En attendant Adé : rencontre avec Laura Nsafou

Publié en Catégorie: AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, LECTURES

Souvent, la littérature de jeunesse eurocentrée se contente d’être l’écho de nos absences dans le miroir de la production culturelle en générale. D’autres fois, elle substitue à l’absence, des clichés destructeurs, racistes, exotiques ou des injonctions stupides et béates au mélange des cultures et au métissage. Que nous soyons invisibles ou caricaturés, le pouvoir de nuisance d’une telle production est terrible pour l’enfance des nôtres et nombre de parents s’épuisent dans la quête de livres qui n’accumulent pas racisme, sexisme, etc. Et il va de soi que l’une des meilleures réponses à toute cette toxicité c’est l’élaboration d’une littérature émancipatrice faite par nous-mêmes. Après avoir maintes fois articulé le même constat Laura Nsafou alias Mrs Roots relève aujourd’hui le défi. Elle sort ces jours-ci Comme un million de papillons noirs (éd. Bilibok). En compagnie d’Adé, la petite fille noire qui est le personnage principal, elle propose un précieux récit de résistance et de valorisation de soi. Nous  accueillons donc Laura pour nous parler de ce beau projet.

Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou - Illustrations © Barbara BrunPeux-tu te présenter ?

Je suis Laura Nsafou, je suis blogueuse et auteure afroféministe.

Comment est né Comme un million de papillons noirs ?

Il y a quelques années, j’ai écrit un article sur le manque de diversité dans la littérature jeunesse en France. Mon éditrice actuelle s’intéressait au sujet et à l’époque : on en parlait peu sur la toile à ce moment-là, et elle est tombée sur le mien. On s’est rencontrées et elle m’a proposé d’écrire une histoire à partir de la citation de Toni Morrison, “like a million black butterflies”. J’adore cette auteure depuis longtemps, du coup, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai commencé à écrire le jour-même, en m’inspirant un peu de mon expérience et de ce que j’aurais voulu lire plus jeune. C’est comme ça que l’histoire d’Adé est née.

Que recherches-tu dans les histoires que tu racontes ? Qu’est-ce qui change fondamentalement quand on écrit pour les enfants ?

Avec les années, j’ai pris conscience qu’il faut une littérature responsable. C’est-à-dire qu’on a tendance à sous-estimer le rôle de l’auteur dans ce qui est véhiculé aux plus jeunes, et la manière dont ça participe à un discours “mainstream” excluant. À mon sens, on ne peut pas écrire un énième livre avec un enfant noir nu en pleine savane et estimer qu’il va à l’encontre d’un imaginaire colonial hyper répandu “parce qu’on a de bonnes intentions”.
Du coup, le challenge avec le texte pour enfants, c’est de faire passer un message en peu de mots, et en coordination avec un visuel qui les rendent réceptifs. Je suis une amoureuse du roman à la base, parce qu’il permet d’explorer la complexité des êtres humains et donc de clarifier quelle place le texte peut tenir . C’est plus facile. Là, je devais faire passer un maximum d’idées en une tournure de phrases, ça a demandé pas mal de réécriture.
Pour moi, écrire des histoires, c’est ajouter chaque fois une petit touche à une réelle “diversité”; montrer des visages multiples de l’universel. Adé n’est pas une tentative pour fournir un autre modèle de petite fille noire, c’est un parcours parmi d’autres qui méritent tout autant leur place dans un livre. Je crois que c’est ça que je recherche : montrer les nuances d’une communauté souvent décrite comme un bloc monolithique, et finalement tellement riche.

Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou - Illustrations © Barbara BrunEst-ce que tu as choisi illustratrice de l’album? L’illustratrice Barbara Brun est blanche. Ne penses-tu pas qu’il est tout aussi important, politiquement, que l’illustratrice soit également noire vu les enjeux de représentation et la très forte invisibilisation des illustratrices noires dans cette profession ?

Clairement. On a cherché plusieurs mois une illustratrice ou un illustrateur noir pour le bouquin. C’était clair dès le début pour nous que je ne faisais pas figure de “totem”, mais qu’il s’agissait bien d’interroger une industrie du livre où la question du “qui produit ?” est fondamentale. Sincèrement, j’ai été très libre, j’ai fait des propositions d’artistes que je trouvais, les ai étudiés par rapport à l’histoire. Les difficultés étaient les suivantes : soit le style de dessin n’était pas ce que l’on recherchait (il y a des tendances prégnantes du comics, de la BD belge, ou du dessin mode plutôt que le type beau livre), soit ça finissait – pour ma part – par des bouteilles à la mer sur Twitter, sur Instagram, sur Facebook. J’ai cherché des books, envoyé des mails restés sans réponses, fait des hashtag (où l’on me traitait de raciste pour faire appel à des artistes afro, lol). C’était plus facile de trouver des artistes anglophones que francophones. Pourquoi ? Parce que du côté français, s’identifier comme un artiste noir, c’est être identifié comme dessinant uniquement un type de dessin. Ça ferme des portes. Bref, c’est le serpent qui se mord la queue. Ironie du sort : cette semaine, le hashtag #DrawingWhileBlack est sorti aux USA pour rendre visible les artistes noirs. Sur les milliers d’artistes en ayant profité pour exposer leurs travaux, il n’y avait que trois artistes français… Je pense que ça montre toute la complexité d’aborder la question raciale dans l’industrie du livre.
Au final, dans ce que l’on a retenu, le style de Barbara correspondait le plus à ce que l’on cherchait, et il y a eu un vrai échange au niveau de l’illustration, à savoir : éviter l’écueil du personnage noir aux traits européanisés, l’importance de montrer les différentes carnations ou types de cheveux, montrer différentes origines sans en faire un festival (rires). J’ai été très transparente et Barbara, très à l’écoute. Aussi, mon éditrice savait d’où je venais, et mon avis sur la question de la représentation. Ça n’aurait servi à rien de faire une collaboration si c’était pour fournir un énième livre stéréotypé avec un imaginaire colonial. Mais je ne perds pas espoir pour le futur, ce premier livre a également poussé des illustratrices noires à me contacter, alors qui sait ? On est peut-être sur un levier pour de futurs projets.

Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou - Illustration © Barbara Brun

Le titre de l’album est une citation du roman Délivrances (God Help The Child) de Toni Morrison. Au-delà du colorisme, le roman soulève, de manière subtile, la question de la « beautécratie » pas seulement entre NoirEs et BlancHEs mais également dans nos communautés. Comment cette question nourrit ton travail ou tes réflexions ?

Étant martiniquaise par ma mère et congolaise par mon père, j’ai grandi entre ces communautés, en plus de grandir en province dans une ville majoritairement blanche : forcément, on entend des discours multiples où le résultat reste le même. La négritude n’est encensée que lorsqu’elle suit une “beautécratie” donnée, c’est un peu ce qui se passe quand on veut normaliser ce qu’est “La” beauté noire au lieu de cultiver la pluralité de différentes esthétiques. Pour moi, c’est un travail de déconstruction de notre imaginaire. J’ai parfois l’impression qu’on a envie de substituer à un imaginaire colonial, une négritude”idéale”, avec toujours certains physiques qui seraient sur le bas côté. Pour mon roman, À mains nues, une lectrice – une femme noire – m’a demandé pourquoi mon héroïne était “faible”. L’héroïne est haptophobe (la peur de toucher et d’être touchée) et se réapproprie son corps au fil du temps, à la fois au contact des autres et aussi dans une introspection constante. C’était important pour moi de montrer une femme noire qui se cherche, en proie à la dépression, et de proposer un autre visage de la force. Une force qui ne serait pas celle du potomitan, de la famn doubout, de l’angry black woman. Mais juste la sienne, à sa manière, avec ses propres stratégies de résistance. Pour Adé, c’est la même chose, je n’essaie pas d’en faire un modèle, mais de la faire évoluer au milieu d’autres copines noires aux types de cheveux différents avec des longueurs différentes, entre des tantes d’horizon divers.
Au fond, j’essaye d’investir les tropes sur nos communautés afro et de les explorer, parfois de les réinvestir et de les questionner, à mon niveau. J’ai le petit espoir que le lecteur apprenne à trouver de l’universel dans ce qui n’est pas présenté comme la norme.

Est-ce que tu veux développer des ateliers particuliers à destination des jeunes public autour du livre ?

Oui! J’aurais peut-être l’occasion de mener quelques ateliers avec des écoles. Déjà, dans le cadre afroféministe, j’avais aimé travailler avec des lycéens sur l’intersectionnalité, et j’avais beaucoup appris. Ça permet de vous faire “redescendre” (rires), de voir comment est perçu un projet ou un propos.

Combien le livre va-t-il coûter ? Le prix a-t-il fait l’objet de discussion ?

Il coûtera 17€ et on travaille sur une version avec couverture souple pour qu’il soit plus accessible. C’est aussi une maison indépendante qui prend le risque de se positionner en faveur d’une littérature diversifiée, d’éditer une nouvelle auteure et d’assurer une répartition équitable des droits d’auteurs, autant pour le texte que pour les illustrations, ce qui est très rare. Il y a donc à la fois un effort dans le fait de soutenir les artistes, de proposer des objets littéraires pérennes tout en assurant une diffusion au plus grand nombre, avec nos propres stratégies.
Outre le fait que le livre jeunesse a un coût, je parle souvent de la notion de “lecteur responsable”, car la littérature est un marché de l’offre, et non de la demande. Plus les lecteurs achètent un même type d’ouvrages, plus ils auront des choses similaires le mois, voire l’année suivante. Plus il y aura de lecteurs responsables, c’est-à-dire conscients de la nécessité de faire durer des éditions indépendantes et de soutenir des auteurs/artistes indépendant(e)s en marge, plus on pourra avoir de marges pour démocratiser ce type de livres et le vendre à des prix plus abordables.

Laura Nsafou - Photo © Franck AubryQuels sont tes prochains projets ?

Je travaille sur un manuscrit nommé « Ino », qui se déroule au Sénégal. C’est une saga fantastique alliant les croyances et mythes d’Afrique de l’Ouest et Centrale, à travers le voyage initiatique d’une afrodescendante. J’ai vraiment essayé de décoloniser la notion de mythologie, la manière dont est perçue la sorcellerie, et la notion d’héritage familial. Je viens de finir le premier tome, et les premiers retours sont assez cools. Bref, je me suis bien amusée (rires). J’ai aussi un projet de livre jeunesse, et quelques projets en pourparlers, mais il y a déjà pas mal de choses qui vont s’articuler autour de Comme un million de papillons noirs.


Merci à Laura Nsafou!
Interview réalisée par Cases Rebelles
(19 septembre 2017)

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