« Boyz N The Hood » de John Singleton

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

Tandis qu’à l’écran noir les noms au générique défilent encore, on entend les échos d’une embrouille qui se termine en fusillade. La banc titre annonce : « un homme noir americain sur 22 mourra assassiné. La plupart du temps le tueur est un autre homme noir ». Les bruits de sirène et d’hélico enflent dans la nuit déchirée par un meurtre.
Un coup de feu retentit.
Première image : Jour ; contre-plongée sur un panneau stop, un avion s’élève dans le ciel en arrière-plan. Singleton semble dire que quand certaines personnes s’envolent vers des cieux lointains, d’autres sont à l’arrêt plantés, dans le ciment de Los Angeles.

La clôture du film Boyz n the Hood, quand Doughboy s’entretient avec Tre, fera écho à cette ouverture.

I turned on the TV this morning, they had this shit on about… about living in a violent world. Showed all these foreign places… I started thinking, man, either they don’t know, don’t show, or don’t care about what’s going on in the hood. Man, all this foreign shit, and they didn’t have shit on my brother, man.1

Sorti en 1991, le film de John Singleton allait faire date dans le film de gangs et formuler brillamment les enjeux politiques et démographiques de cette violence endémique. Le personnage principal, Tre, passe de l’adolescence à l’âge adulte à South Central. Il est élevé par un père exigeant sur la discipline et soucieux de le voir échapper à la délinquance. Le résultat est un film réussi, émouvant, captivant avec des visions parfois justes et d’autres problématiques.

L’une des réussites de Boyz N the Hood c’est sa capacité à figurer les vies étriquées de jeunes dans un quartier populaire de Los Angeles. Très tôt les enfants sont bercés par les coups de feu, les sirènes, les hélicoptères. Dans la rue ils croisent  les bagarres, le plasma, les cadavres. Leurs dessins en classe sont empreints de cette guerre.

Et puisque parfois les lignes des gangs régissent la circulation, même aller à Compton, à une demi-heure de voiture, devient un voyage. Une grande partie de l’action se passe dans la même rue (où habitent Tre, son père, ses voisins Ricky et Doughboy) et le focus est mis sur son petit groupe d’amis qu’on verra évoluer vers l’âge de 11 ans, et qu’on retrouvera à 18. Parmi eux, il y a des garçons impliqués dans la drogue et la violence. Mais ils ne constituent pas un gang aux membres indénombrables et avec pour ambition de contrôler L.A. C’est un groupe de potes sans perspectives vivant de petits délits, entre les allers-retours en prison. Ils jouent aux jeux vidéo, traînent, philosophent. Doughboy n’a aucune honte à dire qu’en prison il alterne entre lecture et muscu. Ce ne sont pas les soldats que présentait le catastrophique Colors ou d’autres films, mal débarrassés de leur fascination pour la violence des gangs et y puisant les éléments d’évocations épiques. Singleton, natif lui-même de L.A., peint des individus perdus. Et les plus sages à Crenshaw ne sont pas nécessairement moins paumés ; ils ont juste quelques rêves en plus.

L’approche sociale désamorce sensationnalisme et fascination : les gangs ne sont pas un spectacle et la vie d’ici ne fabrique pas de héros. Il faut montrer, expliquer cette violence qui ne dérange pas, qui n’empêche ni les avions de s’envoler, ni l’Amérique de dormir. Dans une magistrale scène, Lawrence Fishburne (qui joue le rôle du père de Tre) déconstruit – on est en 1991 – dans un film grand public la gentrification qui touche L.A., et le rôle qu’y joue la violence, la drogue, les armes, et les gangs. Sapant les discours myopes moralisateurs du type « vous vous entretuez c’est pas bien« , il réintègre tout cela dans un projet global de neutralisation de la population noire. Dans un pays où les vies noires ne comptent pas. Ce film, qui s’adresse avant tout à la communauté noire, humanise les tueurs et les cadavres ; il tente de briser l’idéologie de la vengeance, et l’autodestruction programmée d’une communauté ravagée par des drogues qu’elle n’a pas les moyens d’importer.

Singleton, dès le début, à travers les affiches de campagne Reagan/Bush à moitié déchirées qui ornent le quartier, nomme  les responsables politiques du développement de la violence, du trafic de drogue et de régression sociale des années 80.
Dans cette dévaluation permanente de la vie des noirEs, le harcèlement policier et la violence jouent un rôle important. Malheureusement, dans le film, à 7 ans d’intervalles, la violence et le racisme policier sont incarnés  par le même flic noir avec un problème caricatural de haine de soi. Et qui est aussi comme par hasard un des personnages du film à la peau la plus foncée. Curieusement alors que Singleton parvient à transcender l’approche réductrice « black on black crime »2 sur la question des gangs, il la ramène sur la violence policière, manquant volontairement l’occasion de nommer la police comme institution blanche héritée de l’esclavage.

Le film se traîne également un discours sexiste et essentialiste. Dès le départ il est formulé explicitement que Tre va partir habiter chez son père pour être cadré, éduqué « comme un homme », pour devenir responsable parce qu’il est trop violent. Boyz N The Hood est basé sur l’histoire de Singleton qui, tout comme Tre, a grandi avec sa mère avant de rejoindre son père pour qui il semble avoir beaucoup d’admiration, largement manifestée dans le film. En conséquence, en dépit du fait qu’il explique les soubassements politiques, il lie cependant la délinquance à l’absence de cadre. Et il lie l’absence de cadre à l’absence de père, comme si c’était ce qui permettait au projet génocidaire de réussir.
Pas l’ombre d’un questionnement sur ce qui fait que les pères ne sont pas là à la base.
Pas l’ombre d’une mère élevant correctement son fils pour défaire l’approche essentialiste : par nature les femmes sont ici incapables d’élever seules des garçons.
À l’opposé, Brandy, la petite amie de Tre élevée seule par sa mère est, elle, très cadrée. Dans une morale religieuse et caricaturale – sur laquelle il y aurait à dire – que Singleton valorise.
La mère de Ricky et Doughboy n’aime pas ses fils de la même façon et a ainsi mené Doughboy vers la prison. Et la mère de Tre est trop maternante. Trop aimante ou pas assez, les mères noires font tout mal. Le pire exemple est bien Sheryl, mère crackée dont l’enfant ne cesse de se retrouver en pleine rue. C’est la déchéance qui touche les femmes que Singleton choisit de regarder, parce que – sous-entendu – ce sont elles qui élèvent les enfants. Mais ce sont donc elles que le film juge. Alors que Furious Style, le père de Tre, apprend sainement la vie à son fils en lui faisant ramasser des feuilles mortes et en l’emmenant à la pêche, entre discipline et saine camaraderie virile.

Le potentiel politique de la communauté repose sur les hommes ; les femmes sont trop dépassées pour que le changement puisse venir d’elles. Singleton met bien les hommes face à leurs responsabilités mais les femmes n’ont en gros qu’un truc à faire : attendre que les hommes se réveillent… Lors du seul moment de non-mixité, au barbecue, les filles ne parlent que des gars. Et quand Singleton fait de l’education sexuelle il ne s’adresse qu’aux mecs : attention au VIH, attention aux grossesses. Les maternités précoces sont des obstacles à la réalisation… des hommes. Même l’ambition de Brenda Baker pour son fils Ricky sonne mal, comme s’il s’y dissimulait trop d’enjeux personnels, comme si cette ambition n’était pas assez pure.
Le seul contrepoint à ce discours machiste arrive tard : la mère de Tre dit à Furious qu’il ne mérite pas de médaille pour avoir élevé seul son fils pendant 7 ans : élever des enfants seules, les femmes noires le font depuis des lustres. Mais celle qui assène ce discours offre un modèle d’émancipation bourgeois individuel ; elle s’est extraite de la communauté.

Le discours sur la famille noire est de fait ambigu. Le film réfère un idéal normatif caricatural avec un père, pour la  masculinité, le sens de l’effort et du respect, et une mère pour la tendresse et pour la bonne morale. Cependant femmes et hommes ne pourraient pas vivre ensemble. C’est l’échec total du couple noir hétéro.
Sauf dans l’avenir peut-être avec le couple de Tre et Brandy qui semble prometteur, qui fait la publicité de l’engagement précoce, du mariage et de la virginité. Singleton rivalise de conservatisme, de romanticisation et de politique de respectabilité.

Le film entamera à plusieurs reprises, et mollement, un questionnement sur l’emploi des mots « ho » ou « bitch« . À travers Doughboy joué par Ice Cube, il y a une mise en abymes : il se pose la question du sexisme chez les gangsters et en parallèle celle du sexisme dans le gangsta rap, chez les gangsters de studio. Mais le débat tourne court même s’il est posé deux fois. Disons que le personnage Doughboy y répond avec la même mauvaise foi que le rappeur Ice Cube (qui est aussi un personnage) chaque fois qu’on lui pose la question à l’époque.

https://www.youtube.com/watch?v=QmuglaIe9EI

Au niveau sonore, même si le film bénéficie d’une B.O. d’anthologie, Singleton manifeste parfois un certain mauvais goût pour la guimauve lors de certaines transitions. Mais la bande sonore restitue bien l’énergie et la diversité du hip-hop de l’époque : Main Source, Ice Cube, Comptons Most Wanted (MC Eiht), Yo-yo (présente dans le film), Monie Love, Kam et les autres sont des artistes très divers qui portent la force d’une époque bénie.

S’ajoutent quelques morceaux de RNB dont l’incroyable Spirit de « Force One Network ». Et l’ancien Stanley Clarke, bassiste d’anthologie, capturera l’ampleur du drame avec le morceau malheureusement nommé « Black on Black Crime ». Il faut dire que la période est vraiment marquée ces morceaux qui demandent au x noirEs d’arrêter de tuer des noirEs. Certaines initiatives collectives sont devenues mythiques comme le « Self Destruction » pour la Côte Est et « We’re all in the same gang » pour la Côte Ouest.

L’une des autres réussites est le son du ballet incessant des hélicoptères dont il n’est jamais fait mention. Cette présence entêtante restitue bien l’ambiance d’une guerre sans nom, vécue entre habitudes et traumas. Elle dit également qui contrôle, qui survole, qui observe, qui jouit de l’auto-destruction programmée des ghettos de Los Angeles.

Suite à Boyz N The hood Singleton allait enchaîner avec l’effroyable Poetic justice3 et le très moyen Higher Learning. Au niveau des films sur les gangs de L.A., Edward James Olmos4 signait en 1992 American Me, un film sur la Eme, un vrai gang chicano. Le film est très prenant, quoi que très spectaculaire, et a aussi le mérite de rappeler les agressions racistes des Zoot Suit Riots. Mais certains aspects déplurent au gang original et cela coûta la vie à plusieurs consultants. En 1993, sortait Menace To Society des frères Hugues, un film assez similaire à celui de Singleton, et qui dans notre souvenir parvient mal à dépasser l’exhibition fascinée de la violence des gangs. Est-ce surprenant qu’il semble avoir bien plus marqué les esprits que Boyz N The Hood…

PS : « Boyz-n-the-Hood » est initialement une chanson de Eazy E sortie en 1987 sur un album de NWA and the Posse et écrite par Ice Cube. C’est donc un morceau historique pour ce qui est de la naissance du gangsta rap, du moins dans la version NWA qui fera exploser le phénomène au niveau mondial. Par contre, au moment du film, Ice Cube ne fait déjà plus partie du groupe.

Cases Rebelles (février 2015)

  1. « J’ai allumé la télé ce matin, y avait ce truc sur genre… le fait de vivre dans un monde violent. Ils ont montré tous ces endroits à l’étranger… J’ai commencé à réfléchir, mec, soit ils savent pas, ne montrent pas, ou se foutent de ce qui se passe dans le ghetto. Mec, toutes ces conneries à l’étranger, et rien sur mon frère, mec ».
  2. Le black on black crime c’est le fait que les noirEs tuent d’autres noirEs. Le terme en soi est problématique puisqu’il sert souvent à détacher la violence que subissent les noirEs des contextes socio-économiques pour lui donner une dimension pathologique de guerres « tribales », auxquelles nous serions congénitalement condamnéEs. Bien entendu on ne parle jamais de « white on white crime ». Le fait que la violence des gangs s’exerce au sein de la communauté noire est lié à l’espace que les personnes les plus pauvres sont contraintes d’habiter.
  3. Tupac + Janet Jackson = worst film ever
  4. Le lieutenant Castillo de Miami Vice

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