Si Beale Street pouvait parler, de Barry Jenkins

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, MASCULINITÉS NOIRES, POLICES & PRISONS
AfficheBealeStreetÀ travers une vitre

Je ne souhaite à personne d’être obligé de regarder un être aimé à travers une vitre.

La prison dans Si Beale Street pouvait parler1 est toute concentrée dans la vitre du parloir. À la fois dérisoire, radicale et cruelle, elle symbolise l’incommensurable rupture entre le dedans et le dehors. Elle est l’outil glacial qui sépare deux corps aimantés par l’amour. C’est à travers cette vitre que Tish voit la prison laisser ses marques progressivement sur Fonny, les bleus au visage étant les reflets des bleus à l’âme.
Hormis cela, le film ne montre absolument rien de ce qui se passe pour Fonny en prison parce que cette vie échappe à la narratrice, Tish ; Fonny est condamné à traverser cette expérience seul. Tish s’imagine la réalité carcérale et expérimente d’ailleurs de son côté les étapes infernales de l’injustice américaine, devenue elle-même otage de la machine à briser les noir.es. Mais elle ignore et continuera d’ignorer de quelle manière précise la prison ingère les âmes, s’insère dans les tissus du corps, la chair. Et l’imagination, la crainte, l’angoisse de ce que traverse en prison Fonny sont une autre torture, puisque Tish est dans l’incapacité de protéger celui qu’elle aime des matons, des autres détenus et de lui-même. Le seul combat qu’elle peut mener est celui qui consiste à tout faire pour le sortir de là ; combat désespéré pour la vérité et la justice. C’est aussi à cela que s’emploie toute la famille de Tish, de même que le père de Fonny – les deux paternels renouant même avec les business illégaux pour payer les frais de justice. Telle une ogresse, la machine répressive dévore toutes les ressources des proches : leur temps, leur argent, leur esprit.

Au parloir, le visage de Fonny qui s’alourdit, malgré ses tentatives systématiques de le cacher, témoigne aussi d’une révélation terrible et banale :

Maintenant, Fonny sait pourquoi il est ici ; maintenant, il ose regarder autour de lui. Il n’est pas ici pour avoir commis un crime. Il le savait déjà, mais maintenant il le sait de façon différente. Aux repas, à la douche, dans les escaliers, le soir, juste avant qu’on boucle tout le monde, il regarde les autres, il écoute : qu’ont-ils fait ? Pas grand-chose. Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir de placer ces hommes-là où ils sont et de les y maintenir. Ces hommes captifs sont le prix secret d’un mensonge secret : les justes doivent pouvoir identifier les damnés. Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir et le besoin d’imposer sa loi aux damnés.

La condamnation à l’enfermement n’est qu’un rappel à l’ordre socio-racial, une assertion violente mais banale d’une organisation du monde à maintenir. En conséquence, l’idée n’est pas que Fonny serait innocent « contrairement aux autres »,  mais que son innocence appelle la condamnation du système carcéral dans son intégralité, de son principe même.

Toute une Histoire de fausses accusations

Il y a quelques siècles, quand les européens blancs ont fait le choix de construire leur développement économique sur nos captures, nos déportations massives et notre mise en esclavage, il a bien fallu trouver des justifications morales à cette industrie abominable. Il a donc été nécessaire que les blanc.hes soient irrémédiablement innocent.es et les noir.es intrinsèquement coupables.
Grandir sous le dôme de terreur de la suprématie blanche c’est ré-expérimenter constamment cette culpabilité quintessentielle, même s’il y a bien entendu des variantes dans les conséquences, en fonction des lieux et des époques.

Aux États-Unis, à la fin du 19ème siècle, Ida B.Wells démontrait, recherches à l’appui, le lien entre les fausses accusations de viol et les lynchages dans le Sud. Ces fausses accusations et les accès de violence collective qu’elles permettaient avaient pour but de maintenir les populations noires dans les positions subalternes qui leur avaient été assignées, et ce en dépit des évolutions au niveau des droits – ou plutôt contre ces évolutions. Et il est bien significatif que les histoires les plus connues de fausses accusations, comme celle des neuf de Scottsboro ou encore d’Emmett Till, soient des jalons dans les luttes noires pour l’émancipation.
L’accusation de viol tout autant que l’histoire de Cham dans la Bible, ce sont les fables, les mythes, les prétextes qui permettent que tous les hommes noirs soient des lynchés en puissance ; ou des prisonniers dans l’histoire moderne. En adaptant ce roman de James Baldwin, datant de 1974, Barry Jenkins continue son travail de construction/déconstruction des mythes et réalités complexes liées aux masculinités noires. Après Moonlight, Si Beale Street pouvait parler peint à sa façon les carcans, les pièges qui enserrent ces masculinités. La faute de Fonny dans les années 70 à Harlem sous régime de la suprématie blanche c’est de croire à la liberté, de croire en son droit de défendre celle qui aime du harcèlement sexuel d’un flic, de croire qu’il ne vit plus sous régime plantationnaire.

Il existe bien une victime de viol,  le récit interdit d’en douter, mais elle est cramponnée à la certitude d’avoir trouvé son coupable ; elle est un pion dans la machine à broyer, raciste et sexiste. Le mensonge qu’on lui a inoculé protège deux agresseurs ; celui qui l’a violée et le flic qui a envoyé Fonny en prison. Alors qu’ils étaient ensemble lors de la nuit du viol, Fonny et Tish sont eux aussi sommés par la suprématie blanche d’accepter une autre version de la réalité. Leur connaissance inaliénable des faits est dérisoire, inutile dans le monde blanc. Fonny devient quand même aux yeux de la société dominante un violeur condamné comme d’innombrables hommes noirs, happés injustement par les mains des lyncheurs, des policiers, des juges, des matons.
Même si le film reste centré sur le monde noir et ses axes de résistance, on est obligé de se poser la question du poids de la réalité, comme l’ont fait un jour toutes les familles confrontées à la violence d’État et sa machinerie justificative. Quel est le poids de nos réalités face à la machine raciste ?
Cette fragilité des faits est une expérience incommunicable à celles et ceux qui n’en ont pas fait l’expérience, à celles et ceux qui n’ont pas été structuré.es par le déni permanent de notre vécu et de notre connaissance du réel. C’est entre autres pour cela que nous ne croyons pas aux vertus du bannissement. C’est pour cela entre autres que nous sommes catégoriquement abolitionnistes et pour – uniquement pour – la justice restaurative et transformatrice.
C’est aussi pour cela que nous hurlons quand des noirs coupables se cachent derrière des siècles de persécutions bien réelles pour plaider leur innocence, essayant de faire croire à un autre mythe ; celui que les hommes noirs ne violeraient pas. Et bien entendu, leurs malhonnêtetés contribuent à masquer combien les fausses accusations ont marqué nos vies ; nous ont fait changer de trottoir, choisir l’escalier plutôt qu’un ascenseur déjà occupé, ont infléchi nos parcours scolaires, etc, etc.

Aparté : Quand nous sommes allé.es voir ce film, à peine avions-nous séché nos larmes pour ceux des nôtres que la prison a fauchés qu’un message arrivait sur l’un de nos téléphones : nous étions samedi soir, il était près de minuit et on nous demandait des explications par rapport à une fausse accusation… Il existe des militant.es blanc.hes qui aujourd’hui encore usent de fausses accusations – cette bonne vieille arme de la suprématie blanche – pour s’attaquer aux personnes dont ils ne supportent pas les idées politiques. Et même quand ils ont été confondus, ils persistent et signent. Pourquoi ? Parce qu’ils estiment qu’on va les croire et que leurs apparentes contestations de l’ordre restent enracinées dans la suprématie blanche.

L’esthétique de l’inévitable

L’une des scènes charnières de la narration c’est la venue prophétique de Daniel au domicile de Tish et Fonny. Fraîchement sorti de prison, Daniel respire mais il est traumatisé. Toute la joie de sa visite ne saurait masquer qu’il porte en lui, dans son corps, la terrible connaissance du système :

« Ils ont dit – et ils disent encore – que j’avais volé une voiture. Je sais même pas conduire, mon vieux ; alors j’ai essayé de persuader mon avocat – mais c’était plutôt leur avocat, il travaillait pour l’Administration –, de le leur prouver, mais il a pas voulu. En plus, j’étais pas dans une voiture quand ils m’ont arrêté. Mais j’avais un peu d’herbe sur moi. J’étais sur mon perron. Ils sont venus m’arrêter, comme ça, c’était vers minuit ; ils m’ont enfermé, et, le lendemain matin, ils m’ont mis dans un groupe pour l’identification, et quelqu’un a dit qu’il me reconnaissait, que c’était moi qui avais volé la voiture – cette voiture que j’ai jamais vue. Et alors – tu comprends – , comme j’avais cette herbe sur moi, ils me tenaient de toute façon, et ils m’ont dit que si je plaidais coupable, la peine serait plus légère. Si je refusais, ils me colleraient le maximum. J’étais tout seul, baby, j’étais personne d’important, alors j’ai plaidé coupable. Deux ans ! » Il se penche en avant et fixe Fonny. « Remarque, sur le coup, ça m’a paru moins grave que l’accusation d’avoir de la marijuana. » Il se renverse en arrière, rit, boit un peu de bière et regarde Fonny. « Je me trompais. Je les ai laissés m’enculer parce que j’avais la trouille et que j’étais con, et je le regrette maintenant. » Il se tait. Puis : « Deux ans !
– Quelle saloperie2 ! dit Fonny
– Oui », répond Daniel – après le silence le plus long et le plus bruyant qu’ils ont jamais connu.

 C’est la détermination de la machine et la quasi-ineluctabilité de la punition que Daniel formule ici. Tôt ou tard, le piège se referme sur les hommes noirs. Si Beale Street pouvait parler succède ainsi à Moonlight en tant que récit des pièges et des carcans qui enferment les masculinités noires. Malheureusement, Barry Jenkins est aussi plombé par l’œuvre originale et un binarisme genré largement imputable à Baldwin et sa pensée politique ; en plus de charrier une rhétorique toxique de dévirilisation et d’émasculation, elle limite Tish. Dans cette scène par exemple, elle va faire les courses, prépare à manger, écoute la discussion. Et dans toute l’œuvre elle existe peu hors de son amour, même si sa voix, ses analyses, sa sensibilité dominent le film. Fonny a deux « choses » dans le vie ; Tish et la sculpture. Tish n’est qu’une amoureuse même si cet amour fera d’elle une combattante. Dans leur vie amoureuse, Fonny conduit, propose, ose ; Tish concède, suit, accepte. Elle n’en est pas moins agissante, autonome tout comme sa sœur et sa mère pour ce qui est du reste des événements et c’est ce que révèle l’emprisonnement de Tish : sa capacité au combat. Les actions des femmes noires sont ici déterminantes mais on n’entrevoit aucun horizon de réalisation pour Tish hors de Fonny, du couple, de la famille.

Beale Street est aussi la rencontre d’esthétiques, d’intelligences, de sensibilités fortes. Les images sont admirablement construites et Barry Jenkins joue par exemple des couleurs avec une maestria expressionniste rare qui fait complètement justice au talent narratif de Baldwin. Le film est aussi porté par des acteurs exceptionnels, notamment par KiKi Layne/Tish, sa voix, sa présence et son jeu. Mille émotions traversent les personnages irréductibles, complexes, rêveurs persistants. Et c’est toute une humanité noire qui interpelle par des face-à-face puissants, gros plans sur le visage, yeux dans les yeux avec nous-mêmes, avec quiconque osera soutenir ces regards caméra adressés au monde.

Moonlight et Si Beale Street pouvait parler parlent tous deux de la manière dont les systèmes oppressifs contraignent les corps noirs, corsètent et marquent leurs amours, leurs possibilités de bonheur. Au niveau cinématographique on retrouve ce goût du jeu, de l’expérimentation, cette envie de déborder les cadres et de réinventer la narrativité. Cependant Barry Jenkins est ici en terrain plus classique, tant par le sujet que par l’auteur qu’il adapte. Et sans doute que le classicisme et la peur de trahir propre aux adaptations le rattrapent un peu comme en témoigne la musique omniprésente dans une tentative un peu systématique de caractériser l’époque ; comme si Jenkins manquait de confiance dans tout le reste du dispositif et qu’il lui était impératif de rappeler que l’action se déroule bien dans les années 70. On peut y voir aussi une crainte d’être trop actuel, trop moderne, crainte que Moonlight méconnaissait malgré ses sauts dans le temps. Moonlight était sans conteste un film plus libre ; James Baldwin et le sujet ont sans doute beaucoup pesé sur Jenkins.

Bientôt sortira la série d’Ava DuVernay sur ces enfants que l’on a appelés, pour leur plus grand malheur, « les 5 de Central Park ». Presque 20 ans après Fonny, en 1989, cinq enfants – et c’est une histoire vraie cette fois-ci – avaient été faussement accusés de viol et condamnés à des peines de prison ferme allant de 5 à 15 années. Nous avons hâte de voir comment cette histoire tragique et tristement banale, issue de l’union de la culture du lynchage et de la culture de viol, sera mise à l’écran et comment elle résonnera à une époque où le féminisme carcéral apparaît malheureusement encore pour beaucoup comme LA solution.

Cases Rebelles (Mai 2019)

  1. If Beale Street could talk, Barry Jenkins, 2019 []
  2. le « by the balls » original équivalent à « par les couilles »est ici largement sous-traduit []