« Clap » de Pharoahe Monch : retour sur l’assassinat d’Aiyana Jones.

Publié en Catégorie: AMERIQUES, POLICES & PRISONS

Sorti des archives de Cases Rebelles, voici un texte   autour de Clap (one day) (chronique à écouter dans l’émission n°20), la vidéo d’un morceau du rappeur américain Pharoahe Monch, sortie en 2011. Au-delà du clip sur la violence policière en lui-même, c’est sa référence au meurtre d’Aiyana Stanley-Jones (7 ans) qui résonne aujourd’hui. L’assassinat de Tamir Rice (12 ans) à Cleveland en novembre 2014 par un policier a parfois  fait remonter à la surface de l’actualité les noms d’autres enfants dont  celui d’Aiyana, tuée par le policier Joseph Weekley à Detroit en mai 2010.
Pendant l’esclavage, les enfants n’étaient pas considéréEs comme telLEs, ils n’étaient pas protégéEs : la plupart travaillaient, étaient venduEs, brutaliséEs, abuséEs comme les esclaves adultes. Cette indistinction malgré l’âge est une des persistances coloniales d’un système raciste qui présente celles et ceux qu’ils martyrisent comme responsables de leur propre élimination. À cet effet, police et presse ont d’emblée désigné Tamir comme un « 
jeune homme » pour tenter de relativiser et justifier son assassinat.
Voici donc, après une courte présentation de
Clap, un retour sur l’assassinat d’Aiyana Stanley-Jones, et sur le procès de J. Weekley dont le verdict vient1 d’être pour la seconde fois suspendu (voir en fin d’article).

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Plans fixes entre couleur et N&B ; sur tout l’écran le ciel et en bas la ville.  Quelque part entre des blocks d’immeubles en briques délabrés, un coin de rue. Un flic retrouve un indic, lui arrache une adresse contre un billet. Il griffonne un numéro d’appartement sur son carnet : 1D.
Séquence suivante : dans un appartement, une femme se maquille devant la glace, un petit garçon s’assied sur les toilettes, enlève ses chaussures et s’enferme dans le petit espace. Nous sommes au 1B. Lorsque ça frappe à la porte et que la femme va ouvrir, elle n’a pas idée du raid qui se prépare dans le couloir : des mecs du SWAT armés jusqu’au dents montent silencieusement le petit escalier en bois de l’immeuble. D’un coup c’est l’assaut. Les flics débarquent dans l’appart, pointent leurs armes de guerre avant leurs yeux sur tout l’espace, inspectent chaque pièce. Soudain l’un d’eux – un noir – remarque un bruit et s’arrête. Puis on entend une détonation, le silence et un cri : l’enfant vient d’être tué par le policier.

C’est ainsi que commence la vidéo du morceau Clap (one day). Réalisée par Terence Nance2 , Clap s’inspirait d’un fait réel :  la mort d’Aiyana Jones (7 ans), tuée par la police pendant un raid « no-knock » à Detroit en mai 2010.  « No-knock » (en français ‘sans frapper à la porte’) veut dire que la police entre de force dans un lieu et sans obligatoirement s’identifier. Ce type d’assaut existe au États-Unis depuis les années 80 et vient des politiques de lutte contre le trafic de drogue3 . Lors de ce raid, les policiers se sont trompés d’appartement et dès leur entrée ont tué l’enfant dans son sommeil.
Le texte de P-Monch attaque violence et harcèlement policier dans les quartiers populaires, surveillance et nouvelles technologies pour un meilleur contrôle social, et stratégies pour endormir les masses. Dans la vidéo, il imagine l’instant d’un morceau que les gens répondent tous à la violence policière par un même geste, celui d’applaudir. Un geste chargé d’ironie bien sûr.

#Black lives matter

Monch joue sur le double sens du mot « clap » qui signifie ‘taper des mains’, ‘applaudir’ mais aussi ‘tirer avec une arme à feu’. Il imagine à la fois un geste qui rompt le silence, une protestation immédiate,  systématique et massive tout en induisant l’idée menaçante d’une riposte par les armes : « One day I said the people gon’ clap » (« Un jour je le dis les gens vont applaudir » / « Un jour les gens vont tirer« ). Dans le clip, le flic en civil marche dans la ville et chaque personne qu’il croise s’arrête, le regarde fixement et se met à frapper dans les mains. Bientôt il ne peut plus échapper à ces réactions, aux bruits des claquements de mains.

Le point de vue de l’action qu’il y a dans la vidéo est totalement dans la tête du flic. Ça sous-tend la vidéo. Ce qu’il voit n’est pas que ce qui se passe en réalité. Il a du sang sur les mains, c’est une image. Et il se retrouve vraiment avec ça [du sang] parce qu’on veut montrer ce côté-là aussi. Il a commis une erreur et ça le bouffe.4 […]
Et donc, le geste dans la réalité n’est évidemment pas d’applaudir pour féliciter, mais c’est sarcastique. Je crois que si ça arrivait, quand les flics roulent dans un quartier que des gamins au coin de rue applaudissent de cette manière sarcastique, si ça prenait des proportions incontrôlables je pense qu’ils feraient une réglementation contre ça. C’est comme, tu vois, tu ne peux pas dire certains trucs… D’où : c’est quoi la signification d’un geste ? Je pensais à ça quand cette idée m’est venue. Je me disais : comment ça se passerait si on avait les moyen de balancer la chanson partout, qu’on en fasse une version clean et que ce claquement de mains ça devienne une mode ? Comment le gouvernement réagirait à ça? (P-Monch)5

Et ça continue, ils sont de plus en plus nombreux à taper dans leurs mains. Le harcèlement s’inverse. Dans la vidéo il n’est pas question de justice, de tribunal ; pas d’illusions, il n’y a pas grand chose à attendre de ce côté-là. Pas de répression non plus ; le clip rêve un rapport de force inédit : face au peuple, le policier n’est plus protégé. Travaillé par sa conscience il croit même voir apparaître le petit garçon qu’il a tué et se met à le suivre, tentant toujours d’échapper à la foule. Acculé et délirant, il finit par pointer son arme autour de lui, encerclé par une foule qui disparait aussitôt de l’écran. Alors il se retrouve seul, comme s’il avait rêvé, toujours son arme à la main. En fin de compte il est abattu par un autre policier noir.
À première vue on peut voir là une ironie : le flic noir en civil n’est plus « qu » ‘un homme noir face à un flic en service… Ceci dit, en choisissant de mettre en scène deux flics noirs pour deux crimes policiers, Monch élude le racisme au cœur de la violence policière : celle de policiers blancs sur des personnes noires (ou non-blanches). Clap montre plutôt que cette violence relève d’une question de pouvoir ; ce qui reste une vision partielle. Est-ce parce que son propre frère est un ancien policier (aujourd’hui en retraite) que Pharoahe Monch n’exprime pas une opinion plus radicale ? Un autre point problématique c’est que l’enfant victime est ici un garçon, alors que la référence c’est Aiyana Jones. Les femmes noires sont aussi victimes de crimes policiers (Rekia Boyd, Shantel Devis, Pearlie Goden…) mais leurs meurtres ne génèrent jamais la même attention ou les mêmes mobilisations…

Dans des interviews où il s’exprimait à propos des violences policières et du morceau Clap, P-Monch faisait aussi référence à Oscar Grant et Sean Bell. Oscar Grant (23 ans) a été tué à bout portant par Johannes Mehserle6 devant de nombreux témoins – certains filmant – le 1er janvier 2009 à Oakland, à la station de métro Fruitvale, alors qu’il était menotté et maintenu au sol ; le policier qui a prétendu avoir confondu son arme avec son Taser a été reconnu coupable d’homicide involontaire, condamné à 2 ans de prison ferme.
Sean Bell (23 ans) a été tué par la police de New York le 25 novembre 2006. Trois policiers ont tiré cinquante balles en quelques secondes sur la voiture dans laquelle Bell et deux autres hommes tentent de fuir ; les flics ont prétendu s’être identifiés lorsqu’ils se sont présentés à la voiture armes à la main, et que Bell et ses amis allaient sortir une arme. Les 3 policiers ont été acquittés par un tribunal en 2008, sans avoir même témoigné. En 2011, devant un tribunal administratif de police, l’inspecteur Gescard F. Isnora qui avait commencé à tirer et dit aux autres que les hommes dans la voiture avait une arme, a avoué qu’il n’était absolument pas sûr qu’il s’agissait d’une arme, qu’il ne l’avait pas vue.

Le geste d’applaudir fait aussi référence au spectacle des séries de télé-réalité sur des opérations policières, des images de guerre de raids para-militaires dans les quartiers populaires, contre les trafiquants de drogue ou autres personnes étiquetées comme dangereuses. C’est un autre lien avec la mort d’Aiyana Jones, puisque l’assaut au cours duquel elle a été tuée était filmé par une équipe l’émission The First 48 ((Trad.: Les Premières 48 heures)) . Le principe : une équipe TV suit des policiers dans les premières 48h d’enquêtes criminelles ; seules les enquêtes bouclées dans ce délais sont diffusées. Imaginez ce qu’ajoute comme enjeux la présence d’une équipe de télé qui filme, l’impact sur le comportement des flics et sur la nécessité de résultat.

 L’assassinat d’Aiyana Jones.

Très tôt le matin du 16 mai 2010 une équipe du Special Response Team, le SWAT de Detroit, lancait une grenade flash à travers une fenêtre puis pénétrait violemment par la porte d’entrée dans l’appartement où vivait Aiyana, son père et sa grand-mère. L’homme recherché était Chauncey Owens (présenté au départ comme l' »oncle » d’Aiyana), pour le meurtre de Je’Rean Blake (17 ans) deux jours auparavant. Mais les policiers se sont trompés d’appartement ; Owens habitait à l’étage de la maison. Dès le début du raid, Aiyana qui dormait sur le canapé a été tuée d’une balle qui lui traverse la tête et le cou. Le Département de Police a prétendu que le coup avait été tiré accidentellement alors que le policier Joseph Weekley luttait contre la grand-mère Mertilla Jones qui voulait lui prendre son arme. C’est cette version que soutient la défense depuis le début. Mertilla Jones a même été placée en garde à vue le jour de la mort d’Aiyana puis relâchée le lendemain. La famille a toujours réfuté les faits. Et on a du mal à imaginer comment cette femme aurait pu, sans être gênée par l’explosion de la grenade assourdissante,  sauter immédiatement sur un agent super-entrainé du SRT (avec 14 ans de service dont 6 au SWAT), saisir son arme et le mettre réellement en difficulté dans un combat au corps à corps… Pour défendre Weekley, ses avocats – et une bonne partie de la presse – se sont également servi de l’implication présumée du père d’Aiyana dans le meurtre commis par Chauncey Owens ; Charles Jones était à l’époque accusé de lui avoir fourni l’arme. Mécanisme habituel de diabolisation de la victime de crime policier, et qui la rend responsable de sa propre mort parce que « délinquante », « criminelle » ou liée à des crimes ou délits. Et vrai ou faux, peu importe , ça ne justifie rien.

Le procès du meurtre d’Aiyana Jones a ensuite commencé fin mai 2013. Joseph Weekley était jugé pour homicide involontaire et d’imprudence avec une arme à feu ayant entraîné des blessure ou la mort7. La défense maintenait la thèse du tir accidentel. Le tribunal devait entre autres déterminer s’il y a avait ou non eu une lutte entre Mertilla Jones et Weekley, si l’équipe du SRT avait connaissance de la présence d’enfant dans l’appartement.
Un autre point important du procès concernait la vidéo tournée par The First 48h, que la productrice Alisson Howard avait d’abord refusé de fournir pendant l’enquête. Pendant le procès elle a été condamnée pour parjure8 et rétention de pièces à convicton. On retiendra le choix de la production télé de protéger sa collaboration avec la police, et de refuser de donner des pièces essentielles à la justice alors que son équipe est impliquée dans un meurtre. Suite à la mort d’Aiyana, le Maire de Detroit avait d’ailleurs interdit les tournages TV embarqués avec la police.
Fin juin 2013, le procès a été stoppé9, le jury ne parvenant pas à un consensus sur le verdict… D’après les déclarations de certains membres du jury statuer sur le caractère « délibéré » ou non du tir de Weekley posait problème.

Par contre, en février 2014 Chauncey Owens a été condamné à l’emprisonnement à vie pour meurtre au second degré. Charles Jones, le père d’Aiyana, a été condamné en avril 2014 pour meurtre au second degré également, avec une peine de 20 à 40 ans de prison ferme ; décision dont il a fait appel.

À la reprise du procès de Weekley en septembre 2014, la juge Cynthia Gray Hathaway avait levé la charge d’homicide involontaire (considéré comme un crime) pour ne retenir que l’imprudence avec une arme à feu ayant entraîné des blessure ou la mort (considéré comme un délit). Le meurtre d’Aiyana dans son sommeil a donc été réduit à une question de « négligence »…

Les procureurs (partie civile) ont immédiatement fait appel de cette décision, mais ont perdu le 5 octobre 2014. Pendant ce temps le procès continuait. Et pour la seconde fois, le 10 octobre 2014, le jury s’est déclaré dans l’incapacité de prononcer un verdict. Joseph Weekley a lui-même reconnu être l’auteur du tir mortel, et 7 ans après la justice refuse toujours de le reconnaître comme responsable. En plus donc d’une infâme réduction des charges (donc réduction des responsabilités qui seraient éventuellement reconnues lors d’un verdict), la famille d’Aiyana Jones devra alors endurer un « troisième » procès.

* * *

Quelques mots sur Pharoahe Monch :

Né en 1972, originaire du Queens à New York, il commence comme beatboxer puis MC avec le rappeur Prince Poetry, puis ils fondent ensemble le groupe Organized Konfusion dont le premier album éponyme et autoproduit sort en 1991. Deux autres albums suivront : Stress : the Extension Agenda en 94 et The Equinox en 97. Le groupe se sépare après ça, et Pharoahe Monch continue en solo. Internal Affair qui sort en 99 est son premier album ; ensuite viennent Desire en 2007, et en mars 2011 W.A.R (We Are Renegades) dont est extrait le morceau Clap. Il vient de sortir un nouvel album.

Cases Rebelles – Janvier 2012 – Mise à jour : Décembre 2014

  1. en octobre 2014 []
  2. Terrence Nance, vidéaste, a entre autres co-réalisé le film Native Sun avec Blitz the Ambassador pour son album Native Sun. []
  3. cette fameuse « War on drugs » qui n’est ni plus ni moins qu’une guerre raciale []
  4. cette mauvaise conscience-là par contre semble assez rare, et n’existe peut-être que dans la tête de Pharoahe Monch. []
  5. source : HiphopDx.com – http://www.hiphopdx.com/m/index.php?s=interviews&id=1680 []
  6. un policier de la Bay Area Rapid Transit []
  7. « involuntary manslaughter and careless discharge causing injury or death » []
  8. faux-témoignage []
  9. « mistrial » en anglais []