« Delwendé » de S.Pierre Yameogo

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

DelwendeDelwende est un film qui oscille. Qui oscille entre message, dénonciation explicite d’un patriarcat protéiforme et une tendance à prescrire parfois. Qui tire aussi souvent vers la grâce documentaire quand S. Pierre Yameogo saisit avec maestria la chaleur de liesses rurales, l’effroi glaçant des centres pour femmes bannies à Ouagadougou, le geste artisanal, l’architectures des terres, des paysages, des villes.
Revenons au message. Le film hésite entre l’annonciation des aubes à venir et le désir de les faire advenir par le cinéma, de provoquer miraculeusement, à l’image de l’ordre biblique contenu dans le titre français, une révolution des femmes burkinabées.

Pourtant, attentif dans le film, le réalisateur se défie des paternalismes bienveillants ; les rares hommes de bonne volonté y sont contraints d’accepter qu’ils sont disqualifiés par leur classe, leur genre. Ils sont des alliés peu crédibles. L’héroïne Pougbila dira à l’un des rares hommes qui semble juste et sincère que ce qu’il peut faire pour elle c’est la «laisser tranquille ».

DelwendeLe mouvement c’est elle, jeune, seule mais autonome. Pougbila qui marche sans cesse, décidée, plantant à chaque pas sa colère dans la terre pour aller vers l’affrontement et l’éclosion de la vérité et de la justice. Mettre un terme à la soumission mais plus encore à la fuite.
Dès le début pourtant s’esquisse une tragédie classique mais c’est pour mieux en briser le cycle. Une jeune héroïne explose à l’écran de joie pure lors d’une fête, où les intérêts, notamment masculins, qu’elle suscite, annonce la fin de l’insouciance. Très vite, elle est violée, puis mariée de force et éloignée du village pour protéger le coupable. Pour les mêmes raisons sa mère qui tente de connaître l’agresseur est chassée du village comme sorcière. Elle va errer dans le dénuement le plus total, abandonnée de tous. D’emblée les deux femmes qui peuvent troubler le pouvoir patriarcal sont hors-jeu.

Mais Pougbila est la jeunesse qu’appelle le réalisateur, celle qui ne doit plus céder, contrairement à sa mère Naboko ou d’autres vieilles femmes, solidaires mais soumises. Elle sera l’élan de révolte. Parce qu’elle veut la justice pour sa mère, pour les femmes, contre le patriarcat, et pour elle-même, contre son violeur, contre tous les violeurs, elle rompt le schéma tragique avec l’énergie de la légitimité. Elle et sa mère doivent revenir au village pour que justice soit faite. Le réalisateur rejette les discours qui placent le salut des femmes dans l’extraction de leur société d’origine, parce justement, à ses yeux, la force de changer la société entière est chez les femmes.

DelwendeL’héroïne doit revenir pour être à l’opposé de ces femmes qui comme sa mère ont été bannies, ces femmes bien réelles que Pierre Yameogo montrent dans le centre de Delwendé créé en 1963 à Ouagadougou. C’est là qu’échouent un faible pourcentage de celles qu’on a désignées comme « mangeuses d’âmes », sorcières, victimes expiatoires d’une violence ahurissante.
Mais cette violence qui condamne celles dont la société ne veut plus, fait partie d’un système patriarcal bien cadré, rivé aux traditions qui l’arrange.
Poubgbila va briser les cadres. Elle brise les cadres imposés de la communication, que le film n’a de cesse de questionner ; silences imposés à Pougbila, à Napoko sa mère, à la radio d’Elie le fou-sage du village. Or c’est là que se trouvent les vérités ; sur le viol, sur la sorcellerie, sur l’épidémie de méningite qui tue les enfants du village.

Le réalisateur montre un groupe crispé, figé dans ses protocoles de communication. Le grésillement lancinant de la radio d’Elie est le symbole des voix dont on ne va plus pouvoir se protéger, se cacher : c’est la voix des femmes dans la part la plus intéressante du discours du film. Mais ce sont aussi la modernité et le prétendu développement, dans le volet qui nous laisse le plus sceptique.
En effet, les femmes sont perpétuellement montrées en activité ; travaux domestiques et filature du coton. Le coton symbolise le potentiel économique du Burkina Faso, qui en est avec l’or la ressource principal. Donc les femmes filent sans cesse et les hommes ne font rien. Si la dénonciation du patriarcat est pertinente, la promotion de l’avenir par l’économique et la productivité laisse plus sceptique.

Delwende est donc un film qui nous séduit plus par ses constats que dans ses propositions. Plus par l’éloquence de ses images que par ses côtés trop démonstratifs. C’est une œuvre qui s’intègre bien, en tous cas, dans la filmographie de combat, sans complaisance, de Yameogo.

Saint Pierre Yameogo est né le 15 mai 1955 à Koudougou (Burkina Faso).  Il réalise des films depuis 1984. Son dernier film Ba Yiri, la patrie est sorti en 2011 et parle de ce qu’ont subi pendant le conflit ivoirien les populations burkinabées, notamment les femmes, massivement violées. Il y parle aussi des conditions du retour des burkinabéEs au Burkina, dans leur patrie.

Cases Rebelles (Juin 2013)

Vous aimerez peut-être :