Breeze Harper, Vegan Super Sistah !

Publié en Catégorie: BAY AREA, FEMINISMES, LIBERATION ANIMALE, SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

Ça fait longtemps qu’on veut aborder ici la  question de nos afro-végétarismes/végétalismes et véganismes en évitant à la fois le moralisme arrogant des privilégiéEs et les auto-déculpabilisations faciles. Avec Breeze Harper aka Sistah Vegan ce dossier ne s’ouvre pas trop mal. Cette universitaire, écrivaine, activiste féministe est notamment créatrice du projet Sistah Vegan qui examine comment race et genre construisent l’expérience végane aux USA. Avec elle on va parler justice alimentaire, santé en général et santé des femmes, grossesse, allaitement, validisme, partage de nourriture et partage d’amour, etc. C’est à Berkeley, Californie, en Septembre 2014 que ça s’est passé. Let’s go ! Egalement à écouter dans l’émission n°52.

Mon nom est Dr Breeze Harper et je suis une théoricienne du Black Feminism. Je suis directrice et fondatrice du projet Sistah Vegan, qui examine comment les femmes noires en Amérique du Nord choisissent de pratiquer le véganisme, pourquoi elles sont venues à ce choix de consommation éthique. Je regarde comment des facteurs comme le racisme, le classisme, la blanchité et d’autres formes d’oppressions systémiques ont influencé leur pratique du véganisme. Mon travail prends en compte le fait que nous ne vivons pas dans une bulle, et que si vous choisissez de vous engager dans une philosophie alimentaire particulière, surtout en tant que femme non-blanche en Amérique… L’histoire américaine du colonialisme, de l’esclavage, de Jim Crow et des nouvelles formes de racisme ainsi que le sexisme vont affecter le choix alimentaire d’une femme noire et sa philosophie et comment elle en vient à décider ce qui est éthique ou non.
Je suis aussi chercheuse à l’Université Davis de Californie.

Mon prochain projet de livre traite de comment les hommes noirs de la génération hip-hop, les hommes noirs végans, utilisent des méthodes et des méthodologies de hip-hop pour enseigner aux jeunes non-blancHEs l’importance de l’activisme alimentaire et de la santé d’un point de vue végan.

« Là j’ai tout simplement commencé à voir et à faire ces connexions, et à réaliser que de la même manière qu’on ne peut comprendre le racisme sans comprendre le sexisme, vous ne pouvez pas comprendre le sexisme sans comprendre le spécisme1 ».

Cases Rebelles : Comment es-tu devenue végane?

En 2001 on m’a diagnostiqué une tumeur fibroïde ; c’est une tumeur qui se trouve dans l’utérus. Et les femmes noires, en Amérique du moins, sont touchées 3 à 4 fois plus que le reste de la population. J’étais très préoccupée parce que ma mère avait eu la même chose et on lui avait fait une hystérectomie au début de la trentaine. C’est aussi arrivé à sa mère et à la mère de mon père. C’était donc une sonnette d’alarme, pour moi, pour que je prenne ma santé plus au sérieux. Il m’a été suggéré de faire un peu de chirurgie ou de prendre un traitement hormonal des seins ou de subir une myomectomie2  ; et je ne voulais pas de ça. J’en ai parlé à mon père au téléphone et il m’a dit : « Peut-être que tu devrais voir ce que les gens faisaient avant la médicalisation de l’accouchement, de la grossesse et de la santé reproductive3, comment faisaient les sage-femmes noires, ce qu’elles utilisaient». Je n’y ai pas vraiment réfléchi, j’ai juste dit « Merci papa» et j’ai raccroché, c’est tout.

Trois ou quatre ans plus tard, je travaillais chez Youth Build à Somerville (Massachussets) et j’ai rencontré une femme noire qui travaillait dans le box à côté du mien. Je ne sais plus comment nous avons commencé à parler de santé reproductive…. J’avais un jour de règles douloureuses et j’étais tellement frappée d’incapacité, parce que le fibrome provoque tellement de saignements et de douleur, je ne pouvais rien faire. Elle a commencé à me parler de la façon dont elle avait amélioré sa santé reproductive à travers le travail de Queen Afua, et qu’il fallait que je lise son livre «Sacred Woman». Et donc j’ai consulté le livre, et c’est un de ces moments dans la vie où je pouvais soit dire « non », soit accueillir ça.  J’ai pris le livre, j’ai pris ce qu’elle avait à offrir : c’était une approche afrocentrique de la santé de l’utérus des femmes noires. Et Queen Afua pratique le véganisme, le véganisme holistique fondé sur les principes de l’Egypte kémite. Donc me voilà avec ce livre où cette femme parle de douleur psychique et physique de l’esclavage et comment cela a affecté la santé des femmes noires dans leur ensemble à travers les siècles, y compris jusqu’à présent ; et comment beaucoup de souffrances de ces éléments de la reproduction, à cause de cette douleur psychique, ont eu besoin de guérir mais n’ont jamais pu… Puis le racisme systémique, le classisme nous ont rendu impossible l’accès à la nourriture et aux soins dont nous avons besoin pour un utérus sain. Et c’était la première fois que j’étais confrontée à un régime alimentaire à base de plantes à partir de ce point de vue, parce qu’avant c’était toujours juste «devenir végan pour les droits des animaux» et très souvent basé sur l’hypothèse que tout le monde a la même relation, valide, de classe moyenne, aux aliments et à la santé.

Et cela ne résonnait pas en moi parce que je n’ai jamais impliqué là-dedans mes véritables expériences de souffrance, la douleur psychique du racisme et du sexisme. Et puis je tombe sur ce livre où c’était un peu comme une évidence pour elle que nous devions avoir conscience de cela. Et c’est pour ça que j’ai décidé de faire cette transition vers le véganisme parce qu’elle avait écrit ce livre qui parlait du véganisme de mon point de vue, d’aller vers véganisme avec un point de vue de femme noire. J’ai donc fait cette transition en une semaine parce que pour moi c’était logique et je ne voulais pas perdre mon ventre. Et pour moi c’était très facile. Et ensuite j’ai ouvert les yeux sur toutes les autres choses sur lesquelles nous sommes tellement à côté de la plaque. Donc, en tant que féministe noire théoricienne j’avais compris beaucoup de choses, mais je ne comprenais pas la dimension de l’activisme alimentaire et de la santé, jusqu’à ce que je commence à lire Queen Afua.

Ensuite, comme je devenais plus familière avec le véganisme, je trouvais d’autres livres d’auteurs axés davantage sur les aspects des droits des animaux. Et puis je suis tombé sur le livre «Internal Treblinka» de Charles Patterson, et il parle de la souffrance endurée par les victimes d’holocaustes, mais aussi de tous les abus sur les animaux et leur souffrance en faisant vraiment le lien avec l’oppression systémique. Là j’ai juste commencé à voir, à faire ces connexions et à réaliser que de la même manière qu’on ne peut comprendre le racisme sans comprendre le sexisme, vous ne pouvez pas comprendre le sexisme sans comprendre le spécisme. Il s’agit tout simplement de connecter les matrices de l’oppression. Voilà comment je me suis engagée dans mon travail depuis lors, sans en faire une question unique mais en faisant vraiment les connexions, à partir d’un point de vue holistique4 .

C R : Quelle histoire, quels backgrounds font que ton père t’ait fait ce genre de suggestion alternative?

Mon père est vraiment génial. C’est juste que je n’ai jamais écouté ce qu’il avait à m’offrir parce que j’étais une enfant, tu vois, et je me disais juste qu’il était bizarre. Mon père nous a en fait élevéEs  dans la campagne de la Nouvelle Angleterre. Et j’ai une expérience peu commune par rapport à la plupart des personnes noires élevées ici. Donc, mon père et ma mère ont déménagés du centre urbain de Hartford et se sont installés dans un endroit appelé Columbia (Connecticut), qui à l’époque avait probablement 2000 habitantEs, tous blancHEs, tous ruraux. Puis ils ont décidé qu’ils voulaient en quelque sorte avoir leur propre jardin de comestibles, avoir leur propre terre, cultiver eux–mêmes la totalité de leur nourriture. Et ils ont trouvé un terrain plus grand pas loin, dans une ville appelée Lebanon, quand nous avions environ 18 mois, mon frère jumeau et moi. Ils nous ont emmenéEs sur une terre de 3 acres5 toujours dans une ville entièrement blanche, agricole, rurale. Mon père son truc c’était «si je ne peux pas le manger, je ne le fais pas pousser» ;  c’était sa philosophie. Donc, nous avons grandi en apprenant comment faire pousser notre propre nourriture. Et mon père disait « ce sont des herbes que vous pouvez utiliser pour ceci et cela», mais je n’ai jamais vraiment écouté, je pensais que c’était bizarre. Parce que tous les enfants à l’école utilisaient simplement du Tylenol. Et ma mère, même si elle soutenait mon père, elle était encore beaucoup dans la médecine classique et on m’emmenait chez le docteur, me faire vacciner. Mais j’ai toujours eu cette base de ce que disait mon père. Et je me souviens, quand j’ai eu mes premières règles, je souffrais tellement et il disait toujours: «Je ne veux pas que tu prennes de l’Aleve, ça va tuer tes reins, pourquoi tu n’essayes pas de la camomille ?» «Pourquoi je ferai ça, papa? Toutes mes amies prennent de l’Aleve, toutes mes amies prennent de l’ibuprofène, t’es bizarre ».

Donc, mon père m’a toujours enseigné que tu peux donner des bases à un enfant de 0 à 6 ans. Il va sans doute s’en écarter mais à un moment il reviendra. Et c’est ce que je ai fini par faire quand j’y pense. C’est pour ça que j’avais parlé à mon père et qu’il m’a en quelque sorte remis cette idée en tête « Pourquoi tu t’intéresses pas à ce que les autres personnes en dehors du système  médical allopathique6  masculin blanc, à ce qu’ils faisaient ?». Donc, c’est pourquoi encore une fois je lie ce savoir à mon père et son éducation.

« Je pense qu’il y a beaucoup plus à faire pour éduquer les gens, s’éloigner de cette pensée binaire et d’approches telles que l’expérience blanche, l’expérience noire, l’expérience trans ; il n’y en a pas UNE SEULE. »

CR : Tu t’attaques souvent à l’idée que la communauté noire serait monolithique…

Nous vivons dans un pays où la pensée binaire est la solution de facilité. Si t’y réfléchis les gens ont leur perspective monolithique mainstream, ils ont leur point de vue monolithique au sujet de tout. Donc, il n’y a qu’un seul type de personne de race blanche, et ils n’ont qu’une seule apparence, et ils n’ont qu’un seul type de vécu. Les personnes gays n’ont qu’un certain type de représentation : on pense classe moyenne, blanc, sexe masculin. Je ne pense pas qu’une personne noire en fauteuil roulant puisse également être identifiée comme gay. Ceci étant dit, je pense qu’il y a beaucoup plus à faire pour éduquer les gens, s’éloigner de cette pensée binaire et d’approches telles que « l’expérience blanche », « l’expérience noire », « l’expérience trans » ; il n’y en a pas UNE SEULE. Et il y a d’autres choses qui sont en jeu, notamment au niveau de la façon dont les gens ont grandi, tu vois, de quelles régions ils viennent, leur classe socio-économique, et toutes ces choses vont créer cette expérience unique. Je sais qu’il n’y a pas UNE expérience noire monolithique. Mais je sais que la plupart des personnes noires, genre 98%, ont été profondément affectées par la suprématie blanche et le racisme. Mais la façon dont cela se manifeste, en fonction de comment vous avez grandi, cela peut être très différent.

Mais quand je regarde la pensée dominante, même dans les médias noirs et la littérature, parce que je suis une écrivaine, ce que je constate c’est que l’expérience noire est généralement masculine, urbaine, hétéro, valide. Maintenant bien sûr les femmes font également partie de la littérature, mais ce sont des femmes hétéros, urbaines ; donc l’expérience noire c’est toujours « ça ». Et puis, quand vous essayez de vous en écarter, comme quand moi, qui écrit sur mes propres expériences, j’essayais de faire publier mon dernier livre, « Scars »… Autrefois quand je démarchais au milieu des années 2000, je recevais des lettres de refus d’éditeurs qui me disaient : « Bon nous ne sommes pas intéressés parce qu’il ne s’agit pas de l’expérience noire que nos fans recherchent ». Et tu sais, si on regarde, mon personnage est aussi lesbienne : «Nous ne sommes pas intéressés par cette expérience lesbienne-là… Parce qu’une fille noire de la campagne dans une région rurale blanche de Nouvelle Angleterre… Pourquoi? Pourquoi quelqu’un serait intéressé par ça? ».

Ce sont donc les défis auxquels j’ai du faire face. Mais je pense que cela fait beaucoup de dégâts quand on considère que toutes les personnes noires ont la même expérience. Et souvent j’essaie de faire des choses militantes avec des activistes mainstream de la communauté noire et il y a toujours des choses qu’ils induisent, et ils oublient que touTEs les NoirEs ne sont pas hétéroAs, et, non toutes les personnes noires ne sont pas valides, tous les noirEs ne mangent pas de viande, toutes ces choses. Et ça devient problématique quand je regarde ces grands mouvements noirs mainstream qui ne prennent pas ces choses en compte. Après t’as des personnes qui travaillent dans les marges, comme moi, où elles tentent de ramener tous ces aspects de l’identité noire et de défaire ce mythe que nous sommes un monolithe, parce que beaucoup de personnes noires – pas seulement les blancHEs – pensent que nous sommes un monolithe… Quand je dis aux gens… Il y a cette idée que parce que je suis mariée à un homme je suis hétéro. Et puis les gens commencent à parler d’une manière qui suppose que je suis forcément homophobe, et que je vais approuver leur homophobie – s’ils sont homophobes. Et puis quand je révèle dans la plupart de mes écrits que je m’identifie comme bisexuelle et que j’ai eu des relation avec les femmes dans le passé, il y a ce malaise qui s’invite « Quelle genre de noire es-tu?» Et quelqu’un m’avait écrit la première fois où j’avais annoncé que «Scars » allait être publié, une femme noire qui suivait mon travail avec Sistah Vegan et elle disait que j’étais une déception pour elle avec ce nouveau projet, que je devrais me concentrer sur les vrais problèmes noirs et pas me lancer dans tout ce truc LGBTQ.

Je suis connue pour déranger beaucoup de groupes à cause de l’accent que je mets sur la nécessité de ne pas se concentrer sur une question unique, de ne pas être monolithique et d’être holistique dans les approches. Donc je perturbe le mouvement végan classique parce que je regarde en quoi la blanchité, la classe socio-économique affectent leurs philosophies.
Et puis, tu vois, je dérange certainEs véganEs afrocentriques si je commence à parler LGBTQ. Et le fait que je sois une féministe noire et que les choses se sont mises en place d’une certaine façon que j’ai fini par accepter le Black Feminism, il y a ce stéréotype courant que le féminisme a détruit les hommes noirs. Dans ces cas-là, j’essaie de dire «Eh bien il y a environ 20 différents types de féminisme ; duquel vous parlez? Est-ce que vous comprenez vraiment ce qu’est le féminisme? Et en particulier le Black feminism? » Donc oui j ai été embarquée dans pas mal de débats là-dessus.

CR :Comment est né le projet Sistah Vegan?

En 2004 ou 2005 quand j’ai décidé de devenir végane, à ce moment je vivais principalement dans la région de Boston et je remarquais je n’avais pas rencontré de véganEs noirEs ; ce qui dans une certaine mesure est logique parce que j’avais passé la plupart de mon temps à Cambridge, à Sommerville, des endroits où il y a peu de noirEs. Mais j’étais intéressée par ça et je suis allée en ligne. Et j’ai vu lorsque j’ai tapé « véganisme » et « droits des animaux », c’était sur Black Planet, j’ai vu qu’il y avait une conversation en cours sur la dernière campagne PETA7 : leur campagne représentait des images d’animaux non-humains exploités et en souffrance , puis venaient deux autres images d’êtres humains victimes de génocide et de lynchage, et l’une de ces images était celle d’un homme noir lynché, et il y avait donc une comparaison à des souffrances non-animales. Et le cœur du dialogue, je crois que c’était environ 30 personnes identifiées comme noires qui parlaient de l’article, et toutes considéraient que c’était raciste de la part de PETA d’utiliser cette image, sauf une femme noire identifiée comme lesbienne qui disait : «Je comprends effectivement ce qu’ils essaient de faire et pourquoi ils font ces connexions ». Alors j’ai pensé que c’était intéressant. Je me suis demandée ce que je trouverais si je faisais un appel à contribution sur le sujet de savoir pourquoi les femmes noires sont devenues végétaliennes. Sommes-nous monolithiques? Sommes-nous toutes venues au véganisme de la même façon, comme moi j’y suis venue par exemple? Ou y a-t-il d’autres parcours? Donc, j’ai fait l’appel à contributions. Et il a fallu quelques années, peut-être 1 an et demi ou deux pour en avoir assez, pour que je me sente à l’aise pour en faire un volume, qui puisse être proposé aux éditeurs. Et puis, quand j’ai essayé de faire ça, une fois de plus on m’a répondu :

Qu’est ce que l’approche genrée de la race a à voir avec le végétalisme? Pourquoi devrions-nous publier ça? Nous ne comprenons pas. Les gens deviennent végan juste parce que c’est éthique, il n’y a rien à voir avec la race, la classe et le sexe.

C’est ce qu’on m’a renvoyé parce que nous vivons dans une société où nous ne pensons pas de manière holistique. Donc c’était vraiment difficile pour moi. Et puis j’ai lu le livre de Patrice Jones, «Aftershock» ; c’est un livre sur la façon dont les militantEs font face au traumatisme. Patrice Jones est une universitaire qui fait un travail critique sur la blanchité, elle est anti-speciste et elle a un sanctuaire8 Et j’ai lu son livre, je l’ai adoré, j’ai trouvé que c’était excellent, surtout son approche critique de la blanchité en tant que femme blanche, c’est très clairvoyant je trouve. Et je l’ai contactée en lui disant «Je viens de lire votre livre». Euh non, c’est elle qui m’avait envoyé un email parce que j’avais mis sur mon site que mon livre « Sistah Vegan» sortirait bientôt et qu’on pouvait s’inscrire pour être notifiéE de la publication. Mais mes fans ne savaient pas que je n’avais même pas trouvé d’éditeur, mais j’essayais d’appâter. Elle m’a écrit pour me dire : «Je viens de m’inscrire pour être informée » et j’ai dit « Oh mon Dieu! je viens de lire votre livre, c’est génial! Et pour être honnête, je n’ai pas d’éditeur, tout le monde s’en tape des femmes noires véganes ». Elle m’a dit : « Envoyez-moi le manuscrit et je l’enverrai à Lantern Books qu’ils jettent un œil.» Et ils m’ont recontactée au bout d’une semaine! Et c’était le genre de solidarité que je n’avais jamais eu l’occasion de vivre avec des personnes identifiées comme blanches, en faisant ce type de travail. Dans le passé j’avais essayé de contacter en grande partie des groupes de défense des animaux au leadership blanc qui auraient pu le publier et n’en voulaient pas, parce qu’ils disaient que leur hiérarchie ne serait pas… Ils ne comprenaient pas vraiment l’intérêt. Même si une femme m’a bien dit qu’elle comprenait l’intérêt mais qu’elle n’avait pas assez confiance pour essayer de persuader sa hiérarchie d’aller au-delà de leurs philosophies blanches de classe moyenne du droits des animaux et du véganisme. Donc, les éditions Lantern ont regardé, puis en une semaine ils sont revenus vers moi me disant qu’ils voulaient publier le projet. Pour eux c’était la première fois qu’ils décidaient de faire quelque chose de très différent ; qu’ils prenaient ce qu’ils considéraient probablement comme un risque. Mais ils savaient qu’il y avait quelque chose ; ils avaient confiance, et ils ont pris ce risque. Et c’est un peu là que j’ai commencé à sentir comme un énorme soulagement. Tu vois, pendant des années, j’essayais de faire ça et j’avais l’impression de me parler à moi-même et Wow! quelqu’un arrive et va soutenir le projet, je n’ai pas à payer pour avoir une maison d’édition, ils vont faire de la promo pour le livre. Donc « Sistah Vegan » a été publié en 2010. Et à côté, je faisais aussi le blog Sistah Vegan, qui va de pair avec le livre. Donc, je dis aux gens : «  N’ abandonnez pas!»
CR : Peux-tu nous parler de « Scars » ton dernier livre?

« Scars » est considéré comme une fiction sociale. Ça raconte une expérience de lesbienne noire dans les régions rurales de la Nouvelle Angleterre. J’ai donc commencé à écrire en 1996 ou en 1995. Fondamentalement, il s’agit de ce que c’est que d’être une lesbienne noire en Nouvelle-Angleterre blanche rurale, et plus précisément une adolescente, quelqu’un qui a 18 ans. Et beaucoup de ce livre est basée sur ce que je ressentais. Pendant le temps où je m’identifiais… c’est vraiment difficile pour moi d’identifier ma propre sexualité. Mais beaucoup de gens sont habitués aux étiquettes et aux catégories ; j’étais donc une espèce de bisexuelle lesbiannisante, principalement identifiée comme lesbienne. Donc j’écrivais pendant la période où je vivais ça. Mais aussi le fait de vivre dans ma ville blanche rurale et je suis allé à Dartmouth College qui est encore plus blanc, mais avec la richesse en plus.

Comme je n’étais vraiment pas bonne à être qui j’étais dans un tel environnement conservateur, j’ai décidé, après deux années de déprime, que je voulais faire des recherches à ce sujet. J’étais donc en études de géographie et nous sommes censéEs regarder à l’extérieur de l’Amérique, n’est-ce pas? Tu dois toujours aller observer d’autres pays et voir quels sont leurs problèmes, et comment tu peux faire des recherches là-dessus et arranger leurs problèmes. Et je pensais « pourquoi ne pas simplement regarder dans notre propre cour?» Alors j’ai décidé que Dartmouth serait mon site d’analyse pour comprendre vraiment ce que l’environnement rural blanc fait à celles d’entre nous, femmes non-blanches identifiées comme bisexuelle ou lesbienne, qui interrogeons l’université de Dartmouth. Donc, c’est ce sur quoi je me suis concentrée, j’ai fait ce travail. Et j’écrivais aussi ce livre en travaillant sur ma thèse. Et j’ai demandé à mes professeurs « ce livre est vraiment important, est-ce que je peux l’utiliser comme thèse?» Ils ont dit non, que je ne pouvais pas. Et puis je leur ai demandé à tous «Est-ce que je peux au moins utiliser bell hooks? Comme le fondement théorique de mon travail? » Et à ce moment-là le Black Feminism n’était pas considéré comme du vrai savoir. Ils n’ont pas dit ça, mais c’était évident en pratique ; donc je pouvais utiliser Michel Foucault – ce qui m’agaçait puisque il est gay ok, mais il est blanc, mec, il n’a pas l’expérience d’une femme noire d’Amérique du Nord, non? Mais bon j’ai utilisé Foucault et j’ai eu l’occasion d’inclure d’autres travaux innovants dans mon travail, parce que ma recherche concernait quelque chose que les géographes traditionnels dans notre département n’avaient pas exploré. Et c’étaient tous des hommes blancs, à l’exception d’une femme.
Tu sais, si tu regardes l’histoire de la géographie, ça fait vraiment partie du projet impérial colonial et ça a été utilisé aux côtés de l’anthropologie et d’autres disciplines et pour aider ce projet. Et j’ai transgressé quelque chose en décidant de retourner le regard sur Dartmouth pour analyser la blanchité et l’homophobie. Donc, c’est un peu comme ça que livre a commencé. Et je ai continué à écrire et réécrire …

CR : Comment est-ce d’avoir des grossesses vegan et d’élever des enfants de manière vegan?

Je voulais élever mes enfants de manière végan, mais ils ne sont pas végan. Et ça c’est parce que mon partenaire et moi, mon mari et moi avons eu à faire des compromis (rires) à ce sujet. Alors ils mangent effectivement des œufs et du lait de vache plusieurs fois par mois. Et nous parlons de plus en plus du fait qu’il est logique d’aller vers le véganisme et que c’est ok si les enfants le font. Mais mes enfants ils comprennent la langue du véganisme, ils comprennent pourquoi je le suis, donc ça ne sera probablement pas un énorme changement pour eux de le devenir. Mais à l’heure actuelle ils ne sont pas veganEs, ils sont végétarienNEs. Je le dis à tout le monde dans mes conférences. Je suis sûr que beaucoup de gens ont des problèmes avec cela, mais qu’est-ce que je peux dire? C’est compliqué quand tu co-éduques avec quelqu’un qui a une philosophie alimentaire différente. Donc, c’est ce que nous faisons en ce moment.

Ma première grossesse n’a pas été végane. J’ai essayé, j’ai perdu confiance, je n’ai pas l’impression que j’avais du soutien et j’ai eu peur. J’ai fini par manger des œufs plusieurs fois par mois, et j’ai pris des produits issus du saumon, de l’huile de saumon, de l’EPA ou quelque chose comme ça. J’ai été claire là-dessus, je pense que c’était sur le blog Vegans of color. Et on m’a taclée là-dessus et je m’y attendais. Mais mes deux dernières grossesses étaient véganes et c’était facile. J’avais plus confiance. Je ressentais simplement que j’allais le faire cette fois et c’était bien ! La 1ere grossesse que j’ai essayée de mener de manière végane, je l’ai dit à mes gynécologues obstétricienNEs, la réaction c’était « ok, peu importe, soyez prudente », ce qui était tout à fait ce que j’attendais d’eux. Mais je n’ai pas eu recours à unE gynéco-obstétricienNE au-delà de la première moitié de ma première grossesse. Parce qu’ils n’étaient pas disposés à me laisser travailler avec eux et une sage-femme, ils ont dit qu’il me fallait choisir l’un ou l’autre. Alors je les ai largués et j’ai eu recours à la sage-femme pour les trois grossesses et j’ai accouché à domicile. Et ce parce que je le sentais bien. Pour de nombreuses raisons, le système médical en Amérique ne souhaite pas vraiment vous aider de manière holistique. Et quand tu vas aux rendez-vous, ils sont jamais à l’heure et t’attends une éternité, et ça se termine littéralement en rendez-vous de sept minutes ; et c’est « Pissez dans un gobelet et dites moi comment vous vous sentez ». Avec les sages-femmes, ça dure une heure, et c’est holistique, tu parles de tout. Et elles étaient entièrement solidaire, de ma décision de pratiquer le véganisme. Comme j’avais une mutuelle, j’ai pu lors de ma première grossesse, le premier trimestre, faire certains tests pour m’assurer que tout est ok; j’utilisais mon assurance. Donc, je me rappelle avoir parlé à une femme au cours de ma deuxième grossesse, une infirmière spécialisée ; je lui ai dit que j’allaitais encore mon premier enfant et elle m’a dit « vous ne pouvez pas allaiter et être enceinte, vous allez avoir de l’ostéoporose ». J’ai trouvé que c’était très ignorant de sa part de dire ça. Oui, peut-être que c’est ce à quoi font face beaucoup de femmes, mais comme je lui ai littéralement dit « je sais ce que je fais, voilà ce que je mange et tout va bien se passer pour moi». Elle ne semblait pas vraiment approuver mon choix. Beaucoup de femmes allaitent pendant la grossesse dans le monde entier. Et elles vont bien parce qu’elles savent comment manger ce dont elles ont besoin. Alors j’ai fait ce dont j’avais besoin et j’ai commencé à manger, tu vois des fruits de mers, j’ai mangé beaucoup de kale9 , c’est riche en calcium. J’ai de toute façon fini par faire l’accouchement à domicile avec une sage-femme. Mais mon deuxième bébé est né avec deux dents. Et les sages-femmes réagissaient comme ça : « Wow!  Pas de doute vous avez eu assez de calcium et autres minéraux dans votre système» ; parce que c’était évident que mes bébés étaient en bonne santé, tout le monde était bien.

À chaque fois que je dis aux gens que je pratique le véganisme et que je veux que mes enfants aient un régime principalement végan, ici à Berkeley c’est ok parce que à Berkeley les gens sont à peu près ok avec ça, les gens vont pas vous dire des trucs complètement ignorants. Mais tu vois quand je suis ailleurs et que je parle aux gens à ce sujet, tout de suite ce sont ces idées préconçues : « Qu’est-ce qu’ils mangent? Comment cela peut-il être sain? » Mais je ne discute plus vraiment, je ne pense pas que ce soit un sujet. Je dis juste : « il y a beaucoup de livres écrits sur ça, et si vous êtes vraiment intéresséEs, allez les lire. » Mais même si les gens lisent les faits, ils sont tellement accrochés à leurs croyances sur la nourriture, ça ne marche pas forcément. Donc, je ne pense pas que l’éducation soit nécessairement la réponse pour répondre à l’ignorance de quelqu’un si il veut s’accrocher à certains concepts. Mais ici, c’est facile, parce qu’il y a beaucoup d’enseignement à domicile, d’éducation naturelle, ça fait partie des choses qui se font, j’ai donc ce soutien. Un grand nombre de sistahs vegan qui ne vivent pas dans le coin – ce qui est le cas pour la plupart – elles me contactent me disant «J’essaie d’avoir une grossesse végane mais mon médecin est inquiet. Je ne veux pas faire vacciner mes enfants. Je crois que je ne veux pas le faire maintenant ». Et elles se font du souci, elles ont l’impression, beaucoup de gens pensent que les services sociaux pourraient appeler. Et puis les gens en Amérique, une ou deux fois par an t’as cet article sensationnaliste sur ces parents qui ont tué leur bébé ou l’ont rendu malade parce qu’ils étaient végans, ce qui est complètement faux…

C’est difficile, en vivant dans une culture comme ça d’obtenir le soutien dont vous avez besoin si vous ne vivez pas dans un endroit comme la Bay Area. Mais lorsque les femmes me contactent, je dis : « tu peux citer ça à ton médecin et voir ce qu’il dit, mais je ne sais pas si en fait ça va aider, parce que les médecins ont leurs propres croyances aux bases émotionnelles émanant d’un système basé sur le spécisme et sur comment les animaux devraient être. Donc, ils ne vont pas nécessairement être rationnels là-dessus quand bien même vous essayez de leur dire. » Donc, beaucoup de femmes se sentent isolées … Pas seulement avec le véganisme ; même les femmes qui veulent juste avoir des accouchements naturels. C’est comme le fait d’être pressurisée pour prévoir une injection parce que t’es deux jours après le terme, juste des trucs dingues comme ça. Donc, c’est juste que nous vivons dans une culture généralement horrible quand il s’agit des droits que tu devrais avoir sur la façon dont tu veux être soignéE, et comment tu veux qu’on s’occupe de toi. Je trouve que c’est tout simplement horrible. J’ai entendu beaucoup de mes amies, indépendamment des identités raciales ou de classe ; la plupart d’entre elles ont eu des expériences horribles quand elles ont donné naissance à l’hôpital. Je veux dire horrible. C’est incroyable. Et ce qu’elles me ont dit, elles ne savaient pas parce que… Quelqu’un m’a dit, peut-être que c’était une de mes amies qui étudiaient la psychologie du cerveau, ce qui ce passe quand t’es à l’hôpital et qu’une personne porte un blouse blanche, tu te retrouves dans une espèce d’état hypnotique où « blouse blanche » signifie « autorité », tu commences à douter de toi ; la façon dont l’hôpital est structuré et d’autres choses, tu commences à douter et ensuite t’abandonnes. Tout comme tu ne devrais pas être déclenchée parce que ton bébé a trois ou quatre ou même sept jours de retard. C’est bizarre, ça me bouleverse, je réagis très émotionnellement à ce sujet parce que c’est tellement ridicule. Et le manque de respect envers les propres connaissances des femmes sur leur corps, et c’est encore pire si t’es une femme non-blanche… Comment t’es traitée par le système médical, comme si t’étais tout simplement stupide et que tu ne savais rien : c’est juste horrible.

J’essaie donc de soutenir les femmes, et j’ai envisagé de suivre cette voie, peut-être devenir une doula10 , ou je ne sais pas, entrer à l’école de sages-femmes peut-être, parce que je continue. Par exemple une amie m’écrit et me dit «Je suis anémique et je suis enceinte et mon médecin veut me donner ces pilules et elles me constipent ». Et je réponds «comment ça? ils savent pas que tu pourrais juste prendre du thé aux orties pour le fer ? Genre comment ça se fait que vous savez pas ça?» Alors j’ai donné cette web conférence sur «la façon d’avoir une grossesse à base de plantes et avoir tous les nutriments dont vous avez besoin » et c’est tellement simple. Mais bien sûr, s’il y avait des remèdes simples à tout, les médecins ne feraient plus beaucoup d’argent, les firmes pharmaceutiques ne feraient pas beaucoup d’argent. Donc ça a été une autre façon pour moi d’en venir à faire les connexions avec le fait de vivre dans une économie capitaliste individualiste. Ça veut dire que tu ne vas pas vivre dans un pays où on va t’apprendre à te guérir toi-même ou à prendre soin de toi, ce n’est pas rentable, n’est-ce pas ? Alors …

CR : Quels sont les discours sur l’allaitement aujourd’hui aux États-Unis?

Les gens te trouvent pas bizarre tant que t’essaies pas d’allaiter ton enfant au-delà de six mois, parce qu’en Amérique les gens réagissent bizarrement à ce sujet, en dehors de la Bay Area, je pense. Mais je pense que c’est de plus en plus accepté parce que les médecins officiels disent  «si vous pouvez allaiter nous pensons que c’est la meilleure option» ce qui est très significatif puisque les entreprises qui avaient imposé le lait en poudre avaient une grosse main mise sur cette vision. Alors maintenant, c’est plus accepté, mais je pense que le simple fait que ce soit considéré comme bizarre si vous le faites en public et que vous ne vous couvrez pas… j’ai un problème avec ça. Et c’est pour ça que quand je fais mes conférences, je prends mes bébés avec moi et j’allaite à la demande. Et je pense effectivement que l’allaitement à la demande est une question de justice alimentaire. C’est pourquoi j’emmène mes bébés et je veux que les gens voient ; c’est pas que je veuille m’exhiber et tout, je suis un mammifère et mon bébé a besoin de lait à la demande, c’est juste comme ça. Et c’est ridicule pour moi de mettre en péril sa santé parce que la société a un problème avec ça. C’est juste que pour moi c’est complètement stupide parce que tous les autres mammifères dans le monde allaitent leurs bébés à la demande et, de toute évidence, il faut en parler.
Mais je reconnais aussi que c’est un privilège d’être en mesure d’allaiter, parce que je travaille pour moi, et mon mari a un revenu aussi, je suis donc en mesure de structurer ma vie de manière à pouvoir rester à la maison et allaiter à la demande. Donc, je ne veux pas minimiser le fait que les femmes qui ne peuvent pas le faire doivent utiliser le lait en poudre. Mon truc c’est les options. Je pense que les femmes devraient avoir les options nécessaires, et ça doit être soutenu parce que chaque femme a une situation différente. Et ce sont les options, le manque de soutien, d’options pertinentes qui m’exaspèrent.

Ton corps vient de donner naissance, ton corps a eu un énorme bébé en lui, et pendant neuf mois! Bien sûr que ton ventre s’est élargi. Je veux dire, pourquoi on ne peut pas montrer ça?

CR : Tu  avais fait un post sur Beyoncé et sur le corps après accouchement…

Oui, je pense que c’est ridicule que la plupart des femmes que je rencontre disent: «Je ne risque pas de me montrer en bikini, je viens de donner naissance»… « Et pourquoi? Ton corps vient de donner naissance, ton corps a eu un énorme bébé en lui et pendant neuf mois ; bien sûr que ton ventre s’est élargi. Je veux dire, pourquoi on ne peut pas montrer ça?» Mais on n’ en parle pas, et on humilie les femmes qui ne sont pas maigres. J’ai rencontré tant de femmes qui ont tellement honte de leur corps d’après accouchement et qui disent «J’ai eu un bébé il y a 4 ans et je ne peux toujours pas perdre du poids, je ne porterai pas de maillot de bain, ou je ne ferais jamais ceci ou cela », c’est tout simplement …C’est la société où nous vivons, « Savez-vous combien votre corps va changer au cours votre vie? Que vous ayez un bébé ou pas? Comment les corps changent? » ; j’essaie toujours d’expliquer ça aux femmes. Et c’est pour ça que j’ai fait ma vidéo après mon accouchement, et j’ai juste montré mon corps nu et mon ventre nu « Voilà à quoi ça ressemble et je vais aller à la plage, porter mon bikini, je m’en fiche ! » Et je pense que c’est vraiment important de parler de ces choses parce que beaucoup de gens… Tu vois, la santé mentale des femmes est mise en danger quand elles commencent à paniquer à ce sujet. Et j’avais fait cette satire comique sur Beyonce : « Essayer de ressembler à la Beyonce d’après accouchement ». Je plaisantais en disant qu’il fallait se scotcher  les enfants sur soi au ruban adhésif et aller faire un triathlon.

Quand nous donnons naissance, beaucoup d’entre nous ont des dépressions post-partum de toute façon, mais si on ajoute cette pression des apparences… Beaucoup de femmes parlent de la façon dont leurs maris commencent à être ennuyés à cause de la manière dont elles se sentent au niveau sexuel. Je veux dire si tu sors une pastèque de ton vagin, oui ça fait mal! Et tu ne vas pas vouloir faire l’amour avant longtemps. Donc beaucoup de partenaires commencent à se sentir bizarres, d’autres partenaires se fâchent, les femmes si elles sont en partenariat dans un couple hétérosexuel avec un homme, ils se fâchent parce que leurs femmes n’ont pas telle apparence, et les femmes commencent à être perturbées et puis se sentent différentes dans leur corps. Aussi, lorsque vous allaitez un bébé tout le temps, vos seins n’ont plus ce côté érogène qu’ils avaient lorsque vous aviez une activité sexuelle. Donc, toutes ces choses se produisent. Mais nous vivons dans une culture où nous n’en parlons pas. Donc finalement je parle aux femmes qui sortent enfin de leur coquille et commencent à parler de leurs dépressions, elles commencent à parler de ce qu’elles ressentent dans leur corps, et de comment elles se sentent isolées. Et je me disais encore une fois que nous vivons dans une société où ta souffrance doit être silencieuse, tu dois être courageuse… Et surtout dans cette société où la maternité est ce truc si secret que tu ne dois jamais parler des problèmes que tu rencontres. Tu sais que t’as plutôt intérêt à te remettre en forme physique, et t’es paresseuse si t’as pas repris le yoga et le Pilates deux semaines après ton accouchement. Il m’a fallu environ 8 à 10 mois post-partum pour récupérer ;  c’est difficile comme ça, alors que j’ai eu un accouchement «normal»…

C’est simplement comme si les gens ne se rendaient pas compte de tous les efforts qu’il faut juste pour élever un bébé, et le temps qui va te manquer si tu veux faire de l’exercice ou comment t’es crevée, parce que t’as pas dormi depuis des semaines. Et puis y a cette pression en plus, « bon il faut que tu ressembles à ça». À moins que tu ne sois riche et que tu puisses employer une nounou, ou si t’es pas dans une situation où t’as une famille élargie pour t’aider, c’est difficile.

Et c’est ainsi qu’on peut facilement être végan et contre l’exploitation des animaux, mais toujours utiliser une rhétorique classiste, sexiste, validiste.

CR : Comment en es-tu venue à intégrer la question du validisme dans ton travail ?

Une grande part de la rhétorique végane grand public, et même dans une certaine mesure beaucoup de rhétorique végane afrocentrique, est presque parano sur ce qui va se passer si on ne mange pas de la bonne façon. Parce qu’ensuite je risquerais de ne pas être en bonne santé. Et être en bonne santé c’est aussi défini comme être intelligentE. Parce que beaucoup de la rhétorique végane implique que vous allez être plus intelligentE, vous serez une personne intelligente, votre cerveau sera intellectuellement supérieur, et vous donnerez naissance à des enfants de qualité supérieure. Et c’est une rhétorique dangereuse, je pense. Comment définissez-vous ce qui est intelligent? Comment définissez-vous cela? C’est délicat pour moi et ça met en évidence beaucoup de problèmes. Alors j’ai commencé à penser aux obsessions du type : si vous êtes végans vous devriez être en mesure de courir vraiment bien, marcher beaucoup, toutes ces choses que d’une certaine manière vous devriez être capable de faire. Je recevais des courriels de plusieurs véganEs qui me disaient « Je mange de manière très saine, je suis végan, je mange d’une manière que je considère très saine mais je suis encore très fatiguéE» ; parce que certainement qu’ils pensaient guérir de tout ce qu’ils avaient avec le véganisme. Il y a donc ce discours du véganisme comme un remède à tout, et si t’as toujours pas guéri ces problèmes par le véganisme, eh bien c’est que « tu le fais mal, tu le fais mal, tu es paresseux!» Donc, c’est cette rhétorique que j’entends sans cesse, et c’est très problématique. Et c’est presque comme si, je ne sais pas, pour certaines personnes le véganisme est devenu cette religion incriticable à laquelle ils se sont convertis, comme solution à tous les problèmes. Et si vous n’y arrivez pas à travers le végétalisme, vous êtes le problème, vous le faites mal ; si vous êtes toujours malade, si vous êtes pas réveilléEs le lendemain matin dans la forme nécessaire pour courir un marathon, il y a quelque chose qui cloche chez vous. Donc, c’est ce que je vois, c’est un chemin dangereux où, je dirais, « vous faites de l’activisme focalisé sur une question unique et vous ne regardez pas ce que d’autres font ou disent et vous ne l’intégrez pas dans votre travail.» Et c’est ainsi qu’on peut facilement être véganE et contre l’exploitation des animaux, mais toujours utiliser une rhétorique classiste, sexiste, validiste.

CR : C’est une difficulté de faire comprendre à sa famille, avec les liens particuliers qui se créent autour de la nourriture, le vecteur d’amour que ça peut être, que tu es vegan mais que ce n’est pas eux que tu rejettes en te nourrissant autrement… 

Beaucoup de gens africains de la diaspora que je rencontre font face à ce même défi. Et j’imagine que dans une certaine mesure, j’ai rencontré le même type de défi lorsque j’ai dit à ma mère: «Je ne vais pas manger ta nourriture quand je viendrai» et on fait face à des personnes blessées parce que, tu vois, il y a cette histoire au moins en Amérique, avec la Soul Food comme symbole positif de ce que les personnes noires ont pu endurer dans les pires moments, et cette tradition culinaire en est sortie.
Je pense que c’est quelque chose de très affectif, et je pense bien sûr que quelqu’un qui vous donne la nourriture, la façon dont vous nourrissez quelqu’un, vous donnez de l’amour à travers la nourriture. C’est un symbole d’amour et je pense que nous sommes des êtres humains, nous avons des attachements émotionnels à certaines choses, nous avons beaucoup de… Je peux voir à chaque fois comment les gens ont l’impression que tu rejettes leur amour et eux par la même occasion. Et donc comment faire? Et en même temps rester fidèle à ses valeurs? Et tu vois au début quand je suis devenue végane, j’ai fini par manger les cookies aux amandes de ma mère en dépit du fait que j’étais végane depuis plusieurs années. Parce que c’était vraiment une des choses pour lesquelles elle était connue, ses cookies aux amandes, et elle mettait des œufs dedans. Et je l’ai fait parce que je me disais « ma relation avec ma mère est vraiment importante, et je vais devoir laisser passer ça« . Je n’ai jamais mangé d’animaux juste pour faire plaisir à mes parents, donc ils avaient compris ça. Mais y avait un truc avec ces cookies, et ça se voyait qu’elle était blessée, c’était genre « pourquoi tu veux pas en manger?». Même si elle comprenait pourquoi je voulais être végane.

C’est très important de toujours parler et avoir des conversations avec la famille, et ce qu’ils soient d’accord avec toi ou pas. Leur faire savoir tu les apprécies, mais toujours en essayant d’expliquer ce que tu fais et pourquoi. Tout le monde ne va pas comprendre ou comprendre complètement, mais ça fait genre 7 ans et ma mère comprend vraiment mieux maintenant et elle a effectivement été en mesure de voir comment je vis et et en mesure de formuler certaines choses qu’elle a commencé à intégrer. Beaucoup de gens me disent ceci « la première fois que je l’ai fait, mes parents pensaient que je rejetais leur amour ou rejetais cette culture mais maintenant des années plus tard ma mère me dit ‘ouais, moi et mon partenaire, nous ne mangeons pas de viande tous les jours et nous nous sentons mieux, je suppose que peut-être il y a quelque chose de valable là-dedans’ ». Alors bien sûr, moi, je n’aime pas faire du prosélytisme et essayer de prendre la tête aux gens avec des « je ne veux pas de cette nourriture que tu m’as fait parce que c’est mal, bla bla bla ». Parce que je pense vraiment que c’est contre productif, mais il y a moyen de le dire avec de l’amour et de l’attention. Tout au moins cela fonctionne pour moi. Et mes parents n’ont pas nécessairement compris la première fois. Mais il ne faut pas s’attendre pas à ce qu’ils changent du jour au lendemain, parce que ça génère beaucoup de souffrance quand tu penses que ton bonheur ne peut venir que par le déplacement d’autres personnes vers ce que tu es.

Interview réalisée en Septembre 2014. Cases Rebelles remercie chaleureusement Breeze Harper !

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Toutes nos définitions sont données à titre indicatif. Les curieuxSES peuvent pousser les recherches plus loin (et les donneurSEs de leçon peuvent aller jouer plus loin …) . On n’a pas vraiment de références afro-veganes francophones à vous proposer  en dehors d’une page facebook « afro-caribéen vegan » mais internet regorge d’informations plus générales.

Quelques liens :

Le site de Breeze Harper
Le projet Sistah Vegan : http://sistahvegan.com/
Conférences, ateliers, réflexions de Breeze Harper : https://www.youtube.com/user/sistahvegan/videos (vidéos en anglais)
Le blog Vegans of Color, sur lequel on retrouve pas mal d’articles de Breeze Harper : vegansofcolor.wordpress.com/
De la musique et des interviews : http://veganhiphopmovement.blogspot.fr/

  1. Le spécisme c’est le fait d’accorder aux animaux une valeur différente, des droits différents, des traitements différents sur la seule base de leur non-appartenance à l’espèce humaine.
  2. ablation de un ou plusieurs fibromes utérins.
  3. Tous les aspects de la santé liés à la reproduction.
  4. Qui relève de l’holisme, considérant l’objet comme constituant d’un tout.
  5. environ 1 hectare
  6. Le terme allopathie désigne la médecine classiquement employée dans les pays occidentaux. Cette façon de soigner se base sur l’administration de médicaments contenant des substances actives (par opposition à l’homéopathie) et destinées à contrer les troubles du fonctionnement de l’organisme. De fait, le terme allopathie englobe également les traitements à base de plantes, d’huiles essentielles, etc. Néanmoins, par abus de langage, le terme est réservé à la médecine conventionnelle et exclut les médecines douces.
  7. Organisation : People for the Ethical Treatment of Animals/ Pour un Traitement Éthique des Animaux
  8. Lieu de refuge pour animaux rescapés où on leur offre sécurité et bienveillance.
  9. choux frisé
  10. une doula – mot du grec ancien  – est une femme aux cotés de la femme enceinte et de ceux qui l’entourent, elle est à l’écoute de ses désirs, ses besoins et la suit dans ses choix. Elle propose un accompagnement dans la continuité, une relation de confiance, de complicité et d’intimité de femme à femme.

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