Derrière les fronts d’Alexandra Dols

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Tenir un charbon brûlant

Il y a quelques mois Alexandra DOLS, réalisatrice nous avait demandé si l’on aimerait écrire un texte sur son film Derrière les fronts : Résistances et résiliences en Palestine à l’occasion de sa sortie en salle. Auditrice et lectrice de Cases Rebelles, Alexandra était intéressée par notre point de vue sur son film qui articule nombre des thématiques auxquelles nous essayons de réfléchir. La demande étant inédite, puisque nous ne produisons généralement que sur les noirEs, nous lui avons répondu que nous regarderions le film et que nous écririons dessus  si cela faisait sens pour nous. Le texte qui suit1 est donc le fruit de cette belle découverte que l’on vous conseille ainsi que le livre du même nom sorti chez PMN/Hybrid Pulse2 .

 

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Une danse peut être si unique, exprimer l’intime, comme nos fantasmes et nos rêves. Samah JABR

La poésie du film d’Alexandra Dols n’a rien de la fuite. Elle convoque la Palestine dans une complexité vibrante qui tient au souffle, aux mots de Samah Jabr.

Derrière les fronts, derrière le sort fait aux corps, épuisés, massacrés, meurtris, enfermés, il y a les âmes. Samah, psychiatre, psychothérapeute, professeure et écrivaine, essaie de nommer, écouter, soigner :

il y a une sorte d’hypocrisie dans le fait de traiter ce qu’on nomme schizophrénie, bipolarité, dépression, etc., tout en ignorant la psychopathologie quotidienne de la vie ordinaire en Palestine qui, elle, n’a aucune étiquette.

Ses chroniques, ses analyses sur la souffrance mentale des palestinienNEs, s’étoilent ici entre les récits de résistance, de Sumud et de blessures ouvertes. C’est la force du film d’énoncer, d’incarner la violence psychique constamment renouvelée de la Nakbah, catastrophe continue, « processus » nous dit Samah Jabr. Entendre la variété des conséquences mentales de l’occupation, les traumas transgénérationnels, c’est appréhender les luttes palestiniennes autrement. On sait comment Black Rage3  ou, bien entendu, les travaux de Fanon amplifièrent les analyses de l’oppression raciale. De l’infériorité intériorisée aux joies de combattre, défier, on voit ici comment l’esprit développe une palette infinie de réponses à la terreur. Et c’est un enjeu majeur de tout processus de décolonisation d’embrasser cela (aussi parce que toute colonisation repose sur des propagandes actives de psychiatrisation de l’Autre) sans jugement ni déni, avec bienveillance : dans la complexité des surcompensations, décompensations, névroses, non-dits, transcendances et résiliences. Il s’agit aussi de ne pas consentir à sa propre « désensibilisation ».

Personne ne te voit, toi qui danse seule dans l’obscurité !

Face au peu de moyens, Samah doute mais garde le cap. Même si rester fidèle à ses principes « c’est comme tenir un charbon brûlant ». La circulation pénible, l’enfer des checks-points sont les métaphores de cette persistance appliquée, malgré les menaces permanentes : le fusil de l’occupation braqué contre la tempe et contre l’esprit.

Derrière les fronts est beau parce qu’il sonde les marges du combat pour en redéfinir l’essence. Parce que les termes de la réflexion, de ce qui fait résistance sont posés par les concernéEs. Le film essaie aussi d’éviter le spectaculaire de la mort, des corps ensanglantés, sans réussir complètement.

Mais derrière les fronts, Alexandra Dols chemine. Dès le début, avant de s’effacer, en voix off elle dit simplement comment son premier film Moudjahidate l’a menée aux écrits lumineux de Samah. D’une colonisation à l’autre, de l’Algérie à la Palestine, une pensée et un regard circulent, questionnent. Une démarche s’affirme, s’affine ; en sons, musiques et expérimentations esthétiques. C’est le début d’une œuvre consciente de ses responsabilités. D’ailleurs le film dit aussi « l’apathie du reste du monde ». Et sans doute que la banalisation de la mort palestinienne – comme pour tout crime de masse qui dure, auquel on s’habitue – a un coût psychique pour l’ensemble du vivant.

Cases Rebelles (Août 2017)

  1. initialement paru dans le journal du film disponible ici
  2. Derrière les fronts : Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, PMN Editions/Hybrid Pulse, 2018
  3. Black rage, William H. Grier et Price M. Cobbs, 1968.