards des passants,
Tout ce que mon esprit désire, âpre,
C’est qu’on ne m’enterre pas dans un pays d’esclaves.13

La tombe de Frances E.W. Harper

M.L._Cases Rebelles (Septembre 2016)

  1. Édition de 1987 chez Beacon Press, préfacée par Hazel CARBY. « To be born white in this country is to be born to an inheritance of privileges, to hold in your hands the keys that open before you the doors of every occupation, advantage, opportunity, and achievement.« 
  2. William Still, qui fut un conducteur très actif et fut souvent appelé « père de l’Underground Railroad » est aussi l’auteur d’un travail historique détaillé sur l’UR. Il y consacre quelques pages à Harper. Il nomma aussi sa fille Frances Ellen en hommage à l’écrivaine.
  3. Il est actuellement identifié comme le troisième après Our Nig: Sketches from the Life of a Free Black, roman autobiographique d’Harriet E. Wilson (1859) et Megda (1891) d’Emma Dunham Kelley. Harper elle-même publia dans la presse  trois romans de 1868 à 1888 sous la forme du feuilleton.
  4. As a mediating device the mulatto had two narratives functions : it enabled an exploration of the social relations between the races, relations that were increasingly proscribed by Jim Crow laws, and it enabled an expression of the sexual relations between the races, since the mulatto was a product not only of proscribed consensual relations but of white sexual domination.
  5. Le ‘mulâtre tragique’ est un personnage de fiction stéréotypée qui est apparu dans la littérature américaine vers 1840, sous la plume d’écrivainEs blancHEs. Le ‘mulâtre tragique’ est maudit, triste ou même suicidaire, parce qu’il ne trouve sa place ni dans le «monde blanc » ni dans le « monde noir ».
  6. Harper’s association of patriarchal power with colonialism, imperialism, racial domination and a rapidly industrializing state was a shared discourse among black women and shaped the feminist essay of Anna Julia Cooper. For in the work of black women, patriarchal power was white. Extrait de l’introduction d’Hazel Carby.
  7. L’African Methodist Episcopal Church est née  en 1816 à Philadelphie du fait de pratiquantEs qui avaient déserté l’église méthodiste blanche du fait de la discrimination raciale. Elle s’est développée à partir de la Bethel African Methodist Episcopal Church née en 1793, elle-même créée par la FAS, Free African Society née en 1787. L’AME fut la première église noire organisée en tant que telle  aux États-Unis et son histoire est intrinsèquement liée à la résistance du peuple noir.  Ce n’est pas un hasard si c’est dans la plus vieille église AME du Sud à Charleston que Dylann Roof, suprémaciste blanc, ouvrit le feu en 2015 et tua 9 personnes.
  8. L’unitarisme  est une doctrine qui affirme que Dieu est un seul et même esprit, et s’oppose donc au le dogme de la Trinité. Aux États-Unis le culte se structure officiellement dans la seconde moitié du 18ème siècle.
  9. « I hardly think barbarians would have done any worse; yet this is called a Christian country. » « Christian in name, » answered the principal.
  10. Heroes in Petticoats: The Role of Women in the Underground Railroad, Andrea Korgan
  11. Her well-known speech during the Eleventh National Woman’s Rights Convention in 1866 has made her a black feminist icon, her work read as an early iteration of intersectional analyses of race and gender. Extrait de The Other Frances Ellen Watkins Harper par Manisha Sinha.
  12. Double tâche
  13. Traduction plus ou moins fidèle par nos soins, conditionnée par la tentative de garder les rimes.

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