Charly Graf, légende afro-allemande de la boxe

Publié en Catégorie: AFROEUROPE, POLICES & PRISONS, PORTRAITS

Un Boxeur allemand noir surnommé le Cassius Clay de Waldhof, du crime organisé et de la rédemption. Plutôt accrocheur, non?
On aurait tort pourtant de se croire au spectacle face à la vie de Charles Graf.
Malgré les gros titres, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Malgré des images d’archives à foison comme si Graf était depuis môme l’objet d’une expérience télévisuelle. Malgré le statut de légende.
La vérité c’est une fêlure immense, impossible à soigner :

Je ne suis pas d’une autre race. Ça non. Je suis un homme qui a des sentiments, qui aspire à l’amour mais qui vit dans une solitude totale.1

Fils d’un soldat américain noir et d’une ouvrière allemande blanche, Graf est né en 1951 et a grandi dans un quartier pourri de Manheim, Benz-Baracken, une ancienne caserne, avec sa mère. Tout son parcours est marqué par le défi d’exister en tant que soi, par delà les étiquettes :

Le nègre, le nègre, … j’ai toujours du me battre, ça été un combat permanent il fallait se battre…pour que les gens comprennent que j’étais un être humain.

C’est un noir donc ses capacités intellectuelles sont très faibles. J’ai souvent remarqué que les gens se trompaient complètement sur mon compte. Ce préjugé je le brise.2

Graf a été enfermé socialement bien avant que la prison n’achève concrètement le boulot. En 1955, Elisabeth Graff, qui élève seule son fils, fait face aux questions inquisitrices et atrocement méprisantes d’un journaliste allemand :

Quel âge a votre enfant?
– 4 ans.
– 4 ans et où est le père?
– En Amérique.
– Il est en Amérique.
– S’occupe-t-il de son fils?
– Non.
– Alors de quoi vivez vous ?
– De l’aide sociale.
– Et combien touchez vous par mois?
– 103 Marks.
– 103 Marks. Mais ça ne suffit pas.
– Non. (…)
– Comment voyez-vous l’avenir de votre fils? Vous avez déjà du mal à joindre les deux bouts ; comment voyez-vous l’avenir?
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas? Vous devez bien préoccuper de l’avenir de votre fils ?! Comment voyez-vous les choses?
(silence)
– Qu’est-ce qui va se passer?
(…)
– Voulez-vous vous remarier ou faire adopter votre fils?
– J’aurais pu me marier mais j’aurais du donner mon fils.
(…)
– Mais peut-être qu’il serait mieux s’il était adopté.
– Je ne veux pas.
– Vous ne voulez pas?
– Non.
– En aucun cas?

Les enfants comme Graf, appelés « brown babies » ou en allemand  « Mischlingskinder » (termes péjoratifs) étaient très mal vus, de part et d’autre. Les États-Unis étaient une puissance occupante. L’Allemagne était encore imprégnée du nazisme et aux États-Unis les mariages inter-raciaux étaient à l’époque prohibés sur une grande partie du territoire américain. Les officiers contraignaient les soldats à la rupture et les soldats ne pouvaient se marier sans autorisation de leur supérieurs.  Les mères étaient encouragées à abandonner leurs enfants qui étaient placés en orphelinat, adoptés en Allemagne ou aux États-Unis. Les autres grandirent comme Charly Graf avec leur mère en Allemagne, dans une ambiance de réprobation et avec très peu d’aides matérielles d’un État qui faisait tout pour se débarrasser de ces bébés encombrants.

Pour Graf le racisme n’était pas à Benz-Baracken ; les noirs y étaient relativement nombreux et avec les blancs pauvres il y avait une solidarité de classe. Mais dès qu’il sortait de Benz-Baracken c’était très différent :

A la fin des années 50 la génération qui avait imaginé Auschwitz était encore dans la force de l’âge3

Costaud, Graf sera en permanence réduit à son corps, dans le sport puis dans le crime organisé ; comme s’il n’avait pas de cerveau.
C’est d’abord en haltérophilie qu’il connaît ses premiers succès en étant Champion junior d’Allemagne, puis en boxe qu’il pratique depuis l’âge de 7ans. Il entame une carrière professionnelle en novembre 1969. Il gagne ses 6 premiers combats. Très vite, il est adulé. A l’image de Mohamed Ali à qui on le comparera, il se déplace de manière très fluide, rythmée, rapide, alors qu’il est lourd, trop même à cause de son passé d’haltérophile. Les spécialistes le trouvent incroyable, super prometteur.
Mais tout cela arrive trop tôt ; Graf est trop jeune, trop plein d’incertitudes. Il encaissera très mal sa première défaite en octobre 1970. Abattu, en proie au doute, il se tourne vers la pègre où on apprécie plus facilement ses gros bras, où on le flatte, où il se pense aimé ; il sera videur, proxénète, collecteur de dettes.
Il faut comprendre que le doute et la peur d’être abandonné sont le talon d’Achille de Graf ; ça le rendra complètement dépendant du regard des autres, de l’attention extérieure. Quand il raconte son enfance intranquille avec une mère alcoolique, qui ramenait régulièrement des hommes dont un qui cassera le bras de Charly, on comprend mieux pourquoi. Et pour ce qui est des dégâts du racisme :

Je me souviens d’une chose que j’ai dite à ma mère quand j’étais enfant je lui ai dit « S ’il te plait mets moi de la crème pour que je sois blanc comme les autres ».4

Graf tombe une première fois pour proxénétisme, prend 2 ans et demi puis à peine 10 mois après sa sortie replonge pour coup et blessures. En prison, il se retrouve désemparé, plein de haine et seul face sa violence.

 

Il est transféré en 1980 à la prison Stammheim après avoir provoqué un début de mutinerie parce qu’il ne pouvait pas visiter sa mère malade. Là-bas, il rencontrera Peter-Jürgen Boock, ancien membre de la Fraction Armée Rouge emprisonné  en janvier 1981 pour le meurtre de Jürgen Ponto, et l’enlèvement puis l’assassinat du responsable patronal et ancien nazi Hanns-Martin Schleyer, en 1977.
Les deux vivent un moment particulièrement difficile de leur vie et vont se rapprocher malgré des vécus très différents. Peter-Jürgen Boock va pousser Graf à se plonger dans la lecture. Les livres l’amèneront à reconsidérer ses expériences avec d’autres yeux. Les héros auxquels il s’identifie bouleversent son rapport à la force, à la violence. Selon Graf, petit à petit la littérature a changé sa vie. Il fait aussi le choix de se réinvestir dans la boxe.
Il va être transféré à la prison de Ludwigsburg. Là, il parvient à piéger l’orgueil d’un directeur de prison hostile en annonçant à la presse son retour dans la boxe. Le directeur se retrouve contraint de soutenir Graf pour donner une image positive de la prison et il va faciliter son entrainement.

Le 20 juillet 1984, pour la première fois dans l’histoire de la boxe allemande, un prisonnier est de sortie pour aller boxer. Graf réussit son retour en battant André Van den Oetelaar, dans une salle ironiquement nommée Hanns-Martin Schleyer Halle. Le soir, Graf revient en prison et il est accueilli par tous les prisonniers dans une ambiance qui rappelle celle des mutineries. Victoire paradoxale fêtée par tous les prisonniers comme un exutoire parce que Graf est l’un des leurs, qui a forcé la main du système et qui a gagné le combat. Mais victoire aussi pour le système carcéral qui redore son image et réussit à peu de frais une belle opération de comm sur ses vertus de réinsertion. Graf deviendra champion d’Allemagne. Mais rapidement, il fera son adieu à la boxe professionnelle après un match contre Thomas Classen en 1985 de toute évidence truqué.  Graf y perdra son titre. Par souci de justice, Classen, une vingtaine d’années plus tard lui  ramènera la ceinture lors d’une séquence filmée.
Après la prison et la boxe Graf va vivre de différents petits boulots et s’éloigner de Manheim pendant une dizaine d’années pour aller vivre et travailler dans la campagne bavaroise.

Il a eu trois  enfants dont l’un – Charly Graf Jr – a fait une courte carrière plutôt réussie dans la boxe pro. Aujourd’hui, Graf donne des cours de boxe à des jeunes dans différentes écoles et depuis 2008 il a un job permanent à la ville de Manheim avec des ados en difficulté.

Ma devise c’est de ne jamais perdre son sens de l’humour. Cela signifie aussi de ne pas se prendre trop au sérieux.5

*       *       *

Ce texte a été écrit après avoir vu le documentaire d’Eric Friedler, Ein deutscher Boxer, curieusement traduit en français par Combattant de naissance. Là où le titre allemand met l’accent direct sur le problème d’identité, la traduction est très évasive. Ce documentaire réussit magnifiquement à faire entrevoir la force du parcours de Charly et toute la fragilité de l’individu. Le montage donne énormément de place aux silences dans son récit, laissant passer l’émotion, même si on se demande parfois si le réalisateur n’en fait pas trop. De toute façon, ce film pose question à plus d’un titre.

Il fait sans détour la promotion de l’enfermement. Graf retourne même en prison pour le tournage. On nous présente cela comme le lieu d’une seconde naissance, à coups de travelling et de plans de mise en scène douteux où on le voit allongé dans une cellule, presque nostalgique, caressant les draps. La dimension destructrice de la prison est peu abordée même si Graf dit que Stammhein n’est pas un endroit dont on est censé sortir.

Peter-Jürgen Boock et Graf sont « vendus » dans ce film comme deux repentis. Or, il est important de préciser le rôle que Peter-Jürgen Boock a joué après son arrestation par rapport à la FAR. Dès qu’il est arrêté il minimise voire nie son action personnelle dans la FAR. Il est considéré depuis qu’il a participé à une vaste campagne de dénigrement de l’action de la FAR :

Boock s’est rendu en 1981, et a passé les années suivantes à jouer le rôle du «terroriste repenti», toujours disponible pour condamner publiquement ses anciens camarades, fournissant des témoignages (et des allégations douteuses) contre eux devant les tribunaux et la police de l’ordre.6

En chargeant des individus il a facilité la personnalisation du combat judiciaire contre la FAR, au profit de l’effacement des motivations politiques ; tout ceci bien entendu en opposition totale avec nombre de membres de la FAR qui n’ont jamais parlé.
Ce n’est donc pas si étrange que Boock soit dans ce doc présenté comme un ancien terroriste sans que jamais ne soient mentionnées les idées qui sous-tendaient cette violence, sans même dire que Graf et lui se rencontrent dans cette machine déshumanisante, Stammhein, dont une section fut spécialement construite pour accueillir la FAR, et où 4 de ses membres, Ulrike Meinhof, Andreas Baader, Gudrun Ensslin and Jan-Carl Raspe, ont trouvé la mort.
Avant tout domine un discours univoque : « la violence c’est mal ».
Message à l’extrême-gauche des années 70 ? Ou message à la jeunesse d’Allemagne, qui aurait aujourd’hui des raisons d’user de violence contre l’État, qu’elle se sente des affinités avec Graf ou avec la FAR?

Dans le même ordre d’idée, le système qui a mené Graf au crime n’est pas questionné ; on s’en tient au jugement moral, au parcours individuel. Et à travers la relation entre Peter-Jürgen Boock et Charly Graf il est fait l’apologie de la pacification et du travail social.
Mais attention, chacun respecte le programme. Boock aurait du être prof, éducateur de gauche pour « sauver » les pauvres, les noirs, au lieu de devenir terroriste ; il mène Graf aux livres. Et même si les deux témoignent de l’importance de la rencontre mutuelle, on ne saura jamais vraiment en quoi Peter-Jürgen Boock a appris de Charly Graf. Et ce dernier  devient donc au final éducateur, mais juste sportif ne nous emballons pas, avec des jeunes « difficiles » ; sans aucun doute pour les éloigner de la violence… Comme ça tout est en ordre.

Dans le film, de nombreuses personnes parlent de Charly Graf, expliquent sa personnalité, son potentiel, d’un air très sérieux, avec tout le recul qu’ils ont aujourd’hui sur son parcours. Graf est de nouveau infantilisé : on parle de lui (rarement avec lui) comme d’anciens professeurs parleraient d’un enfant et de ses erreurs. On le sent d’ailleurs à l’occasion ostensiblement  partagé entre l’image qu’il voudrait donner et son véritable ressenti, sur le racisme par exemple :

Je n’étais pas vraiment en colère contre les autres. (silence ) Non en fait c’est faux. J’étais vraiment en colère contre les autres.

Le film évite soigneusement de donner la parole à d’anciens habitants des Benz-Baracken, ou à d’autres noir-e-s allemand-e-s de la même génération que Graf. C’est l’exceptionnalité du parcours de la légende et son intégration finale qui sont promues sans questionnement du système social, carcéral, de la place des noir-e-s en Allemagne.

Cases Rebelles

  1. Combattant de naissance. L’histoire du boxeur Charly Graf, Eric Friedler, 2011
  2. idem
  3. idem
  4. idem
  5. Entretien avec Charly Graf réalisé par des élèves de l’école Kerschensteiner-Werkrealschule Mannheim où il donne des cours de boxe
  6. On the Recent Statement by Some Former Members of the RAF, de André Moncourt and J. Smith, 2010.

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