Eblouissante saison de Léonora Miano

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE, AFROEUROPE

couverture du livre la saison de l'ombreLes images d’Épinal, des mots magiques comme Gorée, « Racines » ou Victor Schoelcher, les postures politico-mémorielles, et les lavages de cerveau de l’Occident ne constitueront jamais une histoire juste et affective de l’esclavage des noirEs. Rien de cela ne nous protégera non plus des prises d’otage récurrentes de l’agenda humaniste blanc. Cet attentat tragique doit s’écrire dans l’effort pluriel des africain-e-s et des afro-descendantEs, en accord avec les différents espaces, temporalités et modalités de ce drame particulier. Ça se faire aussi en conscience et à distance mesurée des productions afro-américaines qui – parce qu’elles sont majoritaires – bornent souvent nos regards sur l‘expérience noire.

Dans La Saison de l’ombre Léonora Miano conte quelque part en Afrique centrale les derniers jours des Mulongo, un clan isolé dans l’intérieur des terres, précipité dans l’effroi esclavagiste.
À travers l’enquête sur les premières disparitions, les suppositions collectives, l’exclusion des mères de disparus, les relations entre clans bouleversées par la puissance de la poudre, l’auteure représente brillamment un terrible glissement ; celui d’un temps de morale, de coutumes, de règles, happé en un clin d’œil vers l’ère irrévocable et féroce du capitalisme négrier.

Accueillir la nuit
Pas la peine de se le cacher, dans d’autres livres Léonora Miano avait su nous exaspérer avec ses généralisations dangereuses sur l’Afrique ; tout en sachant par ailleurs toucher juste aussi.
On sait que son travail a l’éclat d’un cap tenu, des thèses solides soudées à des nécessités intimes. Sa poétique est habitée : vacillement, radicalité, beauté et espérance rigoureuse. Ici, dans La Saison de l’ombre, tout se conjugue de manière exemplaire :

Je crois que vraiment notre monde a été entièrement transformé par quelque chose dont nous ne parlons jamais et ça me semble essentiel d’essayer de retrouver une trace de cette mémoire, parce que j’ai le sentiment que si cette absence perdure, si elle persiste, il y a une partie de soi-même qu’on ne pourra jamais comprendre (…)1

Cette foi fait écho d’un autre côté du cimetière Atlantique à la voix d’Édouard Glissant :

Le passé, notre passé subi, qui n’est pas encore histoire pour nous, est pourtant là (ici) qui nous lancine. La tâche de l’écrivain est d’explorer ce lancinement, de le « révéler » de manière continue dans le présent et l’actuel.

Parce que la mémoire historique fut trop souvent raturée, l’écrivain doit “fouiller” cette mémoire, à partir de traces parfois latentes qu’il a repérées dans le réel. »2

Prenant acte des silences du continent africain, s’appuyant sur sa connaissance du cas de figure camerounais, Léonora Miano recompose courageusement et talentueusement sa part du trajet, en tant qu’écrivaine africaine : elle substitue des mots au déni et à la sidération.
Elle dit les razzias. Le désarroi et la douleur de l’absence chez « celles dont les fils n’ont pas été retrouvés ».

La fiction, quand le silence est tellement intense, est peut-être le seul moyen d‘arriver à faire émerger une parole, à mener une réflexion douloureuse, parce que ça va pas être agréable hein… Pourquoi ? Parce que la fiction permet de travailler essentiellement sur le vécu humain.3

Chez Miano, la forme romanesque baignée de réalisme merveilleux sert à questionner la place des événements dans nos consciences, enjeu majeur d’un futur constructif.
Grâce à son empathie, ses vécus africain et européen, son sérieux historique, elle élabore une œuvre de reconnexion : reconnexion temporelle avec le passé, reconnexion géographique entre les africain-e-s du continent et les déporté-e-s
Chez elle, on n‘est jamais dans la fuite ou le défilement. Que ce soit chez les imaginaires Mulongo ou dans le fantasmatique Mboasu des Aubes écarlates4 , la responsabilité veille toujours. Arcboutée sur des questions fondamentales et la nécessité de faire avec tout le réel. Ici, « celles dont les fils n’ont pas été retrouvés » incarnent l’Afrique dont les enfants furent enlevés : entre révolte, résistance, quête, prostration, déni. Que faut-il faire du souvenir des enlevé-e-s, de cette mémoire douloureuse, des absences de réponses, des destinations inconnues ?

Une écriture cicatrisante

En tant qu’afro-caribéen, descendant d’esclaves, c’est l’émotion d’une écriture cicatrisante qui m’a submergé. En vagues sourdes et profondes. Même si l’objectif initial de Miano semble être de refaire une place sur le continent à la douleur de celles et ceux dont les proches « n’ont pas été retrouvés », elle parvient simultanément à une formidable recomposition : elle replace les rapts de nos ancêtres dans la collectivité africaine. Rarement une œuvre sur l’esclavage ne m’avait semblé si juste, redonnant un statut affectif aux enlevé-e-s et par conséquent à nous leurs descendant-e-s.

Il est salutaire d’expérimenter à travers ce livre, les refus, les douleurs. Il est bon qu’une écrivaine ait choisi de se saisir du patrimoine oral existant. Il est bon que ce livre réussi nous soit commun, continentaux, diasporiques, descendantEs d’esclaves, suturant quelque peu l’inestimable brisure.

Parce que la caractéristique de l’esclavage c’est bien l’irréversibilité : l’instauration d’un nouvel ordre du monde.

Suite au grand incendie, réel et métaphorique, à la disparition consécutive de 10 jeunes garçons, le clan essaie de se récupérer, de sauver la communauté. Les dispositifs sociaux et le système magico-religieux s’appliquent à interpréter, à réordonner, à circonscrire le drame.
Et c’est un tour de force littéraire que cette perspective à hauteur d’être, dans l’intensité de ce qui n’est d’abord perçu que comme un tragique fait divers. Seuls quelques personnages privilégiés découvriront petit à petit l’ampleur du crime. Beaucoup périront sans réponses, n’en ayant perçu que des bribes. Ce souci de l’intime et du particulier est transversal dans l’œuvre de Miano : elle se confronte aux chaos, historiques et politiques, au travers de personnages en questionnement. Souvent dépassé-e-s mais actif-ve-s.

Dans La saison de l’ombre, les Mulongo cherchent encore à se réorganiser qu’ils sont de nouveau attaqués et leur civilisation est réduite à néant. Effroi d’une fin de monde en un claquement de doigt. Le « grand incendie » n’était que l’aube des drames démesurés, qui aujourd’hui encore agitent le continent et continuent de frapper une partie de ses populations dispersées.

Puis, les étrangers vus de pongo par l’océan étaient apparus. Les Côtiers avaient rapidement pris conscience des avantages à tirer de relations avec les hommes à pieds de poule. Ces derniers leur procuraient des marchandises étonnantes contre de l’huile, des dents ou des défenses d’éléphants. Ils avaient été les premiers à se vêtir d’étoffes tissées par les étrangers. Ces tissus à motifs imprimés faisaient fureur, chez les Isedu. Leurs princes étaient, par ailleurs, entrés en possession d’armes qui crachaient la foudre, faisaient un bruit de tonnerre. Quand leurs associés avaient réclamés des personnes humaines en échange de ces équipements, les Côtiers leur avaient d’abord remis quelques-uns de leurs soumis ou des individus ayant gravement contrevenu aux lois du clan. En échange, ils n’acceptaient que les fameux instruments de combat.
Au fil du temps, la demande en hommes avait crû. Les soumis ou les fauteurs de trouble n’étaient plus assez nombreux en pays isedu, pour satisfaire les hommes aux pieds de poule.  Les princes de la côte, souhaitant doter leurs bataillons d’élite de ces nouvelles armes, n’avaient pas hésiter à aller faire des prisonniers chez les Bwele. Opérant de nuit, ils s’attaquaient principalement aux villages les plus proches de leur territoire.

La course contre quelle montre ?

Et les marionnettistes et leurs serviteurs ont tout intêret à garder ce rythme d’enfer. Qu’on peut être tenté-e-s de suivre. Tenté-e-s d’embrasser l’heure de la poudre et du chaos, le tempo des mystérieux « hommes à pieds de poule », clés et sources du malheur. Le tempo de l’Occident. De sa modernité univoque. Et sa géographie de conquêtes, rapts, appropriations, pillages.
Et le silence d’aujourd’hui n’est pas la moindre des victoires du système qui nous intime d’aller de l’avant, d‘acclamer les mots et les concepts des vainqueur-e-s.

Léonora Miano, elle, accorde résolument ses battements à ses propres enjeux .
La clé du mystère qui troubla le ciel des Mulongo nous la connaissons aujourd’hui : c’est l’horreur esclavagiste. Mais que savons-nous vraiment de ce vacillement ? Que voulons-nous savoir du mal qu’il nous a fait ou nous fait encore? Du désastre émotionnel qu’il a constitué? Des mort-e-s sans sépultures? Que voulons-nous en faire?

En fin d’ouvrage, je remercie Lucie Mami Noor Nkake, auteur d’un rapport d’enquête intitulé « La Mémoire de la capture ». Elle s’est demandé comment les Subsahariens se transmettent cette mémoire, sachant que les populations précoloniales n’écrivaient pas. Ce qui m’a touchée, c’est le terme « capture ». Il déplace la perspective. On ne parle plus seulement de commerce. On demande aux gens : « vous souvenez-vous qu’on vous a arraché des proches? »5

Ce livre, comme d’autres, nous rappellent que nous ne sommes pas condamné-e-s aux tricotages individuels. Que nous ne sommes pas obligé-e-s de murer nos souffrances dans le silence, la honte, les approximations ou la grandiloquence. Il nous rappelle magnifiquement que les peuples noirs conservent un passé et un destin commun ; qu’ils doivent étudier et construire ensemble.

Ses pas l’ont conduite en ce lieu appelé Bebayedi, un espace abritant un peuple neuf, un lieu dont le nom évoque à la fois la déchirure et le commencement. La rupture et la naissance. Bebayedi est une genèse. Ceux qui sont ici ont des ancêtres multiples, des langues différentes. Pourtant, ils ne font qu’un. Ils ont fui la fureur, le fracas. Ils ont jailli du chaos, refusé de se laisser entraîner dans une existence dont ils ne maitrisaient pas le sens, happer par une mort dont ils ne connaissaient ni les modalités, ni la finalité. Ce faisant, et sans en avoir précisément conçu le dessein, ils ont fait advenir un monde.

Bebayedi, village fictif, « hommage aux premiers habitants du village lacustre de Ganvié » renvoie au rêve plus global d’une nécessaire recomposition identitaire créolisée, d’après le trauma. À Beyabedi, un ancien esclave, Ebudi, refuse que sa mère continue à l’appeler par son vieux nom. Et son trouble c’est peut-être le nôtre. Les africain-e-s, sur le contient ou en diaspora, doivent se ré-énoncer, en rejoignant leurs douleurs et leurs absences, dans la compréhension collective du passé.

Sankofa est le nom d’un oiseau mythique. Il vole vers l’avant, le regard tourné en arrière, un œuf coincé dans le bec. L’œuf symbolise la postérité. Le fait que l’oiseau avance en regardant en arrière lui signifie que les ressorts de l’avenir sont dans le passé. Il ne s’agit pas de séjourner dans l’ancien temps, mais d’en retirer des enseignements.

Et notre mot de la fin sera cette phrase magistralement belle de courage et de détermination de Léonora Miano dans La Saison de l’ombre :

Il faut lutter, sans être certain de voir, soi-même, le jour du triomphe.

M.L. – Cases Rebelles (Mars 2014)

  1. Interview Léonora Miano pour la librairie Mollat
  2. Le Discours antillais, 1981
  3. Interview Léonora Miano pour la librairie Mollat
  4. Miano, 2009
  5. Ce que l’esclavage a fait à l’Afrique – interview de Léonora Miano dans le Nouvel Obsevateur

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