Cameroun : 10 ans après les massacres de Février 2008

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE, FEVRIER 2008 AU CAMEROUN

Février 2008 (Photo © Yves Mintoogue)

Il va sans dire que la chronologie de la violence et des crimes de l’État camerounais ne commencent pas en 2008. Néanmoins c’est 2008 et son mois de février que nous commémorons, ce mois qui vit le massacre de plus d’une centaine de camerounaisES lors d’une répression menée par le pouvoir dans plusieurs villes du pays. Une gestion criminelle, une politique de la terreur que l’État reproduit également depuis maintenant plus d’un an dans les régions anglophones1.

Sanglant Février

Fin 2007, Paul Biya annonçait son projet de réviser la Constitution et de se débarrasser d’un article quelque peu gênant qui limitait le nombre de mandats présidentiels à briguer (article 6 alinéa 2). À cette époque les camerounaisES se bagarraient déjà (et entre autres) avec la flambée des prix des matières premières et du carburant. Le désir du président de la République du Cameroun de prolonger 25 ans d’autocratie avait les mois précédents levé des fronts d’opposition chez les étudiantEs et chez certaines formations politiques. Après l’annonce officielle de Biya pendant son traditionnel discours de fin d’année, la contestation allait descendre dans la rue.

Mboua Massock, résistant de longue date, engage la première marche le 16 janvier 2008. Il reconduit meeting et marches début février, suivi de près par le Front du Non (principalement constitué du Social Democratic Front-Littoral et du Cameroon People’s Party). Les journalistes n’ont pas le droit de couvrir le mouvement ; la chaîne Equinox TV sera fermée le 21 pour avoir diffusé des images d’une des marches de Massock. Le 23, pendant une manifestation qui suivait un meeting du SDF-Littoral, 3 personnes sont tuées par les forces de l’ordre. À partir de là et pendant 6 jours les mobilisations sont quotidiennes et s’étendent aux principales villes du pays. Les cortèges sont populaires, les revendications mêlent le rejet du projet de révision de la Constitution – et bien entendu l’exigence du départ de Paul Biya – ainsi que la dénonciation de la vie chère, du manque d’emplois, etc. Ce mouvement national est le plus important depuis l’opération « Villes Mortes » de 1991, qui dénonçait le refus de Biya de convoquer une conférence nationale. En 2008 l’État camerounais allait de nouveau éteindre les protestations dans le sang. Policiers, gendarmes, armée et « unités de forces spéciales (GSO, GPIGN, BIR, BTAP) »2 sont envoyés contre les manifestants et utilisent notamment des armes d’assaut (AK47). Fin février, à l’issue d’une semaine de manifestations dans tous le pays, au moins 139 personnes3 ont été tuées . Dans un rapport publié en 20094 l’Observatoire National des Droits de l’Homme (avec l’appui de l’ACAT-Littoral et ACAT-Cameroun) comptabilisait également plus de 3 000 arrestations, qui débouchèrent sur de très nombreuses peines d’emprisonnement. Le rapport faisait aussi état de tortures commises par les forces de l’ordre.

Depuis 2010 différentes organisations de la diaspora camerounaise (le CODE notamment) ont saisi l’ONU et la CPI, demandant une enquête sur le massacre de Février 2008, et exigeant que justice soit faite. De son côté l’État camerounais n’a jamais reconnu que 40 morts, et à la répression de la rue s’est ajoutée les multiples violations des droits des personnes arrêtées et/ou incarcérées (droit à un procès équitable, durée et conditions de détention, etc.).

Terreur en continu

Nous avions amorcé il y a quelques temps un travail d’histoire orale sur ces évènements, à partir de témoignages audio d’acteurs de ces mobilisations (Dossier : Février 2008 au Cameroun) . Ils y détaillent mieux l’organisation de l’opposition à la révision de la Constitution, le déroulement des mobilisations mais aussi les différents aspects de la répression – policière, judiciaire et carcérale. Ces témoignages soulignent aussi la continuité de la répression meurtrière comme réponse à toute forme de contestation politique au Cameroun. En 70 ans le pays n’a connu que deux présidents, à l’exercice du pouvoir exclusif et autoritaire. Éteindre la résistance par tous les moyens possibles est une « réponse » qu’ils ont érigé en « mode de gouvernement »5 . L’écrasement par la France puis par le régime d’Ahidjo du mouvement de lutte de libération nationale menée par l’UPC6 a participé à inscrire l’usage de la violence et du crime dans le fonctionnement de l’État camerounais et le mode de maintien du pouvoir.

La répression se joue aussi au quotidien en organisant les conditions du silence – politique, médiatique, populaire – ainsi que l’épuisement des forces luttant pour un Cameroun libéré du néo-colonialisme, de la corruption et d’institutions qui n’ont rien de démocratiques. Un travail d’effacement de la mémoire des luttes pour l’indépendance (la vraie, celle pour laquelle luttait l’UPC, pas l’arnaque monumentale du 1er janvier 1960) ou de mouvements sociaux passés (étudiants par exemple) est également à l’œuvre. Concernant Février 2008, on se rappellera par exemple que le 28 février 2015 était la date choisie par différentes organisations au Cameroun et dans la diaspora pour commémorer les victimes du massacre, mais que le gouvernement avait autorisé ce même jour à Yaoundé une « Grande marche patriotique », largement médiatisée, en soutien aux populations du Nord et à l’armée qui combattait Boko Haram à la frontière avec le Nigeria. Le problème n’est pas ici le soutien aux populations victimes de Boko Haram mais bien la construction d’un certain « patriotisme » qui n’a rien d’anti-colonial et d’une « unité nationale » derrière un gouvernement qui assassine allègrement sa population7 .

Dix ans après il n’y a eu aucun procès pour les violences d’État commises en Février 2008. Sous la pression de l’ONU un groupe de travail interministériel aurait été créé en 2014, une mission de recensement de victimes à indemniser (entre une vingtaine et une quarantaine…) a également été évoquée un temps mais rien n’a été avéré ni confirmé. De plus la méthode avait soulevé critiques et suspicions puisque le groupe de travail en question n’aurait rencontré aucune victimes ou famille de victimes… Ce geste de pseudo-réparations serait effectivement un moyen pour l’État de solder l’affaire sans passer véritablement par la case Justice.

Aujourd’hui, à 85 ans, Paul Biya prépare sa candidature (pas encore officielle) à sa propre succession ; des élections présidentielles auront lieu en octobre 2018… Et côté « crise », dans son discours à la 52e Fête de la Jeunesse du 11 février dernier il annonçait déjà que « la situation se stabilise dans le Sud-Ouest et le Nord-Ouest8 ». On est pourtant passés de la répression à ce qui a tout d’une guerre. L’armée camerounaise va jusqu’à faire des incursions au Nigeria pour poursuivre des populations en fuite qui s’y sont réfugiées, et dans la zone où elle intervient c’est le black-out médiatique… Mais puisqu’on vous dit qu’il y a rien à voir…

E.H. _ Cases Rebelles (février 2018)

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COMMÉMORATION PRÉVUES :

10e semaine des martyrs de fevrier 2008 au Cameroun– à BRUXELLES : 10e édition de la Semaine des Martyrs, du 25 février au 12 mars.
Organisation : Mouvement de février 2008, APJE asbl, le CEBAPH, le CODE et la Fondation Moumié.
Programme/ contact : Mouvement de Février 2008

– à PARIS : programme à venir

  1. régions Nord-Ouest et Sud-Ouest
  2. Rapport ONDH/ACAT, 2009
  3. ibid
  4. « 25-29 février 2008. Cameroun. Une répression à huis clos », Rapport de l’Observatoire national des droits de l’Homme avec l’appui de l’ACAT-Littoral et de l’ACAT-France, février 2009.
  5. cf. notre entretien avec Yves Mintoogue
  6. Union des Populations du Cameroun, fondée en 1948 et menée par Ruben Um Noybe jusqu’à son assassinat par la France en 1958. Le mouvement, à ce moment-là déjà forcé à la clandestinité, continuera sa lutte dans le maquis jusqu’à l’exécution d’Ernest Ouandié en 1971 sous la présidence d’Amadou Ahidjo
  7. voir également le documentaire de 2007 d’Osvalde Lewat, Une Affaire de nègres, sur les disparus de Bepanda et les exactions de l’ancien corps para-militaire Commandement Opérationnel
  8. c’est-à-dire les régions anglophones

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