« Devant la mort… », Albert OSCAR, combattant martiniquais

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES

Devant moi la mort... Albert OSCARLe 19 Novembre 1979, dans le hall de la préfecture de Fort-de-France, un martiniquais de 32 ans entamait une grève de la faim. Albert OSCAR, un homme du peuple, combattait l’injustice de l’État colonial français une fois de plus : sa détermination allait faire de lui un symbole de dignité et un signe de ralliement pour des martiniquaisEs avides d’émancipation.

Je vivais en pays dominé, voilà déjà 400 ans, par une puissance étrangère. La pauvreté de l’action culturelle et éducative soulignait avec force la présence de l’Autre en nous.

Cependant, tout n’était pas perdu et, dans la nuit de la colonisation, une lueur allait commencer à naître : la conscience nationale.

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1947 – 1966 : Enfant  de la domination coloniale

Paroxysme d’une lutte désespérée et déséquilibrée, la grève de la faim, durant laquelle ce livre1 a été commencé, mène Oscar à l’introspection, l’analyse politique et affective d’un parcours de vie. Du chemin qui l’a modelé en combattant solitaire.

C’est au Sud de la Martinique, à Sainte Luce, où sa mère était marchande de poissons, que cet ainé d’une fratrie de six, né en 1947 , a grandi dans une extrême pauvreté.

 L’aspect le plus pénible de son métier était de battre la campagne à pieds, vingt kilomètres avec 40kg de poissons sur la tête. (…)

Les jours de pluie étaient terribles, les routes et les sentiers étaient glissants ; nous tombions souvent, nous mêlant aux poissons ; après avoir remis ceux-ci dans le panier, l’éternel problème réapparaissait comme une hantise : comment placer le panier sur la tête de ma mère ; je n’étais qu’un « bout de choux » et le panier était trop lourd pour que je puisse le soulever. Alors, sous ce ciel pluvieux, ces longs moments à attendre que passe une âme charitable grossissaient notre misère et notre amertume.

Le père biologique est un géreur qui use de son pouvoir pour contraindre les femmes sexuellement.2 Albert doit implorer pour le moindre soutien financier l’homme, qui revendique sans les assumer une cinquantaine de paternité.

Les souvenirs d’école sont empreints d’une violence extrême intrinsèque à la colonialité du système scolaire dans le projet assimilationniste :

Je n’ai jamais aimé l’école où dès mon plus jeune âge, on m’apprenait la prière à coups de bâtons, c’était toujours à coups de bâtons, de claques, de tapes sur la tête, d’injures, d’insultes, et de mépris pour les enfants du petit peuple que les instituteurs, plus sots que nous encore, nous éduquaient.

À dix ans, j’ai eu le tympan droit crevé par un soufflet bien appliqué sur l’oreille ;

En 1964, l’adolescent est renvoyé du Collège agricole de Tivoli. De quoi s’est-il rendu coupable ? Il a eu un « réflexe d’auto-défense » après que le directeur, un « nostalgique de l’Algérie » lui ait assené un féroce coup de pied. La violence éducative raciste frappe  ; c’est la victime qu’on condamne.

1966 – 1978 : Destin Triangulaire

Oscar cumule un temps des petits métiers puis réussit le concours de facteur. Il quitte la Martinique  en octobre 1966 sur le paquebot Antilles en troisième classe. Contraint à l’exil, il fait ses adieux à Idana sa mère, qui décèdera avant qu’il n’ait la possibilité de revenir.

En guise de troisième classe nous fûmes placés dans la cale du bateau, cela avait peu d’importance tant était grand notre désir de connaître la France, notre « Amérique ».

Combien était grand mon espoir, à 19 ans ; et combien est immense aujourd’hui mon désespoir !…

Couché, là, désespéré… Non ! Ce n’est pas naturel que des hommes puissent balloter des êtres humains au gré de leur humeur, de leurs caprices, de leurs intérêts… De leur lâcheté, de leur égoïsme, de leur racisme…

Couché, là, ce qui m’apparaît nettement, avec ce recul du temps, c’est que, aveuglé par la faim, par l’information officielle, ou non, j’avais été abusé, moi fils de la traite silencieuse…

De l’entreprise d’exode massive du BUMIDOM exhalent déjà de forts relents de déportation esclavagiste mais les PTT poussent le cynisme jusqu’à faire voyager les futurs exploités à fond de cale. Terriblement lucides, les analyses ici mettent à nu le système avec une pertinence amère qui n’est pas sans rappeler  George Jackson, qu’Oscar admire et appelle « mon frère ».

L’arrivée en France c’est tout d’abord le froid.

Ainsi, tout commença sans transition, sans un moment, sans un jour d’acclimatation, de répit, par une température en dessous de zéro.

Il neigeait en ce début du mois de novembre à Paris ; je sentais mes orteils éclater dans mes souliers, des lettres tombaient et mes doigts ne pouvaient se plier pour les ramasser. Je ne sentais plus mes oreilles, mes lèvres étaient lourdes et me brûlaient, mon nez coulait… Je ne savais plus si je pleurais ou si c’était le froid qui forçait les larmes. Je tombais lourdement, sur le verglas et, m’étais-je relevé que je retombais… Les morsures du froid étaient telles que tout mon corps devenait insensible…

Et Oscar découvre aux PTT et dans la rue d’autres glaçantes morsures : des  « negro« , des « blanche neige » et de la violence physique. L’hexagone recèle de mépris et de racisme inédits, mais aussi de solidarités, de fraternités, d’une autre conscience de soi :

Ainsi découvrais-je le racisme.

Et cela allait envahir peu à peu tout le champ de ma conscience pour se transformer en agressivité.

Agressivité positive en ce sens qu’elle me permit de partir à la recherche d’un « moi », de mon identité et de mieux comprendre et connaître les autres immigrés : Arabes, Africains, que l’on m’incitait à haïr.

Après trois ans dans le même bureau de poste de banlieue Albert Oscar est à sa demande muté aux chèques postaux de Paris. Il travaille de nuit pour aller à l’université le jour :

Alors la nuit je vivais dans le milieu des travailleurs et, de jour, dans celui des étudiants. Tout cela était pénible, mais enrichissant. Les apports amicaux et fraternels que j’entretenais à la faculté avec mes frères d’Afrique me permirent de découvrir le continent de mes ancêtres auquel je fus arraché voilà trois siècles…

Un enfant naît mais la mère le quitte quelques mois plus tard :

Vivre seul avec ma fille dans ce grand Paris avec un salaire de misère, à l’âge où les jeunes ne pensent qu’à s’amuser me permit de prendre conscience de certaines choses, notamment de la misère de certaines femmes abandonnées avec leur bébé ; de la misère des enfants que mon père a semé, sans s’en soucier.

Plus tard il épouse Josette, une blanche qu’il trouve « différente des autres ». Dans la famille de celle-ci ou à Paris le couple est confronté au racisme. En 1974, c’est un premier retour en Martinique. Mais l’entourage ne comprend pas ce mariage. Josette elle-même se lasse des Antilles qu’elle quitte, juste trois mois après l’arrivée, avec le fils qu’ils ont eu ensemble.

Oscar enseigne pour la première  fois comme professeur au Marin :

Toutefois, les deux classes qu’on m’avait assignées exigeaient de moi une dépense physique considérable. J’aurais pu faire comme beaucoup d’enseignants, boucher mes oreilles, faire le magnétophone et, à la fin du mois encaisser la paye ; mais je n’avais pas fait tant de sacrifices pour en arriver là. Je rêvais d’une école fraternelle dans une Martinique fraternelle. C’était mon idéal (…)

Un an plus tard, Oscar repart à contrecœur en France pour Bordeaux, avec Arielle sa nouvelle compagne qui doit y achever des études. Il enseigne dans deux établissements où ses compétences font de lui un professeur particulièrement apprécié, des élèves et de leurs parents.

1978 – 1979 : Affronter la machine coloniale

Albert OSCAR: Devant moi la mort...Le retour en Martinique en 1978 a des airs d’inéluctable. Inévitable confrontation de l’homme libre avec ceux qui maintiennent sa terre sous leur joug. Dans l’éducation règne le recteur Doumenge, auteur de nombre de sorties racistes, incriminant professeurs et parents martiniquais, appelant à faire venir un maximum d’enseignants de  France.

Oscar attaque l’année scolaire 1978-1979 dans un L.E.P au Marin. C’est avec le chef d’établissement qu’il va avoir maille à partir à plusieurs reprises jusqu’aux coups. Dans toute la Martinique, l’année sera marquée par des scandales racistes en milieu scolaire. Et à Baimbridge en Guadeloupe où une « bataille rangée » a lieu : « à l’origine des incidents, le port par une jeune élève métropolitaine d’un tee-shirt portant l’inscription ‘Je suis raciste, je n’aime pas les nègres‘. » L’école, centre névralgique des politiques assimilationnistes, cristallise les  violences, des programmes eurocentrés jusqu’aux élèves battus en passant par les méthodes de recrutement racistes.  Il existe à l’époque une véritable volonté de blanchir le corps enseignant dont le recteur, Doumenge, s’est fait l’écho dans la presse. Ajoutons ici que ces aspirations ont longtemps perduré et qu’on en trouve aujourd’hui encore des persistances. Nous considérons toujours que chaque enseignant blanc muté aujourd’hui dans les Caraïbes dites françaises bénéficie de cette manifestation scolaire de la suprématie blanche et qu’il en devient le propagandiste actif.

Dans un tel environnement, un juste comme Oscar, est assis sur une bombe à retardement. Le 10 octobre, OLIVIERI, le chef d’établissement, l’insulte. Ce dernier est contraint de s’excuser suite à une mobilisation des profs. Mais il a déjà écrit un rapport qui vaut à Oscar une lettre de Doumenge le menaçant d’expulsion en cas d’autres problèmes. En décembre, suite à une absence autorisée pour un congé de paternité, il est de nouveau  insulté par Olivieri ; une altercation violente éclate. Arrêté 5 jours, Oscar apprend à son retour qu’il est suspendu. Là, c’est toute l’école, élèves et professeurs, qui se mobilise immédiatement. De peur, l’administration décide de lever les sanctions.

Par la suite le directeur change de tactique et s’applique à trouver des alliés avec qui il organise une pétition contre Oscar. Le 18 Mai, Oscar se fait agresser par un des collègues impliqués dans le complot. Il se défend mais prend un violent coup de poing américain par Olivieri qui intervient par surprise. Il perd connaissance et est emmené l’hôpital.

1979 – 1980 : Enfants de Lubin

Dans son livre, Albert OSCAR fait une juste comparaison avec l’affaire qui mena à l’insurrection du Sud, c’est-à-dire la bousculade entre Augier De Maintenon  et Lubin. Pourquoi à juste titre? Parce que les deux ont porté plainte et que c’est le seul vrai blessé des deux que l’on juge en priorité.  Parce que les gendarmes n’ont jamais voulu entendre les témoins. Parce que sans surprise c’est Oscar qui est condamné le 7 septembre à 6 mois de prison dont 3 fermes et 3000F d’amende. Il est aussi radié de l’enseignement. De 1870 à 1979, la justice coloniale suit son cours, le même cours. C’est le légendaire Camille Darsières à la tête d’un collectif de 5 avocats qui défendait Oscar. En plein procès, ils ont tous quitté le tribunal, Darsières « s’estimant empêché de défendre son client.« 

Acculé, Oscar se rend à la préfecture protester de sa radiation. Confronté à une fin de non recevoir, il lance sa grève de la faim la 19 novembre 1979:

J’avais 32 ans, je décidai d’aller jusqu’au bout : dévoiler cette hypocrisie française… Même si je devais  y laisser ma vie.

À huit heures précises, dans le hall de la Préfecture3 , face au bureau du « Gouverneur » français, je commençais une grève de la faim. J’avais choisi ce lieu symbolique ; lieu de pouvoir et d’aliénation.

La Martinique s’émut quand elle le sut. Et dès le 20 Novembre de tous les coins de la Martinique, des martiniquais vinrent avec leur cœur, avec leur âme. Jamais je n’oublierai le visage de ces quinquagénaires, de ces mères de famille qui, les larmes aux yeux, me tenaient la main, les gens du peuple. Enfin je découvris les replis profonds de mon peuple !

Albert OSCAR en grève de la faimAu bout de dix jours Oscar, qui est entre temps tombé malade, est hospitalisé et doit cesser sa grève de la faim. Le 28 une délégation composée d’enseignants du COREM, de Darsières, d’un représentant des parents d’élèves et de madame Oscar est reçue au secrétariat général du rectorat.

Le 18 décembre 1979 la Cour d’appel change la condamnation : 5 mois de prison dont deux mois fermes.

Sept mois plus tard, le 28 juillet 1980 à 5h30 du matin, une dizaine gardes mobiles en armes et gilets pare-balles procèdent à l’arrestation violente d’Oscar. Il est menotté et traîné en pyjama :

Cinq voitures de gardes mobiles m’attendaient dans l’impasse où j’habite tandis qu’une dizaine  encerclaient le bourg, deux prirent la tête et deux autres fermaient la marche de cette étrange caravane.

Ainsi, ils avaient décidé de mettre en branle divers escadrons afin de bien montrer à l’ennemi que la France demeurait la puissance mondiale que chacun sait…

À aucun moment on a cherché à le convoquer. C’est une véritable démonstration de force qui sanctionne le courage d’un homme et l’élan populaire qui l’a accompagné. La punition judiciaire, la radiation professionnelle ne suffisent pas ; le pouvoir colonial doit humilier, traumatiser Oscar et toute sa famille.

1980 : À l’ombre de la prison de l’homme blanc

Rapidement Arielle OSCAR mobilise : Frantz Agasta, le journal Le Naïf, le COREM. Un tract sort pour informer la population martiniquaise :

Ainsi, le soir du Mardi 29 Juillet 1980 la lecture du communiqué de la Parole au Peuple à la radio dénonçant l’arrestation brutale et demandant la libération immédiate sans condition du patriote OSCAR fut ponctuée d’une immense clameur dans la prison, dans cette prison où des jeunes sont détenus… Des jeunes noirs!

L’affaire gagne toute la population. Des manifestations s’organisent. À l’intérieur, Oscar observe les détenus, les matons, analyse le monde carcéral. Une fois la stupeur passée, il est prêt de nouveau au combat pour la dignité, le justice et la liberté.

Tous les noirs, où qu’ils soient, quels que soient leurs crimes, même des crimes contre d’autres noirs sont des prisonniers politiques, du fait que le système les a traités différemment des blancs. La blanchaille tire avantage de toutes les lois et trouve des échappatoires partout ; elle a surtout l’avantage d’être jugée par ses semblables – d’autres blancs. Le même procès intenté à une personne intenté à une personne noire se terminera par une condamnation, on peut presque dire que c’est couru. Et c’est une décision politique que les noirs ne bénéficient pas de ce genre d’avantages.4

En guise d’absence de conclusion

C’est au fond de la cellule que s’interrompt le récit d’OSCAR. Nous ne connaissons malheureusement pas la suite ; l’auteur annonce pourtant la parution de « À l’ombre de la prison de l’homme blanc ». Encore une fois nous nous proposons de vous parler de livres difficiles à trouver, faisant état d’histoires enfouies dans les mémoires, qui manquent cruellement à notre patrimoine militant.

La Martinique des années 70 qu’a connu OSCAR était un bouillonnement. Comment allait-on vivre dignement au  pays alors que la France organisait l’exode massive avec le BUMIDOM, un « génocide par substitution » qui vidait le pays de ses forces vives ? Là-bas, les populations martiniquaises étaient majoritairement condamnées à être subalternes. Au pays, l’assimilationnisme appelé par la loi de départementalisation de 1946 avait largement resserré son nœud coulant. Il s’exprimait à plein dans un système éducatif aliénant, raciste et férocement destructeur. Albert OSCAR lui a opposé sa soif impérieuse de justice, secouant les colons ainsi que les révolutionnaires trop bavards, intimant à chacun de prendre ses responsabilités. Son court récit, est haletant, chaotique et émouvant. De l’homme seul  au collectif une certaine Martinique s’anime, vibre, combat criant au monde sa détermination à être libre.

 

M.L.  – Cases Rebelles (18 Septembre 2017)

  1. Albert Oscar, « Devant moi la mort…« , date de publication inconnue
  2. Ce type de harcèlement et d’abus sexuels dans le milieu agricole est notamment documenté dans Chalvet, La conquête de la dignité un film réalisé par Camille Mauduech qui raconte des événements contemporains et fait un état des lieux édifiant des conditions de vie des travailleurSEs à l’époque.
  3. Oscar poursuivra sa grève de la faim à la Maison des Syndicats
  4. extrait de Blood in my eye de Georges Jackson (1972) cité par Albert Oscar, Devant moi la mort…

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