Autour de « Requiem pour un empire païen : le cauchemar haïtien »

Publié en Catégorie: LECTURES

couvertureNé en 1955, Michel SOUKAR est un historien, écrivain et journaliste haïtien. Il vit à Port-au-Prince et a publié une vingtaine d’ouvrages, en poésie, théâtre, histoire, roman.
Dans sa pièce de théâtre en 5 actes sortie en 1966, Requiem pour un empire païen : le cauchemar haïtien, il raconte la chute de Faustin Soulouque, alias Faustin 1er, autocrate sanguinaire qui s’était fait couronner empereur d’Haïti en 1850, trois ans après son élection à la tête du pays.
Âgé de 65 ans, illettré, Soulouque était devenu président en 1847. Né esclave et devenu libre en 1793, il avait fait une carrière entière dans l’armée jusqu’au grade de général et était membre de la garde présidentielle. À la mort de Jean-Baptiste Riché1 , il est désigné comme président :

Le phénomène Faustin Soulouque et la crise de légitimité haïtienne de cette époque a été le produit de ce qu’on pourrait appeler une comédie de couleur de peau. L’oligarchie mulâtre a réagi contre le risque d’une nouvelle révolution en inventant ce qui allait devenir connu sous le nom de politique de la doublure. La politique des prête-noms permettait à une élite à la peau claire de rester au pouvoir sous les apparences d’un pouvoir noir. Dans ces turbulentes années 1840, les mulâtres étaient au cœur du pouvoir et choisissaient les masques noirs qui tenaient le devant de la scène.2

Soulouque, 4ème de ce défilé va surprendre son monde. Il s’était rapidement émancipé et s’était entouré d’hommes de confiance. Il avait formé sa propre milice – les zinglins – pour violemment décapiter l’élite mulâtre à partir du 16 avril 1848. Une fois autoproclamé empereur, il fit régner la terreur jusqu’à sa chute. Ce sont ses derniers moments de règne que l’auteur Michel Soukar imagine.

EmpireDHaiti

I. Scènes de la vie politique haïtienne

…Soulouque n’est pas un accident, mais une conséquence. Son régime est le produit le plus atroce d’une faction politique qui depuis longtemps dissout une société à peine ébauchée.
Contrairement aux autres nations qui ont plusieurs hommes aux ordres d’une idée, Haïti met toutes ses idées, toutes ses ressources au service de quelques privilégiés… Ceux-ci font bon marché de la marche du temps, maintenant ce pays dans la boue du passé.3

Soukar fait le portait d’un pays ravagé par les soifs de pouvoir. Les dirigeants meurent exécutés ou fuient renversés par des coups d’état. Le pouvoir est dur et illégitime, constamment menacé par d’autres intrigants. Des bourgeois se disputent la tête de l’État et recourent systématiquement à la violence politique. Les milices, la torture, les exécutions, la corruption sont systématiques. Les ingérences incessantes de la France, de l’Angleterre, des États-Unis entretiennent une instabilité dont elles jouent. Le peuple, quant à lui, vit depuis 1826 sous l’autorité de l’impitoyable code rural de Boyer qui tient du travail forcé. Soulouque ajoute donc à cela la mégalomanie de ses prétentions impériales, la méfiance meurtrière des dictateurs à l’égard de tout opposant, réel ou supposé. Soukar concède tout de même à Soulouque une forme d’attachement sincère à Haïti :

SALOMON : Vous avez immolé des Haïtiens !

SOULOUQUE : Je les ai immolés à mon pays ! Pas à mon pouvoir personnel ! Pas pour sauvegarder mes intérêts, mais l’intérêt du pays ! (Pause) Salomon, notre population est sans cesse travaillée par les étrangers, par ces Américains surtout qui ne demandent qu’à voir se continuer les luttes qui nous épuisent, nous déconsidèrent et leur donneront plus de facilités pour s’emparer de l’île. (…)
Le pouvoir n’est qu’une étape. Après quoi tout est à définir, à préciser. On ne peut se maintenir en détruisant les bases si fragiles, si dérisoires de ce pays. Tout pouvoir qui ne vit pas de forces nationales et de confiance publique n’est pas une institution.(…)
J’aurais pu, dès avril 1850, marchander, me courber aux exigences américaines en cessant toute hostilité avec les Dominicains. Ainsi, j’aurai pérennisé mon règne. Mais, j’ai rétorqué à ce consul insolent ma conviction dans la légitimité, dans l’efficience de la guerre pour éteindre l’insurrection de l’Est et préserver notre indépendance et notre nationalité.(…)
Vous n’avez jamais compris ! Jamais compris pourquoi, face à trois puissances coalisées : l’Angleterre, la France, les États-Unis, j’ai toujours refusé de reconnaitre l’indépendance dominicaine, alors que ces pays pouvaient tout m’offrir en échange ! (…)
J’aurai trahi nos droits, j’aurais été parjure devant mon peuple dont j’ai vécu les souffrances. Quand je pense à tout ce qu’il coûte aux familles de ce pays pour faire un Haïtien de vingt-cinq ans…

Comme nombre d’autocrates nationalistes c’est un pays humainement abstrait – dont il a tiré par ailleurs un profit personnel énorme – que Soulouque revendique. Son souci c’est l’intégrité territoriale, les frontières ; pas le peuple ! Effectivement, Haïti est menacée par l’impérialisme occidental et tenue par une insupportable dette – dont Soulouque d’ailleurs interrompra momentanément le paiement. La République Dominicaine est dans ce contexte un enjeu fort : après son indépendance en 1821, elle est rapidement tombée sous domination haïtienne avant de se libérer le 27 Février 1844. Reconquérir ce territoire est un enjeu nationaliste fort, d’autant que les puissances impérialistes s’y opposent. Du point de vue de la sécurité, la République Dominicaine est considérée comme une menace contre l’existence d’Haïti, dans la mesure où les haïtiens ne savent pas avec qui cet état frontalier pourrait pactiser. Ces craintes sont d’ailleurs justifiées puisque de 1861 à 1865 la République Dominicaine redevient, cas unique en Amérique dite latine, espagnole.

Soulouque, comme d’autres avant lui, sera contraint à l’exil pour la Jamaïque le 15 Janvier 1859 après avoir été renversé. Son successeur Guillaume Fabre Nicolas Geffrard, général de l’armée, mulâtre proche de Soulouque, putschiste et futur président d’Haïti,4 est présenté comme un individu fourbe à l’extrême par Soukar. « Sire, je vous renouvelle ma fidélité ! Que Dieu m’entende et me prenne mon fils, si ma loyauté doit être prise à défaut. » dit-il à Soulouque alors qu’il s’engage dans le complot. L’auteur le peint tout en compromissions, aliéné à l’Europe et ses valeurs :

GEFFRARD : Monsieur le Consul, vos pays nous donnent assez l’exemple. J’aspire à faire d’Haïti une réplique fidèle des pays occidentaux.

LE CONSUL : C’est-à-dire ?

GERFFRARD : C’est-à-dire avant tout sortir ce peuple de la boue du fétichisme et de la superstition. En un mot l’évangéliser ! Je ne supporterai aucune république païenne…

Lors d’une autre scène, on le découvre pourtant lors d’une cérémonie vaudou. C’est cette hypocrisie face à l’Occident et ses valeurs, cet opportunisme, que l’auteur dénonce chez le mulâtre Geffrard à l’opposé d’une Haïtianité assumée chez Soulouque, noir.
Fabre Geffrard fut contraint de s’enfuir vers la Jamaïque en Mars 1867 suite à une insurrection conduite par le major Sylvain Salnave.

II. La construction raciste de la figure de Soulouque

L'Empereur_Soulouque

Soulouque fut un dirigeant abominable. Il n’y a pas à en douter. Cela n’explique néanmoins pas le traitement spécial qu’il eut dans la presse et même la littérature française par des gens peu soucieux du bien-être du peuple haïtien. Soulouque fut une figure repoussoir qui permit l’expression d’un racisme vertueux.

a/Le crime vaudou

L’oxymore du titre de Soukar, « Requiem pour un empire païen », renvoie au crime commis à l’égard de l’Eglise par celui qui fut le premier dirigeant d’Haïti souverain à soutenir ouvertement le vaudou :

LE PRÊTRE : Comment peut-on garantir liberté, droits et respect sans religion dans un pays de fétiches et de superstitions ? Maintes fois, nous avons supplié cet empereur de raras et de sociétés secrètes d’organiser un clergé régulier. Maintes fois à cet empereur païen nous avons conseillé l’harmonie et la concorde avec Rome.

LE BOURGEOIS : Comment l’aurait-il accepté ? Il est toujours accompagné de Frère Joseph, Hougan et Piquet qui déambule au Palais un cierge à la main, coiffé d’un mouchoir blanc. À son investiture, il refusa le siège présidentiel par crainte d’envoûtement. Et depuis des années, il cherche dans le jardin du palais une poupée que le président Boyer aurait enterrée avant son exil et qui condamnerait tout gouvernement à durer moins qu’un an au pouvoir.

LE PRÊTRE : De toute manière, l’autre fera le concordat. À cette seule condition, nos prêtres l’appuient.

C’est l’église Catholique, siège d’intrigues et de pouvoir, force impérialiste, qui est ici dénoncée. Les attaques contre le vaudou sont non seulement stratégiques – puisqu’il s’agit d’une pratique religieuse oppositionnelle – mais elles créent, appuient, entretiennent l’image sanguinaire de Soulouque. On sait pourtant comment l’église à l’époque appuie esclavage et colonisation, et justifie tant d’entreprises de barbarie massive.

La signature du Concordat en 1860 est alors considérée comme une victoire diplomatique pour Haïti, elle devient la religion officielle de l’État, et a pour objectif de diffuser la civilisation (chrétienne- occidentale) par l’éducation scolaire qui sera prise en charge par les congrégations religieuses françaises (Pères du St Esprit, Frères de l’Instruction chrétienne, Sœurs de St Joseph de Cluny) ; en même temps elle devra faire reculer l’héritage africain représenté par le vodou, très connu en Europe comme signe de primitivité et de barbarie.5

Opportunément après cette signature Geffrard organisera un procès qui marquera a tout jamais les esprits quant au culte vaudou : c’est l’affaire de Bizoton. En 1863, une jeune fille de 12 ans est tuée et mangée. Huit personnes seront arrêtées, condamnées et exécutées alors que les aveux ont été obtenus sous la torture. Tout est fait pour lier indubitablement l’affaire au vaudou. Après l’affaire, le code pénal haïtien est remanié : les amendes pour sorcellerie sont augmentées et il est ajouté que les danses et autres pratiques liées à la superstition et au fétichisme seront condamnées de la même façon.

Executions_Affaire_de_Bizoton_1864

b/ Un prétexte impérial

SoulouqueEtSaCour

Soulouque s’est déclaré Empereur Faustin 1er le 25 aout 1849. En France, les caricatures vont bon train ; il est considéré comme une copie grotesque et monstrueuse du vrai Napoléon. « Attention, grenadiers, du haut de ces cocotiers quarante singes nous contemplent. » dit le personnage sur l’image (voir à gauche). Du dessin au texte, la négrophobie est indubitable. Nombre de caricatures sont du même acabit et reconduisent la comparaison simiesque. Qu’est-ce qui fait de Soulouque un monstre et de  Napoléon Bonaparte – un autre massacreur d’haïtienNEs – un héros ? Le 2 décembre 1852, Louis Napoléon, neveu de Bonaparte, après avoir été élu président en 1848, devient « Napoléon III, Empereur des Français ». Soulouque et lui vont se voir régulièrement agglomérés dans la critique ; la comparaison avec Soulouque se veut particulièrement infamante pour Napoléon III.

Dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx comparait « l’élite » de Louis Napoléon à un « tas de drôles », où se côtoient « une bohème bruyante, mal famée, avide de pillage, qui rampe dans des habits galonnés avec la même importance grotesque que les grands dignitaires de Soulouque« . Évoquant le faux Bonaparte, Hugo parle dans un poème du « Singe [qui] se vêtit d’une peau de tigre » (« Fable ou histoire », in Les Châtiments, 1853). Bien que se référant de façon évidente à la royauté douteuse et à l’enflure de Louis Napoléon, les horribles massacres du poème de Victor Hugo ne pouvaient manquer de rappeler aux lecteurs les atrocités de Soulouque. Les coups portés par Hugo dans « Fable ou histoire » peuvent être pris comme un produit de l’idéologie raciste : « Vous n’êtes qu’un singe. »

Hugo écrit, toujours dans les Châtiments, que Napoléon III est « un prince de la pègre, Un pied plat, copiant Faustin, singe d’un nègre« .
Il écrit encore :

qu’on remplisse un Sénat, de plats-pieds
Dont la servilité négresse et mamelouque
Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque
(Châtiments).

Le ressort simiesque des comparaisons remplit deux fonctions: il s’agit bien entendu de disqualifier l’humanité noire mais aussi d’accuser Soulouque (et Napoléon III) de singer, d’être de mauvaises copies. Alors qu’il y aurait bien lieu de penser histoires française et haïtienne en contrepoint, c’est particulièrement eurocentré de ne voir dans les régimes postcoloniaux qu’une forme tropicale, abâtardie des institutions européennes ; comme si le surgissement de l’Empire de Napoléon avait été plus authentique. Victor Hugo choisira aussi dans ses écrits de railler les noms de la noblesse qui naquit sous Soulouque ; histoire encore de distinguer vrai et copie grotesque.

Le couronnement de l’empereur, célébré avec une magnificence sans égale, provoqua, à l’adresse de Soulouque des plaisanteries cruelles de la presse française libérale qui se vengeait ainsi du coup d’État du 2 décembre 1851 du prince-président Louis-Napoléon. Et quand celui-ci, par le plébiscite du 20 novembre 1852 se fut fait proclamer empereur, on l’accusa d’avoir « singé » Faustin 1er et plus on noircissait Soulouque, plus odieuse paraissait être l’imitation de son acte grotesque par l’ancien affilié de la Charbonnerie italienne. La haine de Napoléon le petit – comme le désignait avec mépris le poète des Châtiments – contribua, dans une large mesure, à faire au chef d’État haïtien sa triste réputation de souverain ridicule et sanguinaire. »6

Nous ne verserons aucune larme sur ces erreurs d’évaluation quant à la violence soulouquienne. Mais cette instrumentalisation caricaturale de nos histoires, cet usage repoussoir, ne permet ni la complexité, ni la compréhension historique. Elle ignore le peuple, et donc les premières victimes ; et elle élude aussi allègrement les responsabilités de l’ancien colonisateur français dans l’héritage de violence.
Le terrible régime de Soulouque est, en France, retourné dans l’oubli ; hormis les caricatures on n’en a pas saisi grand chose. En tous cas, s’il est un enseignement à tirer du retour de Faustin en Haïti en 1867 c’est celle de l’insupportable impunité des tyrans : Jean-Claude Duvalier, « Baby Doc », qui reviendra en Haïti après le séisme de 2011, a lui retenu la leçon. Entre temps, depuis 1986, c’est en France qu’on l’avait accueilli le boucher à bras ouverts. Et aujourd’hui encore, journalistes et intellectuels français se plaisent régulièrement à moquer les régimes autoritaires noirs, comme s’il s’agissait d’une malade « tropicale » et que les gestions coloniales et néocoloniales n’en étaient pas responsables et bénéficiaires.

Cases Rebelles (Août 2017)

  1. Dernier président de la 1ere République haïtienne de 1846 à 1847.
  2. Haïti, l’histoire et les Dieux, DAYAN Joan, in Histoires et Identités dans la Caraïbe, dirigé par Mamadou Diouf, Ulbe Bosma, p 241, 2004.
  3. Requiem pour un empire païen : le cauchemar haïtien, Michel Soukar, 1966.
  4. Il est le fils de Nicolas Geffrard qui était général lui aussi et fut acteur de la révolution haïtienne. Michel Soukar a sorti en 2009 chez Mémoire d’Encrier un roman nommé Cora Geffrard, qui dépeint la vie politique sous Geffrard, à travers  l’affaire du meurtre de sa fille.
  5. http://islandluminous.fiu.edu/french/part05-slide10.html
  6. Bellegarde, La nation haïtienne, p 119, 1938.

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