Élie DOMOTA : « Réaffirmer son attachement à l’indépendance nationale et lutter pour ça »

Publié en Catégorie: CARAïBES, HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES

Dessin représentant Elie DomotaVoici la version écrite de l’émission n°66 où nous avons eu le grand plaisir d’accueillir Élie DOMOTA, militant sans compromis contre l’exploitation capitaliste coloniale et pour la libération nationale de la Guadeloupe et de son peuple. C’est au cours du mouvement de grève du LKP de Janvier 2009 que le grand public a découvert ce membre du syndicat UGTG et du collectif LKP, mais bien entendu l’engagement politique d’Élie date. Dans cette interview, il nous dit comment il est venu au militantisme. Il nous parle d’Histoire, de négationnisme colonial et de l’action collective en cours en justice contre l’État français au sujet de l’indemnisation des propriétaires d’esclaves après l’abolition. On discute également des récentes luttes sociales, des échéances à venir… Bonne lecture !

  • Peux-tu te présenter, nous dire où tu as grandi, comment tu es venu au militantisme, si c’était présent dans ta famille et s’il y a eu des rencontres ou des événements déterminants qui t’ont mené à t’engager ?

E.D.: Je suis Élie Domota, actuellement le secrétaire général de l’UGTG, L’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe ; c’est un syndicat ouvrier, le syndicat majoritaire en Guadeloupe. Et je suis porte-parole du LKP, Lyannaj Kont Pwofitasyon qui a vu le jour en 2008.
Je suis Guadeloupéen, j’ai grandi à Pointe-Noire et à Basse-Terre, dans une famille, comme on dit, de condition modeste. J’ai quelques frères et sœurs. Et dès notre plus jeune âge, nous avons toujours été sensibilisés à la misère, la pauvreté et l’exploitation que les gens vivaient. Et c’est pour ça que tout naturellement au lycée j’ai fréquenté l’UNEG, l’Union Nationale des Élèves et Étudiants Guadeloupéens, j’ai fréquenté les membres de Bijengwa. C’est par l’intermédiaire de mon grand frère surtout que j’ai connu tous ces mouvements qui nous ont sensibilisés à la question de la souveraineté, à la question de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, à la question de l’indépendance nationale et à la question de savoir si c’était normal que nous demeurions une colonie sous le joug de l’État français et que nous soyons surexploités à cause de ce système colonial et capitaliste.

○ Tu peux nous en dire plus sur Bijengwa ? Le nom revient souvent mais il est difficile d’avoir plus de détails sur l’histoire du groupe.

Je ne peux pas vraiment te donner une réponse précise. J’étais tout gamin à l’époque, vraiment très très jeune. C’est plutôt des gens de la génération de mon grand frère qui était plus âgé, qui ont participé à la création et au développement de ce mouvement. C’était un mouvement – Bik a Jennès Gwadloup – qui rassemblait les jeunes dans l’objectif de changer notre vision sur le pays et contester l’hégémonie et la domination coloniale de l’État français sur notre pays. C’est un mouvement qui a ouvert les yeux à beaucoup beaucoup de jeunes ; il faisait partie de ce qu’on appelait le mouvement patriotique, aux côtes d’autres organisations comme l’UGTG, l’UPLG et d’autres organisations qui militaient pour une véritable souveraineté et l’indépendance nationale de la Guadeloupe, et pour débarrasser notre pays de la domination coloniale et capitaliste.

○ Je sais que tu as fait partie de la JOC, aussi…

Oui effectivement, quand j’étais plus jeune… Quand j’avais peut-être 11, 12 ans, je faisais partie des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes. Et tu sais, toutes ces organisations militaient pour nous ouvrir les yeux sur de nombreuses questions. Et je me souviens que c’est grâce à la JOC que j’ai appris un bout de l’histoire de notre pays : le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, la vérité sur la guerre de 1802 où sont morts Ignace et Delgrès. Ce n’est pas l’éducation nationale qui t’apprenait ça ; elle t’apprend que Victor Schœlcher a aboli l’esclavage et que la France était la patrie des abolitionnistes alors que c’était un état capitaliste, sanguinaire et esclavagiste.
Donc là aussi c’étaient des structures dans les quartiers, plus particulièrement dans les quartiers dits défavorisés, qui étaient présentes, qui accompagnaient les jeunes et nous permettaient de réfléchir et de nous forger notre propre esprit critique sur un certain nombre de sujets.

Carte de Guadeloupe1780

○ Aujourd’hui l’UGTG mène une action en justice avec LKP, COSE1 , Fondation Frantz Fanon, par rapport à l’indemnisation des propriétaires d’esclaves au moment de l’abolition. Peux-tu nous en parler ainsi que de la question de la terre qui est aussi complètement liée à ça ?

Il faut bien comprendre qu’à ce jour, que ce soit en Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion ou en Kanaky, notre situation est directement liée à la domination coloniale. Et l’Occident a toujours chercher à nous faire croire que tout ce qui s’est passé, c’était pour notre bien. Lorsque de l’Olive et Duplessis ont débarqué en 1635 en Guadeloupe, ils ont massacré les Indiens Kalina et ont volé leurs terres et ont proclamé que la Guadeloupe était française, eh bien, on peut considérer que c’est le point de départ de toutes ces atrocités. Environ un siècle plus tard, ils ont décidé de réduire les Africains en esclavage : donc ils ont déporté des millions d’Africains sur les terres de Guadeloupe qu’ils ont réduit en esclavage.
En 1794, grâce à la lutte, il y a eu une première abolition de l’esclavage surtout grâce à la lutte des Haïtiens qui ont brisé l’esclavage dès 1791.
Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage en 1802 alors que ce sont entre guillemets des citoyens français en Guadeloupe ; donc Napoléon réduit des citoyens français en esclavage… Et en 1848, ils abolissent l’esclavage et ils nous font croire que c’était dû à une volonté humaniste et humanitaire, mais ce qu’on constate dans la réalité – et même Victor Schœlcher l’admet dans son rapport- il dit que libérer les esclaves c’est avant tout pour sauver les maîtres, sauver les blancs et sauver la colonie,  parce que leur grande crainte était justement que la Guadeloupe et la Martinique deviennent des pays libres et indépendants comme Haïti. Donc l’abolition n’a jamais été un acte humaniste et humanitaire, il s’agissait d’un acte politique et économique visant à garder la mainmise sur les colonies et surtout à préserver la suprématie d’une minorité blanche sur une majorité de personnes d’origine kalina et africaine ici.

Et c’est pour ça que quand on regarde de plus près les décrets d’abolition de l’esclavage, il est écrit que l’esclavage est une atteinte à la dignité humaine mais dans le même texte, il est écrit qu’une loi va être votée à l’assemblée nationale pour pouvoir verser des indemnisation aux propriétaires d’esclaves. On est en pleine République en 1848, en pleine Seconde République : liberté, égalité, fraternité, sauvegarde de la dignité humaine, les grands principes de la déclaration universelle des droits de l’homme…
Cela signifiait qu’en fin de compte ils statuaient que le bourreau, le criminel, peut tirer bénéfice de son crime. C’est comme si au lieu de condamner quelqu’un qui viole une femme, on lui donne un diplôme pour avoir violé. C’est exactement selon ces principes-là que l’État français en 1848 et 1849 a voté des textes pour pouvoir indemniser les propriétaires d’esclaves, alors que dans le droit pénal français ou le droit international nul ne peut tirer bénéfice de son crime… sauf quand on a réduit des millions d’Africains déportés en esclavage.

C’est ainsi que les maîtres ont bien évidemment été indemnisés pendant plus de 20 ans. Ils leur ont permis de fonder des banques, leur ont donné des terres si bien que 250 plus tard, ce sont les héritiers de ces criminels qui contrôlent l’économie. C’est pour cela que la Fondation Frantz Fanon, le Collectif des agriculteurs de Sainte-Rose (COSE), l’UGTG et le LKP, nous avons décidé d’assigner l’État français en justice. Et ce que nous demandons c’est qu’un groupe d’experts composé de de géographes, d’économistes, d’historiens, soit mis en place précisément pour faire la lumière sur les préjudice subis par les indiens Kalinas, les premiers guadeloupéens que de l’ Olive et Duplessis, envoyés par Richelieu, ont massacré et auxquels ils ont volé leurs terres. Nous demandons que cette commission fasse le point également sur l’évaluation des préjudices subis par les millions d’Africains qu’ils ont attrapés, kidnappés et réduits en esclavage. Et bien évidemment, on demande que soit mise en place une véritable réforme agraire pour une nouvelle répartition des terres parce qu’aujourd’hui ce que l’on constate en fin de compte, c’est que nous sommes une société post-coloniale, post-esclavagiste mais qui est directement calquée et fonctionne à l’aune des mêmes paramètres que la société colonialiste et esclavagiste de l’époque.

Nous avons aussi déposé deux questions prioritaires de constitutionnalité devant la justice – alors en France ça prend deux mois mais ici ça prend au moins un an puisque l’audience a eu lieu au mois de juin. Nous demandons à ce que ces questions prioritaires de constitutionnalité soient transmises au Conseil constitutionnel parce que nos questions sont toutes simples : est-ce que l’article 5 du décret de la loi de 1848 qui prévoit le vote d’une loi à l’Assemblée nationale pour pouvoir indemniser des propriétaires d’esclaves et la loi du 30 avril 1849 qui calcule le montant des indemnisations à verser aux propriétaires d’esclaves sont conformes à la Constitution française ?
La réponse est non, bien évidemment. Comment se fait-il que la république française qui entre guillemets se gargarise d’être la patrie des droits de l’homme compte des textes aussi abominables et odieux parmi son arsenal juridique ? Et alors qu’est qu’ils ont fait ?! Par l’intermédiaire de M. Lurel, M. Letchimy, Carabin, Jalton2 – enfin quelques valets du système colonial français  – eh bien récemment ils ont déposé un amendement où ils effacent ces textes de l’arsenal, ou selon l’expression de Monsieur Lurel, « du corpus juridique français » ; comme si en effaçant le texte, on effaçait le crime et ses conséquences. C’est comme si un type violait une femme, et en se baignant, il effaçait le viol. Tu vois ? C’est exactement ce qu’ils sont en train de faire. Nous nous trouvons dans une situation où nous sommes confrontés à des bandits et à des criminels et c’est pourquoi nous avons publié un communiqué dans lequel nous disons Honte à Monsieur Lurel3 et tous les gens dans son entourage parce que ce que nous exigeons aujourd’hui c’est que ses textes soient jugés inconstitutionnels, non-conformes à la Constitution française. Parce que ce n’est pas ce qui est dit dans la Constitution française : en 1848-1849 la Constitution française stipule que ce sont les esclaves qui devaient être indemnisés, et que les propriétaires d’esclaves devaient être sanctionnés et condamnés parce qu’ils ont commis des crimes.

Deuxièmement, ce que nous disons c’est qu’il faut qu’une réforme agraire soit mise en place pour une nouvelle répartition des terres parce qu’il n’est pas normal que des descendants d’esclavagistes, aujourd’hui, soient propriétaires grâce au sang des crimes de leur famille – et tout le monde sait ce que leurs familles ont fait, tout le monde sait qui étaient leurs familles, alors cessons de se moquer des guadeloupéens.

Mais on dit tout ça sans haine ni violence, et bien évidemment nous avons ouvert le dossier de la remise en état ; nous ne parlons même pas de réparations, nous parlons de la remise en état parce que la réparation est un terme tellement galvaudé aujourd’hui, un terme fourre-tout, ils y mettent tout et n’importe quoi. L’État français est pour les réparations ! Dès qu’on crée un musée ou qu’on pose une chaise quelque part ils te disent qu’il s’agit de réparations et ils en ont fini avec toi. Le mémorial ACTe, c’est quoi ? C’est un bâtiment soi-disant pour la mémoire et pour l’histoire, mais finalement on voit bien que c’est avant tout un vecteur du négationnisme colonial. Pourquoi ? Quand tu vas au mémorial ACTe, qu’est-ce que tu apprends ? Eh bien que ce sont les rois africains qui ont vendu les NoirEs pour les réduire en esclavage. Qu’est-ce-que tu apprends ? Que c’est grâce à la religion chrétienne qu’ils ont tiré les NoirEs de l’idolâtrie alors que tout le monde sait depuis longtemps le rôle que l’Église catholique, chrétienne a joué – et l’Église Protestante aussi ainsi que d’autres communautés religieuses – dans l’esclavage et la déportation des Africains.
Tu apprends aussi que c’est grâce à la franc-maçonnerie que l’esclavage a été aboli alors qu’en Guadeloupe tous les propriétaires d’esclaves étaient francs-maçons. Donc véritablement ce n’est pas un centre de culture et de recherche pour la mémoire des ancêtres et pour la vérité, c’est un vecteur de l’hégémonie coloniale, c’est un vecteur du négationnisme colonial, dont la mission est de nous faire endosser la responsabilité, et de faire endosser la responsabilité aux africains de l’histoire que nous avons subi. Et ça c’est inadmissible. C’est pour cette raison que nous avons dit que nous ne participons pas à cette mascarade, que ce machin va véritablement à l’encontre de l’Histoire et la mémoire de tous nos ancêtres.
Donc le combat que nous menons aujourd’hui avec le LKP, COSE et UGTG et la Fondation Frantz Fanon c’est pour la vérité et la justice.

○ Depuis le mouvement de 2009 le recours à la criminalisation des militants a été récurrent. Tu peux nous dire comment ça se manifeste et également revenir sur l’affaire de la stèle de Sainte Rose ?

La répression, c’est l’arme favorite du système colonial. Effectivement, depuis 2009, au niveau de notre syndicat UGTG, c’est pas moins de 106 camarades qui ont déjà été poursuivis et condamnés par la justice pour des faits de grèves et de manifestations. Et la cerise sur le gâteau, c’est que plusieurs camarades sont poursuivis pour refus de se soumettre à un test ADN parce que leur dernière trouvaille, c’est de systématiquement convoquer les militants syndicaux, de les mettre en garde à vue, d’exiger des tests ADN. Comme nous on refuse de donner notre ADN – parce qu’on n’est pas des criminels, on n’est pas des pédophiles – eh bien systématiquement on est convoqués pour « refus de se soumettre à un test ADN ».
Il faut bien comprendre que les délits de favoritisme, de banqueroute, de détournement de fonds, de fraude fiscale, de blanchiment d’argent, les délits favoris des hommes politiques et des industriels et autres chef d’entreprise, eux, ne sont pas soumis à un prélèvement ADN, et donc il s’agit bien évidemment d’une politique visant à criminaliser l’action syndicale et à diaboliser les syndicalistes. Donc la lutte continue avec la solidarité internationale puisque depuis un certain nombre d’années, on a des relations très très très proches avec le Comité international contre la répression, et à tous ces grands moments de procès contre les militants de l’UGTG eh bien ce sont les organisations syndicales et politiques de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, de Kanaky mais également plus largement de la Caraïbe et quasiment de beaucoup de pays d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Amérique du Nord, qui se mobilisent justement pour attirer l’attention sur la criminalisation et la répression anti-syndicale qui sévit en Guadeloupe.

Dernièrement encore – et cela montre le côté vicieux du système colonial – une association composée de descendants des propriétaires d’esclaves se réclamant de l’arrivée des premiers colons qui seraient venus pour « développer la Guadeloupe » alors qu’ils ont massacré les Indiens Kalinas, volé leurs terres, violé leurs femmes et instauré l’esclavage. Mais ils ont bien obtenu l’autorisation de l’État français pour mettre une stèle commémorant l’arrivée de ces premiers bandits. Bien évidemment le peuple guadeloupéen s’est mobilisé, cette stèle est tombée, elle a été brûlée, mais figurez-vous qu’un certain nombre de militants, dont moi, ont été auditionnés par la gendarmerie pour savoir ce qui s’était passé, voilà la situation. Nous avons déposé un recours devant le tribunal administratif. Il nous a été répondu qu’effectivement ça peut être un sujet à polémique mais comme sur la stèle il n’était pas écrit qu’elle a été posée spécialement pour commémorer les atrocités qu’on fait ces gens-là. Donc il n’y avait pas matière à déclarer que c’était faire l’apologie d’un crime contre l’humanité. Alors nous notre remarque a été de dire « Ah bon ? Donc si on met le buste d’Hitler quelque part dans une commune de France, si on ne rappelle pas qu’il a gazé des milliers et des milliers de gens, ça ne devrait pas poser problème » et là on n’a pas de réponse. Donc on voit bien qu’on est dans le cadre de ce qu’on appelle un négationnisme toléré :  mépriser les Africains, mépriser les guadeloupéens, faire l’apologie de l’esclavage comme crime contre l’humanité, dire que l’esclavage c’est un acte fondateur de la naissance de la société guadeloupéenne, dire qu’en fin de compte ce n’était pas un génocide parce qu’on allait chercher les NoirEs en Afrique pour les faire travailler et non les tuer. Dire que l’esclavage c’était bien, que le Code Noir c’était bien ; il y a même un historien français en Guadeloupe, Niort, qui trouve des bienfaits au Code Noir, qui trouve de l’humanité au Code Noir… Tout ça ne relèverait pas de l’apologie de crime contre l’humanité parce que c’est un entre guillemets un négationnisme toléré. Voilà la situation dans laquelle nous sommes.

Et aujourd’hui, je profite aussi pour dénoncer l’attitude des gens comme Lurel et du gouvernement français qui essayent d’embobiner les gens avec ce qu’ils appellent « l’abrogation symbolique » d’un certain nombre de textes ces temps derniers. Ils ont voté l’abrogation de la loi de 1849 qui a permis l’indemnisation des propriétaires d’esclaves et qui a permis l’enrichissement des blancs au détriment des victimes en l’occurrence les esclaves, les NoirEs, des êtres humains réduits en esclavage. On efface le texte, on n’efface pas les conséquences qu’ont ce texte. Le texte de Monsieur Lurel a abrogé l’ordonnance de 1825 qui a volé plus de 150 millions de francs or à l’État haïtien pour financer leur indépendance nationale, alors ce texte a été abrogé mais les 150 millions n’ont jamais été restitués. Donc en fin de compte, ces textes sont basés sur le mépris et toujours le mépris colonial de la France vis-à-vis de l’Afrique et vis-à-vis des personnes d’ascendance africaine. Et ce combat là il a commencé et il ne peut que continuer jusqu’à la victoire finale. La victoire finale c’est quoi ? Eh bien c’est que tout le monde soit considéré comme des êtres humains. Aujourd’hui l’Occident ne voit pas les personnes qui sont non-blanches comme des êtres humains.

○ En parallèle à cette criminalisation des militantEs il y a un traitement permanent de la réalité guadeloupéenne sous l’angle unique des fait-divers dans les médias, notamment à travers la violence fréquemment associée à la jeunesse dans ces discours, sans faire aucun lien avec les réalités sociales du pays…

Ah oui…De toute façon, ce genre de traitement médiatique a comme objectif d’une part de nous faire passer pour des bandits mais d’autre part et surtout nous faire croire à nous-mêmes nous sommes des bandits et que nous pouvons rien faire d’autre, tu comprends ? Et tu as raison d’insister sur ce point ! Quand tu regardes la situation de plus près, nous avons beaucoup de chance : parce que nous sommes dans un pays où presque 33 à 34 % de la population active est au chômage, 25 % de la population est frappée par l’illettrisme, 60 % des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage, dans un pays où entre 1200 et 1500 jeunes sortent du système scolaire chaque année sans qualification, sans formation.
Et pourtant nous sommes dans un département français. Donc ça veut dire quoi ?! Ça veut dire que nous sommes dans une situation organisée pour faire de nous des espèces de zombies dans notre propre pays. Et je vais te donner un exemple très simple : il y a environ 1400, 1500 enfants qui quittent le système scolaire sans formation ni qualification, le plus grand opérateur en formation professionnelle en Guadeloupe c’est le Service Militaire Adapté qui dépend du Ministère de la Défense et du Ministère de l’Outre-mer, tu te rends compte ? Donc en fait nous sommes dans un système qui est savamment organisé pour mener nos enfants à l’échec et ensuite grâce au drapeau tricolore et à la Marseillaise leur faire croire qu’ils sont quelqu’un. Et ces derniers temps en Guadeloupe, ils ont posé des affiches 4X4 sur presque tous les ronds-points pour inciter les jeunes guadeloupéens à s’engager dans les troupes militaires françaises pour aller faire la guerre notamment au Mali et en Centrafrique et dans d’autres pays. Pour aller faire la guerre… donc voilà c’est quoi l’avenir de nos enfants, tu vois ?
Donc on vit véritablement dans un système colonial qui nous utilise en fonction de ses intérêts mais en retour, nous n’avons aucune existence parce que nous n’avons pas le droit à la parole dans quel que domaine que ce soit.

Manifestation Memoire 67

○ Début Mai 2014 George Pau Langevin pour le ministère des Outre-Mer nommait une commission d’Enquête chargée notamment de faire la lumière sur les événements de Mai 67. Tu sais où ça en est ?

Ils sont venus en Guadeloupe il y a quelques mois. Ce n’est pas une Commission d’enquête, c’est une Commission d’information présidée par Benjamin Stora. Ils sont donc venus en Guadeloupe au mois de mai dernier mais en fin de compte rien de nouveau sous le soleil hein… Il faut bien comprendre que toutes les initiatives qui sont prises pour cette commission-là dans le cadre de l’abrogation symbolique des textes de l’esclavage par Victorin Lurel, ce sont des coups de comm’ qui ont comme objectif de voir comment récupérer le vote entre guillemets le vote ultramarin pour 2017. Aujourd’hui tout le monde le voit, le vote ultramarin notamment en Île-de-France et plus largement en France, ce sont des millions et des millions de personnes qui ne votent pas pour la plupart. Et il s’agit par des opérations de communication, par des tentatives d’amadouer toute cette communauté-là, par l’intermédiaire de ces choses-là, de dire « Voilà, mais vous voyez bien qu’on vous aime ! Alors n’hésitez pas à voter pour nous. » Alors voilà, rien de nouveau sur le soleil par rapport à cette commission. Je rappelle qu’en Mai 1967 c’est plus de 100 guadeloupéens qui ont été tués comme des chiens dans les rues de Pointe-à-Pire à coups de fusil par des militaires français, et jusqu’à la journée d’aujourd’hui, ce sont des membres du camp patriotique et notamment des membres, des militants du GONG qui ont été poursuivis par la justice coloniale. Jamais ni gendarmes, ni militaires, ni préfets, ni ministres de l’époque n’ont été sanctionnés pour ces faits là ; bien au contraire : ils ont été décorés pour avoir massacré une centaine de guadeloupéen dans les rues de Pointe-à-pitre.

○ Comme chaque année ça a été chargé en mobilisations en Guadeloupe. Il y a eu également un mouvement social important en France. Tu peux nous parler des différentes grèves en Guadeloupe et nous dire ensuite pourquoi d’après toi il n’y a pas eu plus de manifestations unitaires contre la loi El Khomri dans le pays ?

Tu sais la Guadeloupe c’est un pays où il y a sans cesse des personnes en lutte. Par exemple, pendant que je te parle, les agents de la commune de Capesterre Belle-Eau sont en grève depuis deux mois. Toutes les agences du Crédit Agricole de Guadeloupe sont fermées depuis pratiquement deux semaines. C’était les agences de Canal + qui étaient fermées au mois de Mars-Avril ; Canal + est resté fermé presque un mois et demi. Donc les guadeloupéens luttent sans relâche. Mais la loi El Khomri pour nous n’était pas, comment je peux dire ça… Il ne s’agit pas de descendre une fois par mois ou une fois tous les 15 jours dans la rue pour s’opposer à la loi El Khomri – ce que nous avons fait une ou deux fois… Mais on se bat contre la loi El Khomri continuellement sur le terrain. Lorsqu’on lutte au Crédit Agricole contre la remise en cause des garanties sociales, on combat la loi El Khomri. Mais on ne fabrique pas de pancarte spécifique « Non à la loi El Khomri » pour descendre dans la rue. Nous sommes un syndicat de lutte et je pense que nous sommes l’un des syndicats français les plus actifs – enfin, quand on nous comptabilise parmi les français – les plus actifs et les plus réprimés à cause des combats que nous menons. Mais les syndicats en Guadeloupe sont toujours très actifs et plus particulièrement l’UGTG.

○ Compte tenu des différentes oppositions plus ou moins récentes dans le camp patriotique en Guadeloupe, dirais-tu aujourd’hui qu’il est divisé ?

Divisé… non. Je pense que tout le monde a ses positions. Et je pense que dans de telles situations, il faut revenir aux fondamentaux, réaffirmer son attachement à l’indépendance nationale et à la pleine souveraineté, et lutter pour ça. Arrêter de fricoter avec l’État français, arrêter de se présenter aux élections municipales, législatives, cantonales, régionales de l’État français, puisque c’est tout ça qui fait qu’on recule aujourd’hui. Donc il faut réaffirmer les fondamentaux et résolument s’engager dans la lutte : la lutte pour l’émergence d’une nouvelle Guadeloupe débarrassée de la surexploitation et débarrassée de la domination coloniale et capitaliste. C’est dans cette direction qu’il faut aller et arrêter de faire entre guillemets des compromis, des consensus et autres compromissions avec l’État français sur un certain nombre de sujets. Par exemple à ce jour, j’ai vu de mes propres yeux entre guillemets, des gens, membres du mouvement patriotique, avec des représentants de l’État français le 27 mai, date à laquelle l’État français a massacré une centaine de guadeloupéen dans les rues de Pointe à Pitre (en 1967), et où en 1802, Napoléon a rétabli l’esclavage. Je crois qu’il faut être clair sur ses positions. Sur le mémorial ACTe, il y a un certain nombre de guadeloupéens qui sont membres de la commission scientifique du mémorial ACTe alors que l’État français essaye de nous faire croire que c’est les africains qui ont réduits d’autres africains en esclavage et qu’il n’a rien à voir avec l’esclavage. Non, il faut arrêter, ce genre d’escroquerie intellectuelle. Et chacun devrait adopter ses propres positions. Et l’unité ne veut pas dire l’uniformité, donc LKP et UGTG nous sommes plus que jamais d’accord pour l’unité mais pas à tout prix, pas pour faire entre guillemets des conneries. Là, non. Attention.

○ Est-ce que tu penses qu’il y a eu une rupture générationnelle au sein du militantisme guadeloupéen ?

Les époques ont changé. L’UGTG a été créée au début des années 70, on était en pleine Guerre Froide, on était à l’époque de l’indépendance des pays africains, on était dans un contexte international particulier, qui a eu des incidences sur les politiques entre guillemets nationales dans nos différents pays. Aujourd’hui les choses ont changé, il y a peut-être moins de militants « politiques » au sens du terme, qu’à l’époque, mais le combat demeure toujours le même, un combat pour la défense des droits et des intérêts des travailleurs, mais plus largement pour le droit du peuple guadeloupéen à disposer de lui-même. Les visions politiques ont peut-être évolué mais l’objectif stratégique demeure identique. Peut-être que les outils… les outils sont certainement différents mais l’objectif stratégique de souveraineté et d’indépendance nationale est plus que jamais à l’ordre du jour.

Photo: © UGTG

○ Quelles sont les prochaines échéances ?

Les prochaines échéances ont lieu en septembre avec le délibéré de l’audience du tribunal de grande instance de Pointe-à-Pitre sur les questions prioritaires de constitutionnalité. Tu imagines, nous avons déposé ces questions en mai 2015, une audience a eu lieu en juin 2016 et le délibéré sera rendu en septembre 2016 alors qu’en France une QPC4 prend deux mois. En Guadeloupe c’est un an et demi, tu vois ? Tout simplement parce qu’ils cherchent un moyen de noyer ces questions-là.
L’actualité également c’est la grève au Crédit Agricole parce que 17 travailleurs viennent d’être condamnés à lever les piquets de grève donc c’est également la lutte et puis comme je te l’ai dit tout à l’heure la grève dans la commune de Capesterre Belle-Eau mais c’est également toutes les luttes que mènent les travailleurs dans les structures hôtelières et aussi dans les structures hospitalières contre la loi sur la réorganisation et les territoires de santé. Il y a des combats partout.

○ Alors Élie, l’interview se termine ; est-ce que tu as un mot de la fin ?

Pas spécialement, mais un mot pour saluer tous les auditeurs et remercier tous ceux qui nous soutiennent. C’est la solidarité, la médiatisation et la solidarité internationale qui nous permettent de continuer à lutter et de faire face à la répression anti-syndicale et donc c’est quelque chose de très très important pour nous : la médiatisation de notre combat, faire sortir nos voix au-delà des limites de la Guadeloupe, et la solidarité c’est quelque chose qui est très très important pour nous permettre de continuer nos actions et de toucher ces problèmes liés à la défense des libertés fondamentales.

Le collectif Cases Rebelles remercie chaleureusement Élie Domota.
Interview réalisée le 11 Juillet 2016.

  1. Collectif de l’Ouest de Sainte-Rose et Environs.
  2. Il s’agit de députés PS, DVG de Guadeloupe et de Martinique.
  3. Communiqué du LKP : A propos des récentes déclarations de Victorin Lurel : http://ugtg.org/article_2263.html »
  4. Question Prioritaire de Constitutionnalité

Vous aimerez peut-être :