Ce avec quoi il faut vivre

Publié en Catégorie: FEMINISMES, PERSPECTIVES

Ceci est le premier volet d’une série de textes sur l’inceste. Il est dédié à touTEs les survivantEs.

Ce avec quoi il faut vivre

Ce avec quoi il faut vivre, c’est le secret. Le secret laisse un arrière-goût de rien,de vide, de l’inutile, comme si la parole était vaine. Une parole qui s’effondre à mesure qu’elle cherche à s’énoncer. Parole qui se retourne contre elle-même. Je ne cesse de me dérober face à la gravité de ce que j’ai vécu.

«Tu nous l’avais cachée !» s’exclame t-il.
Cet homme parle de moi. Il s’adresse à mon père. Mon père passe prendre rendez-vous chez son coiffeur. Et celui-ci s’étonne de me rencontrer pour la première fois. J’essaye de me faire toute petite, me serre contre la cuisse de mon père. J’ai quatre ou cinq ans.
La rangée d’hommes, assis face à moi, me sourient.
Je suis sa petite fille, sa possession.
L’impression d’être un trésor ou un secret, précieuse et à protéger. Protéger de qui? Et pourquoi ne m’a t-il pas montrée, est-ce qu’il voulait me garder pour lui tout seul?

C’est le secret

J’ai 11 ans. Dans la voiture. Immanquablement, sa main vient se poser sur mon genou, juste après avoir passé une vitesse, comme le bras d’une platine s’approche du vinyle, sans tremblement, ni accroc, ni grésillement.

Ce avec quoi il faut vivre

Peur d’être lue, peur d’être vue.

Je guette les regards de mes frères et sœurs, me dit, non si c’était vraiment arrivé, ils ne pourraient pas plaisanter avec notre père, afficher une telle insouciance. Puis je me rappelle que moi aussi, je fais semblant.

La nuit, je guette les allées et venues de mon père. Je reste éveillée le plus tard ou le plus tôt possible, si je tiens toute la nuit. Tentative dérisoire, désespérée de nous protéger. De lui faire comprendre que je le surveille, qu’il ne peut plus prendre ses aises. Alors, je me tiens éveillée toute la nuit. Au début, je feins d’être malade. Bientôt je ne m’embarrasse plus de mensonges. Je reste debout parce que je ne veux pas qu’ils violent mes frères et sœurs. Je résiste au sommeil. Je ferme les yeux et déjà dix minutes se sont écoulées. Je me réveille aux abois, avec la nausée. Debout devant des portes déjà entrebâillées. Le lendemain, cela se lit sur le visage de mes frères et sœurs, que j’ai échoué à les protéger. Je n’ai pas besoin d’imaginer la douleur qui les minent, qui les fendillent, le sentiment d’impuissance. Froissés, désertés, calcifiés, on fait corps dans notre anéantissement.

Je me jure que c’est la dernière fois. Non par désir de vengeance, pas parce que je m’imagine pouvoir lui résister. Non, juste stupéfaite par ma capacité à ne pas mourir ou à supporter ma mort mais même de ça, je finis par me lasser. La mort s’inscrit dans ma chair à la manière d’une surimpression: plus ça se répète, plus je m’efface, plus je deviens transparente et me multiplie.
Il n’y a pas « d’événement ». De début ou de fin. Le temps, les dimensions s’entremêlent constamment, transpercent, immobilisent, accélèrent, s’abolissent.
L’impression d’être hors de soi, en avance ou en retard sur soi, à force de vouloir s’échapper. Décentrée, désorientée. Fugitive. «Je» n’existe plus?

C’est tout mon corps qui le supplie de me confirmer que… personne n’est entré dans ma chambre, nouée toute entière à un seul point de douleur, seul point de vie. Je l’implore de me dire s’il est entré dans ma chambre. Comme s’il était possible qu’il se tourne vers moi, ose croiser mon regard et me réponde «Oui». Comme si je désirais vraiment entendre à nouveau la vérité.

Je continue de me taire parce qu’il n’y a pas d’espace où l’inceste que j’ai subi peut être entendu sans récupération ou analyses simplistes.

L’interdit : l’inceste.

L’interdit de l’inceste ou l’interdiction d’en parler, de le révéler?

A.L.  – Cases Rebelles (Juin 2016)

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