Comment on fait ? Un texte de Sofiane-Akim Kounkou

Publié en Catégorie: ÉDITIONS CASES REEBELLES, TRANS & QUEER LIBERATIONS
AFROTRANS | EXTRAIT

Comment on fait ?

de Sofiane-Akim Kounkou

Dans ce texte extrait du recueil AfroTrans , Sofiane-Akim Kounkou aborde de nombreuses questions comme la transparentalité, les violences médicales, policières, la masculinité noire dans l'espace public, etc. Sofiane a 35 ans, vit à Nantes, la ville où il a grandi. De mère algérienne et de père congolais, il est musulman soufi et trans parent de deux enfants. Sofiane est danseur, modèle, chanteur. Il pratique aussi la sérigraphie notamment à travers un projet qui porte sur les femmes révolutionnaires algériennes.
Il sortira, courant 2021 aux éditions Calem, un livre nommé Enfant d’Allah.

Photographie extraite de la série Soso (© Nanténé Traoré)

Par Cases Rebelles

Mars 2021

Je m’appelle Sofiane-Akim Kounkou. J’ai 35 ans et je suis un trans parent : j’ai deux enfants, l’un a 11 ans et l’autre 7 ans. La transparentalité, la manière dont j’ai transitionné avec les enfants, est une question extrêmement importante. Et qui m’a fait très très peur. Est-ce que je vais vraiment le faire ? Est-ce que je vais vraiment prendre des hormones ? Comment mes enfants vont réagir ? J’avais surtout des interrogations sur le regard de la société, leurs ami∙e∙s, à l’école et leurs maîtresses, etc. Je me demandais quels malaises cela pouvait créer et quel type de questions on risquait de leur poser.

Alors je me suis énormément documenté sur le fait d’être trans parent pour avoir des témoignages d’autres parents trans. La majorité était des témoignages de personnes blanches, mais ce qui m’avait le plus interpellé c’est le fait que les mamans trans et les papas trans qui transitionnent sur le tard faisaient souvent l’objet de rejet de la part d’enfants déjà grands. J’ai beaucoup discuté, bien souvent avec des meufs trans, des mamans trans. Et leurs témoignages m’ont fait un peu peur.

Est-ce que j’allais attendre que mes enfants soient grands ou pas pour commencer l’hormonothérapie? C’était ça la question.

Grâce à leurs témoignages, j’en étais arrivé à la conclusion que je refusais de mettre en danger ma relation avec mes enfants en transitionnant trop tard. Ce qui m’a le plus heurté dans tous ces témoignages, c’est que les parents trans s’étaient dit : « Je ne vais pas faire souffrir mes enfants donc j’attends pour transitionner » alors qu’ils et elles éprouvaient vraiment un besoin, de prendre des hormones, etc. Ces personnes avaient préféré attendre que leurs enfants soient grands pour commencer l’hormonothérapie et leurs enfants s’en sont sentis coupables. La majorité des témoignages que j’ai vus, c’était la même chose : les enfants se sentaient coupables que leurs parents n’aient pas transitionné comme ils en avaient eu envie, au moment où ils étaient prêts. Et souvent, ça se terminait par des conflits. Alors, je me suis dit : « Soso, prends ton courage à deux mains et annonce-le à tes enfants. » Ça concernait le premier qui avait 6 ans ; l’autre était trop jeune. À l’époque j’avais 29 ans. Je ne voulais pas sacrifier des années de vie sous hormones pour soi-disant leur bien-être. Je ne voulais pas que mes enfants soient un prétexte pour reculer. J’avais compris par ces témoignages que c’était un poids qu’ils pouvaient porter plus tard. Il était possible qu’ils se disent que leurs parents avaient été malheureux, le vivent comme un mensonge ou une trahison dans une certaine mesure. Alors je me suis dit que c’était plus simple pour moi et pour eux que j’entame un parcours de transition le plus tôt possible.

J’ai commencé les démarches quand j’étais prêt et j’y suis allé. Mais je me posais sans cesse les mêmes questions : est-ce que c’est le bon moment pour mes enfants ? Qu’est-ce que ça va leur faire de grandir avec un parent trans, par rapport au regard de la société, des gens et de ma famille qui va sûrement être dans le déni ou le rejet ? De fait, ça a été plutôt mitigé avec ma famille, entre déni et acceptation. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’on se pose la question de ce qui est le mieux pour ses enfants avant de penser à soi.

Le corps médical m’a justement plusieurs fois renvoyé des discours culpabilisants quant à mes enfants. Par exemple, l’endocrinologue, quand je lui ai dit que j’en avais, elle m’a demandé tout de suite si mon coparent était soutenant ; comme s’il s’agissait là de son inquiétude principale. C’est forcément difficile d’être confronté à cette question-là par un médecin qui est censé te donner tes hormones et te suivre. Comme il y a cette question familiale, d’autres questions très intimes surgissent alors que tu veux juste prendre des hormones. Son inquiétude était donc mon coparent : comment il se comporte avec moi ? Comment il a réagi à mon coming out trans ? Quand lui ai-je dit ? Etc. C’était un peu dur. Parce que ça aurait été quoi la suite si jamais j’avais répondu que non, ça ne convenait pas à mon coparent ?

C’est brutal et violent, je trouve, quand on est dans cette démarche-là qui est déjà difficile et ce, d’autant plus que j’avais déjà été obligé de faire une attestation psychiatrique pour pouvoir être suivi par cette endocrinologue qui l’imposait. C’est certain que je n’aurais eu aucune aide de sa part si j’avais dit que mon coparent n’était pas d’accord. Et puis ses questions étaient aussi purement culpabilisantes, histoire de dire : « Mais dans quel pétrin vous vous mettez ?! Est-ce qu’au moins vous êtes soutenu ? » Elle n’avait rien à me proposer derrière ça. Elle n’allait pas m’aider. Elle ne m’a pas donné le numéro d’une association de personnes trans ou même un contact de parents trans. Rien du tout.

Ma généraliste, elle, m’avait suivi pour les deux grossesses. Deux ans après ma dernière grossesse, je prenais des hormones et donc forcément je le lui ai dit. Son comportement avec moi a changé radicalement et elle s’est mise à se comporter de manière transphobe. Quand elle me recevait, elle posait systématiquement des questions indiscrètes sur mes enfants : comment ils prenaient « la chose », comment ils vivaient « la chose ». Il était évident que pour elle c’était quelque chose de catastrophique, d’horrible ; bien entendu, plus pour mes enfants que pour moi. « Comment vous pouvez être parent et transitionner, quoi ?! » C’était ça que j’entendais dans son discours. Et puis un homme noir nord-africain n’est pas du tout considéré comme une femme noire nord-africaine. Avoir un homme noir nord-africain trans dans son cabinet, ça semblait clairement insupportable pour elle.

De toute façon, j’avais compris tout de suite que j’étais devenu un danger dans l’espace public et les administrations : quelqu’un de problématique, quelqu’un qui va être agressif. Ou quelqu’un qui ne va pas forcément comprendre tout de suite, avec qui il va falloir expliquer, etc. Une personne qu’on va infantiliser. C’était très différent de ce que j’avais connu en étant perçu comme une femme noire dans l’espace public ou dans l’administration. Ils s’attendent à de l’agressivité venant de nous, ça c’est sûr.

Je pense que c’est aussi pour ça que cette généraliste a pris peur, d’autant plus que je relevais tous ces points transphobes. Elle me demandait constamment de me calmer alors que j’étais très calme. Après, est-ce que c’était aussi lié à cette idée reçue qui veut que quand on prend de la testostérone on devient agressif ? À plus forte raison si l’on a devant soi quelqu’un qui est noir et qui prend de la testostérone. J’ai changé de médecin généraliste, c’était insupportable.

À l’école c’est mon coparent qui se charge, à chaque début d’année, d’expliquer la situation de notre coparentalité. Il prend le temps avec les professeur∙e∙s des écoles d’expliquer que les enfants parlent de Soso qui est leur maman, qui est une personne trans.
J’ai perdu des privilèges alors qu’être perçu comme une femme dans l’espace public n’est pas vraiment un privilège. J’ai perdu énormément sur tous les plans. Que ce soit professionnellement ou dans les relations interpersonnelles, ou de simples rencontres ou juste dans le fait de croiser le regard de quelqu’un... Avant, ça pouvait être un sourire, maintenant non, il n’y a même plus ça. C’est du rejet total, en étant toujours perçu comme un agresseur.

Mon quotidien aujourd’hui, ce sont les gens qui ne viennent pas s’asseoir à côté de moi dans les transports ou qui changent de trottoir. Mais là je sais pourquoi. C’est vraiment la peur d’être agressé∙e. Des fois je me dis que je suis bien content : dans le bus je suis seul, tranquille avec quatre places, je mets mes jambes comme je veux, je sais que personne ne va venir à côté de moi. Le bus est blindé, les gens se disent : « Ah j’ai vraiment envie de m’asseoir », mais seuls certains viendront mais vraiment sur la fin du trajet.

Ce que je constate aussi c’est que ça surprend les gens de voir un homme noir s’occuper de ses enfants. Quand tu es trans parent, qui plus est, en tant que parent noir nord-africain, j’ai l’impression qu’il y a une forme de surprise. Comme si : « Ah waouh, il y en a quand même qui s’occupent de leurs gosses. » Genre un homme noir ne s’occupe pas de ses enfants, les abandonne, n’est pas aussi attentionné, attentif. Il ne va pas au musée avec ses enfants. J’ai l’impression qu’ils n’ont jamais vu ça. Ça les surprend vraiment et du coup, ils ont envie d’être surgentils avec moi pour me montrer que c’est bien ce que je suis en train de faire. « T’es un nègre bien toi. » Ça me rappelle une fois où j’étais allé parler avec une voisine qui venait d’emménager dans une maison, d’un lotissement à côté. Il y avait ce truc où : « Un homme noir vient me parler, c’est un agresseur ou ça devait être un truc de drague », mais voir les enfants a adouci un petit peu son racisme. Elle a quand même réussi à me répondre mais je la sentais sur la réserve, comme si pour elle il ne pouvait pas juste s’agir de parler de son jardin ou de ses fleurs, comme s’il y avait forcément toujours un intérêt autre, dissimulé derrière ça.

La rue ce n’est pas pour moi, tellement les gens sont sur la réserve, ont peur. Ma plus grande peur avant c’était de me faire agresser dans la rue, violer ou agresser sexuellement. Maintenant c’est de tomber sur des flics et mourir. Vivre ça au quotidien c’est juste horrible. De se sentir étranger. Franchement, c’est ça qui a changé et c’est énorme. Aucun homme blanc ne craint de sortir par peur de se faire tuer par les flics. Je me souviens d’un spot fait par des assos aux États-Unis où on voit des parents blancs prévenir leurs enfants, leurs fils blancs qui se préparent à sortir, et les parents leur disent : « Surtout si tu as un problème n’hésite pas, appelle la police. » Et il y a une autre famille, noire celle-ci, où les parents disent à leurs enfants de surtout bien faire attention, de surtout bien faire attention à la police. C’est une réalité et au quotidien, c’est flippant.

La négrophobie, en tant qu’enfant noir dans une famille nord-africaine, je ne l’ai pas comprise tout de suite. Ma mère m’a préservé de ça, de la négrophobie de ma grand-mère, etc. Elle ne disait pas clairement que c’était à cause de ça si nous étions rejeté∙e∙s de la famille. C’était aussi parce qu’elle avait eu un enfant hors mariage avec un homme non-musulman, mais surtout avec un homme noir.

En fait je suis d’un peuple natif d’Afrique du Nord, les Chaouis. C’est mon héritage ; l’Algérie pour moi c’est ça. Je suis kabyle, berbère. C’est très important pour moi de le dire. Je suis bantou, lari et chaoui.

Le pire truc que j’ai subi c’est quand j’avais genre 8 ans, dans le bus à Nantes, et une vieille meuf blanche m’a hurlé : « Laisse ta place sale guenon ! » Je crois que c’est vraiment la première fois où j’ai pris la négrophobie en plein dans la gueule. C’est après, finalement, que j’ai appris dans la famille que ma grand-mère était négrophobe et que c’était comme ça.

J’ai d’abord grandi à Nantes dans le quartier populaire des Dervallières et ensuite à Saint-Herblain, avec des blanc∙he∙s, dans un quartier de blanc∙he∙s. À l’école il n’y avait pratiquement que des blanc∙he∙s : j’étais le seul noir. C’est là aussi que j’ai vécu énormément de négrophobie. On ne te donne pas la main sinon c’est du caca, quoi. Ça vannait sur moi, mes cheveux aussi étaient constamment objets de moqueries : « T’as les mêmes cheveux que le chien de ma nourrice, un caniche noir. » C’était des choses comme ça. J’en parlais à ma mère mais franchement, à l’époque, je n’osais pas vraiment aborder ce sujet avec elle. J’avais honte parce qu’elle, elle était nord-africaine. C’est que plus tard, au collège que j’ai vraiment eu des potes noires congolaises et autres avec qui on pouvait en parler. C’était assez tard quand même.

Des hommes trans noirs à Nantes, je n’en connais pas. Mon ami Hikram habite à Saint-Étienne. Joao, avec qui j’ai pu échanger au début de ma transition, lui non plus n’était pas dans ma ville. C’était des gens sur les réseaux sociaux. À Nantes, le centre LGBT est exclusivement blanc, avec des questions de racisme énorme là-bas...

J’ai l’impression qu’on se cache pas mal aussi nous les personnes trans noires, on n’est pas là à se surexposer, à se sentir légitimes. Comme c’est aussi dangereux de se montrer, ce sont donc toujours les mêmes qui s’exposent : des personnes trans blanches qui parlent de la problématique trans en posant des prétendues vérités absolues. Moi ça, ça me rendait très triste. Je n’avais aucun témoignage, aucune visibilité de qui j’étais vraiment en tant que personne trans, que ce soit dans les milieux militants ou via d’autres supports. Mais c’est ça quand on a déjà du mal à vivre le coming out dans la famille, etc., c’est difficile de s’exposer. C’est donc toujours les mêmes qui prennent la place : des personnes blanches ou alors des personnes qui ont des white passing1 .

Je ne suis pas dans leur monde. Leur façon de vivre, leur transition, etc., la question de classe aussi c’est énorme ! Les personnes trans blanches sont un peu fâchées avec leurs parents pour des trucs qui vraiment pour moi sont futiles. Leurs problèmes n’ont strictement rien à voir avec les miens. Et ça arrivait qu’ils en parlent juste à côté de moi. Là tu vois bien qu’ils ne se rendent pas compte de ta réalité. Ils sont vraiment loin de me comprendre, comprendre la réalité d’une personne trans noire et nord-africaine. J’ai l’impression qu’ils et elles sont vraiment déconnecté∙e∙s.

Très tôt sur Facebook il y avait des groupes FtM2 , de mecs trans, où je me suis lié d’amitié avec deux personnes d’origine caribéenne noire, deux transboys3 noirs, et c’était au tout début de ma transition. Ça m’avait fait énormément de bien, autant par rapport aux réactions des familles que par rapport à leur vie présente de mecs dans l’espace public, etc. Heureusement qu’il y a eu les réseaux sociaux pour m’aider. Et il y a aussi mon meilleur ami, Hikram, qui est d’origine marocaine. Avec lui aussi j’ai énormément appris. Surtout dans le milieu TPG et squat ; j’ai vu un peu comment ça se passait dans ces milieux soi-disant alliés politiquement, radicaux, de gauche, etc. Le racisme qu’il y avait dans ces communautés-là et l’absence d’entraide à laquelle tu te confrontes en tant que personne non-blanche, c’est flagrant.

L’espoir, les ressources je les ai trouvés aussi comme d’habitude aux US. Rien que le fait d’apprendre à me coiffer par exemple... C’est pas la France qui m’a appris quoi que ce soit par rapport à toutes ces questions. Ce sont les réseaux, des séries, des web-séries, des militants noirs actifs qui vraiment font des trucs, autour de la communauté noire. La représentation de ce que j’allais être, à la télé ou autre, en France ça n’existe pas non plus... et là-bas ça existe. C’est là que j’ai réalisé : « Waouh, il y a des trans mecs trop beaux ! » Ça m’a donné énormément d’espoir. C’est grâce à leurs actions militantes aussi... Pouvoir te dire que comme il y a une communauté LGBT noire, tu peux parler, exister dans ces trucs-là. Je pense à Blake Brockington par exemple. Et à des artistes aussi ; je pense notamment au rappeur canadien Blxck Cxsper. Heureusement qu’il y avait les US pour me dire : « Waouh, c’est ça, je ressemble à ça. » Mais bon c’était déjà des questions qui étaient problématiques avant. Et puis savoir comment exister avec ma peau, mon corps, mes formes aussi. C’était ça aussi : avec mes formes, de transboy noir nord-africain. Comment se sentir à l’aise et comment s’habiller : l’inspiration est venue des États-Unis, de la communauté afro-américaine.

Je me suis posé cette question : qui va m’accepter, qui va accepter mon corps ? Sachant que par exemple je n’ai pas envie d’opération du torse. Et c’est vrai que c’était quand même assez binaire ce que je voyais aux US. Je voyais pas de corps deux genders, two-spirit, non-binaire, quoi. Même les mecs qui étaient gays et qui l’affichaient, c’était cool mais très binaire. Cette représentation très masculiniste, très « j’ai le maximum de biceps et de triceps », c’était quand même ce type de modèles. C’est vraiment quand j’ai cherché dans mes racines africaines et nord-africaines que j’ai compris que dans ma culture, avant la colonisation, il y avait des gens fem 4 et il y avait des gens masculins dans la société. Ils étaient acceptés. Il n’y avait aucun souci avec ça. Il a fallu que j’aille chercher dans mes racines profondes africaines — congolaises et algériennes — pour comprendre et déconstruire. Ça, ça m’a renforcé dans l’idée qu’il est possible d’assumer cette dimension-là également. Dans l’islam aussi il y a des queer ; ils existent depuis longtemps, on était accepté∙e∙s par le Prophète. Dans les compagnons que le Prophète avait autour de lui, il y avait des femmes masculines. Et il y avait des hommes féminins qui étaient habillés en femme et qui servaient même le Prophète donc ils étaient très proches ; c’était un privilège quelque part, elles faisaient partie de l’entourage du Prophète. D’ailleurs j’ai reçu une éducation religieuse et c’était important pour moi de pouvoir pratiquer en toute sécurité dans une mosquée inclusive. C’est comme ça que j’ai rencontré Ludovic-Mohamed Zahed qui est imam à Marseille. J’ai un projet de livre en cours avec lui.

Ça a été important pour moi aussi de me formuler que ce n’était pas qu’un privilège de blanc LGBT de vivre avec un corps non-binaire trans aussi. Et j’ai envie de me visibiliser, de montrer ce corps trans noir nord-africain non-binaire. Pour moi c’est un peu un truc qui est utile en France en ce moment. C’est important je pense de parler de ça, à travers les conférences ou la danse. Pour moi c’est important de montrer ça, de dire : « Ça ne vous appartient pas qu’à vous les blanc∙he∙s. Nous aussi on est non-binaires, on est très bien comme ça, on est magnifiques et fuck off ! »

Photographie extraite de la série Soso (© Nanténé Traoré)

Avec mes enfants c’est super intéressant parce qu’on peut discuter de tout ça. Pourquoi un garçon ça ne porte pas de rose soi-disant ? Pourquoi un garçon ne peut pas porter de vernis ? Ou les cheveux longs, etc. Et ces questions on en discute par rapport à eux aussi. Ma transidentité posait ces questions-là et donc on arrive à en discuter et à parler de non-binarité. J’ai du vernis par exemple et j’ai un bouc et une moustache. C’est quoi être un garçon et c’est quoi être une fille, on en parle beaucoup. J’ai l’impression que ça leur ouvre les yeux et qu’ils sont sensibilisés sur ces questions-là. Ils ont bien compris que c’est une construction : ça, c’est ancré.

Et c’est vrai qu’en ayant un parent trans, je vois qu’ils sont confrontés à des questionnements qui ne se posent pas à d’autres enfants du tout. Ils sont quand même très binaires les enfants. On ne les sensibilise pas, on ne leur parle pas trop de ces sujets. Là j’ai l’impression que du fait de notre famille, du fait d’être avec moi, on arrive à aborder ces sujets-là normalement et je trouve ça positif.

Avec un ami transboy maman, on a pour projet de créer des rencontres entre familles trans, des camps de vacances, des colonies, pour que nos enfants puissent se rencontrer, se sentir représentés, que nos familles soient visibles, qu’ils ne se sentent pas isolés.
J’ai l’impression que mes enfants vont arriver dans la vie avec un regard différent sur le genre. Là il s’agit vraiment du genre ; on ne parle pas que de masculinité. Il y a aussi la question de la sexualité : l’homosexualité et la bisexualité, etc. Parce que c’est ce que je suis aussi : bisexuel, pansexuel.

On parle énormément de nos racines. On est en garde partagée et quand ils sont chez moi, on en parle énormément. Je leur parle aussi du fait qu’ils sont plus clairs de peau que moi et de ce que ça implique. Ils peuvent se retrouver avec des blanc∙he∙s autour d’eux qui peuvent faire des blagues négrophobes par exemple, ou islamophobes ou arabophobes, sans qu’eux soient perçus comme des personnes noires et nord-africaines, parce qu’ils sont clairs de peau. Je leur parle de ça, de racisme parce qu’ils sont africains ; c’est clair et net pour eux, ils sont congolais-algériens. Ils en sont hyper fiers. Ils ont aussi des prénoms assez marqués. C’est un choix de ne pas effacer ça. On parle beaucoup de pays, de culture qu’elle soit contemporaine ou pas. On parle aussi de l’histoire des noir∙e∙s dans le monde. C’est une dimension très importante entre nous. Je les prépare aussi au racisme qu’ils peuvent vivre, même avec leurs petites têtes de passing. Je leur dis que le monde est négrophobe et que ce n’est pas normal. Qu’il va falloir réagir !

Dans l’espace public avec eux, j’ai été marqué par les tutoiements des vigiles dans les magasins. J’ai déjà été victime de ça et j’ai dû râler devant eux. Ça ne m’arrivait pas avant quand j’entrais dans les magasins ; jamais le vigile ne m’aurait tutoyé comme ça ! On m’aurait dit : « Mademoiselle s’il vous plaît. » Et maintenant c’est : « Hé toi », en me sifflant et en me disant : « Ton sac à dos ! » C’est déjà arrivé devant mes enfants. Et on en a parlé. Je leur parle beaucoup du racisme que je vivais avant quand j’étais perçu comme meuf et de ce que je vis aujourd’hui.

Je leur parle de dignité. Du fait que je sois beau et que ça ne m’écrase pas. Je leur parle aussi de la violence policière dont j’ai peur. Je leur parle des manifestations, pourquoi je ne vais pas à la manifestation des gilets jaunes, etc. C’est pas que pour les idées politiques que je n’y vais pas, mais aussi parce qu’en fait j’ai peur et je leur dis. J’ai peur des CRS, j’ai peur de la BAC, j’ai peur d’y aller et de ne pas rentrer à la maison.

Il n’y a pas à les préserver de je ne sais quoi. C’est fondamental qu’ils soient conscients de ce qui se passe réellement. Je leur parle par exemple du taux d’électeurs d’extrême droite dans la police et dans l’armée : les chiffres sont là. Je leur dis qu’il y a des gens qui sont traités d’une certaine façon parce qu’ils sont de telle couleur, etc.

Pour la question des risques en manif, c’est même pas la peine... Je sais très bien que tu risques de te faire choper parce que t’es noir ou nord-africain, et là se pose la question des papiers d’identité avec la mention « femme » que j’ai toujours... Du coup, est-ce qu’ils vont respecter le fait que ce soit une femme qui me touche ? Et la transphobie, les paroles humiliantes ? Je dis tout ça à mes enfants. Comment ça peut se passer et comment ça peut vriller. Et comment tu peux sortir de ça aussi, les marques que cela laisse.

C’est vrai que tu te mets en retrait, alors que des fois t’as envie de participer. Tu te mets en retrait parce que t’as peur pour ta sécurité.

Sur la question de la suspicion, je me souviens bien de cette histoire que j’ai vécue à l’hôpital, au CHU. J’avais donné ma carte vitale et on est venu me parler comme à un enfant. Je suis un homme noir du coup on me parle comme à un enfant ! « Monsieur vous ne comprenez rien là, je ne vous demande pas la carte vitale de votre femme, je demande la vôtre. » C’était vraiment le cumul de tellement de racisme : forcément c’est moi qui ai le contrôle des papiers de ma femme. Ça c’est tout à fait normal. En plus on me le dit comme si j’étais complètement stupide. Là j’ai gueulé : « C’est comme ça que vous êtes formé∙e∙s aux questions de transidentité dans les hôpitaux en France en 2018 ?! » Je suis en train de souffrir. Je n’ai aucun traitement depuis que je suis arrivé alors que j’ai une entorse au genou et ils sont en train de me donner des leçons comme quoi j’aurais pris la carte de ma femme ! C’est trop ! T’es confronté à des trucs comme ça et ça veut dire quoi en fait ? On est forcément des espèces de machos, paternalistes, je sais pas quoi, qui contrôlent les papiers de nos femmes ?! J’étais en souffrance et on ne me soignait pas parce qu’on pense que ce ne sont pas vraiment mes papiers. C’est n’importe quoi. « J’en peux plus quoi, j’ai mal, vous pourriez me soigner ! Arrêtez de croire que j’ai volé les papiers de quelqu’un ! »

Mais ce regard, ce cliché de l’homme noir macho, je le rencontre aussi dans des milieux noirs dont j’imaginais qu’ils seraient soutenants. Honnêtement, je dois dire que je me sens complètement abandonné par les afroféministes. Selon moi, mes sœurs devraient être mes premières alliées. Et je n’ai pas l’impression que ce soit le cas. J’ai l’impression qu’il y a énormément à déconstruire sur cette idée du masculinisme de l’homme noir ou nord-africain.

J’ai l’impression qu’elles calquent complètement les modèles de féministes blanches radicales. Et le fait d’être un transboy c’est comme si tout ce que j’ai pu vivre comme oppression quand j’étais perçu comme une femme noire jusqu’à mes 29 ans, ça n’existait plus. Or, les féministes blanches pensent exactement pareil. Alors qu’il s’agit de cumul, ce n’est pas comme si je repartais à zéro et que ce que j’avais vécu avant n’avait jamais existé. C’est faux. Ça m’a construit, ça m’a forgé. J’ai vécu des agressions et d’autres choses quand j’étais perçu comme femme et maintenant il y a tout ça qui se rajoute. Ça n’annule rien, ça n’efface rien.

De toute façon j’ai toujours l’impression d’être passé du côté obscur de la force depuis que j’ai transitionné, depuis que je prends de la testostérone et que j’ai un minimum de passing. Une voix plus grave et de la barbe, maintenant c’est foutu, quoi ! Ce truc d’être un homme agressif, ce truc-là que les blanc∙he∙s ont d’avoir peur de l’homme noir, je le ressens. Et je l’ai ressenti il n’y a pas si longtemps que ça en relationnant avec une personne noire cis. Je dis bien cis parce que c’est important : quand t’es pas trans, je pense que tu ne comprends pas vraiment ce truc-là de toutes les oppressions qui se cumulent.

Cette personne a pris d’un coup une distance énorme en m’infantilisant, en étant très dure avec moi. Comme si elle s’était blanchie avec moi et ça, je l’ai bien compris. Il n’y avait même pas de care5 dans la communication. Pourquoi ? Tu ne me traites pas comme un adolescent de 15 ans qui a fait une connerie !... C’est vraiment comme ça que la personne m’a traité. Ça m’a vraiment choqué. Comme si on t’enlevait ta sensibilité. Je ne sais pas pourquoi elle avait peur de communiquer avec moi. J’allais être agressif ? J’allais la frapper ? C’est vrai que c’est ça le cliché de la société sur les hommes noirs et c’est très violent.

C’est comme quand je raconte que personne ne vient s’asseoir à côté de moi parce que je suis un danger. Il y a aussi des femmes noires qui ne viennent pas s’asseoir à côté de moi. Des femmes noires qui me voient arriver de loin et qui changent de trottoir. Cette peur de l’homme noir, elles l’ont aussi. Je le vis au quotidien. La première fois que j’ai vu ça, j’ai pleuré. Ça m’a fait trop mal en fait de voir une sœur noire avoir peur de moi comme ça.

Ça m’est déjà arrivé aussi d’être avec une personne noire, une femme noire cisgenre et j’étais en début de transition. Elle a vu un groupe de trois jeunes noirs et elle me l’a dit littéralement : « Il faut changer de trottoir. » Je l’ai donc aussi vécu avec quelqu’un à côté de moi. Elle ne se rendait pas compte : « JE suis un homme noir ! Ça veut dire quoi ? Tu vas marcher aussi sur un autre trottoir ? Comment on fait ? »

***

Ce texte est extrait de l'ouvrage AfroTrans, dirigé par Michaëla Danjé et publié en 2021 aux éditions Cases Rebelles. Sofiane-Akim y est également présent à travers une interview.

Crédit photo : Nanténé traoré. Photographie extraite de la série "Soso".

  1. Désigne ici le fait d’être perçu∙e∙s comme blanc∙he∙s. []
  2. Abréviation de l’anglais 'Female-to-Male' (trad.: féminin vers masculin) ; le terme désigne une personne qui transitionne vers une identité de genre masculine. Le terme 'Male-to-Female' s’emploie pour désigner une personne qui transitionne vers une identité de genre féminine. []
  3. Mecs trans. []
  4. Le terme désigne une personne présentant dans son expression de genre des caractéristiques traditionnellement considérées comme féminines. []
  5. Souci de l’autre, bienveillance. []