Entendre Ruben Um Nyobe à l’ONU en 1952

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE

UPC

Du souffle crachotant de la bande magnétique émerge la voix impérieuse de l’homme : Mpodol1 . Tant d’années nous séparent de ce moment symbolique où la détermination du peuple camerounais s’énonçait à la face du monde. C’est avec beaucoup d’émotion que nous publions ici une archive sonore inédite (non restaurée) : l’enregistrement de l’ intervention de Ruben Um Nyobe devant la 4e commission de l’assemblée générale de l’ONU le 17 décembre 1952.

Um Nyobe parle vite ; son temps de parole devant la commission est minuté et il y a tant à dénoncer sur la domination coloniale que subissent les camerounaisES et l’urgence d’y mettre un terme. Par la mobilisation du peuple, les luttes sociales, des actions juridiques, et par le recours au droit international. C’est alors encore la position de l’Union des Population du Cameroun2 , avant que la radicalité de sa demande et l’acharnement de l’empire colonial français ne la poussent à la lutte armée. Le 17 décembre 1952 son secrétaire général et porte-parole , Ruben Um Nyobe, se déplace à New York3 afin d’intervenir à l’ONU pour la première fois (il y ré-interviendra en 1953 puis en 1954). En 1952 l’UPC s’appliquait encore à épuiser les recours législatifs et juridiques pour libérer le Cameroun du joug colonial. Devant l’ONU Um Nyobe exposait d’une part la nécessité de la réunification du Cameroun – sous tutelles française et britannique – et exigeait d’autre part la fixation d’une date de fin de ces tutelles, afin d’accéder à l’indépendance. L’administration sous tutelle avait été entérinée par la Société des Nations à la fin de la Première guerre mondiale, la France et le Royaume Uni s’étant partagés dès 1916 l’ancienne colonie allemande4 . Le projet nationaliste ne concevait d’indépendance que pour les deux Camerouns ensemble. L’UPC s’appuyait également sur les accords de tutelle – qu’elle critiquait néanmoins – et la Charte de l’ONU5 qui, sur le papier, appelait les puissances administrantes à accompagner les peuples des territoires sous tutelle vers « la capacité à s’administrer eux-mêmes ou l’indépendance ». Mais la France profitait du flou des termes et de l’absence de délai de fin de tutelle fixé par l’ONU, et préparait l’inclusion du Cameroun à l’Union française6 . Par ailleurs différentes initiatives furent prises par l’administration coloniale pour dissuader l’ONU d’accueillir Um Nyobe – multiples pétitions, envoi d’émissaires par la France, etc. – dont un télégramme envoyé par l’Assemblée territoriale du Cameroun, présidée par Louis Paul Aujoulat7 et contestant à Ruben Um Nyobe toute légitimité à s’exprimer sur les aspirations des populations camerounaises.

Le 13 décembre 1946 à New York, le gouvernement français faisait adopter les accords de tutelle sur le Togo et le Cameroun. On décidait de nous sans nous.8

Ruben Um Nyobe attirait également l’attention de l’ONU sur le fait que faute de réponse positive aux exigences des populations camerounaises, la réunification et l’indépendance risquaient s’arracher « au prix du sang ». Um ne menaçait pas ici d’un basculement à la lutte armée ; à cette époque il voulait encore privilégier d’autres formes d’action mais s’il fallait, en dernier recours, il choisirait les armes plutôt que la reddition. Dans une vision internationaliste, l’UPC soutenait également les autres luttes de libération nationale et était au fait de leur répression comme en Algérie en 19459 , à Madagascar en 1947 ou encore au Vietnam où la guerre durait depuis 1946.
À peine trois ans après la première intervention de Um Nyobe à l’ONU, l’UPC fut interdite par le décret du 13 juillet 195510 et contrainte d’entrer dans la clandestinité pour continuer la lutte. Aussi la France s’engageait littéralement dans une guerre au Cameroun contre l’ensemble du mouvement nationaliste. L’assassinat de Ruben Um Nyobe le 13 septembre 1958 ne mit pas fin au maquis camerounais, pas plus que l’indépendance factice de 1960 qui laissait Amadou Ahidjo, futur autocrate, à la tête de l’État. Les maquis upécistes continuèrent de résister à la répression, désormais menée par le gouvernement camerounais lui-même, jusqu’en 1971 à l’exécution d’Ernest Ouandié, dernier leader historique du mouvement.

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[…] la personne désignée au Cameroun pour aller plaider notre cause aux Nations Unies s’appelait Ruben Um Noybe et il était le secrétaire général de l’UPC, l’Union des Populations du Cameroun, un parti politique créé quatre ans plus tôt le 6 avril 1948. Ce parti avait inscrit dans son programme que la recherche et l’obtention de la réunification et de l’indépendance du Cameroun constituait la finalité de son action, c’est-à-dire en quelques sortes sa raison d’exister. Aucun autre parti politique camerounais à l’époque n’avait osé prendre le risque de s’assigner un tel objectif.  (Abel Eyinga)

Cette archive sonore du 17 décembre 1952 nous parvient à touTEs aujourd’hui grâce à Abel Eyinga, qui l’avait conservée11et l’a transmise il y a quelques années à l’ADDEC (Association pour la Défense des Droits des Étudiants du Cameroun). Après sa numérisation, l’ADDEC nous autorise aujourd’hui aimablement, grâce à l’entremise de Yves Mintoogue (historien et ancien membre de l’ADDEC), à la diffuser publiquement.
Abel Eyinga était un homme politique camerounais12 . Ancien militant de l’UPC, ancien membre de l’Association des Étudiants Camerounais, juriste, historien, il fut un temps directeur du cabinet du Premier Ministre Charles Assalé13 mais prend rapidement ses distances avec le pouvoir, notamment par rapport à la répression des upécistes. Lui-même sous pression, il s’exile en France. Il se déclara candidat à la présidentielle en 1970 face à Ahidjo et fut pour cela condamné à mort par contumace et placé sous le coup d’un mandat d’arrêt international. « Traqué en France par les services de Foccart qui cherchent à le faire expulser, de même que Mongo Beti et le Congolais-Zaïrois Cléophas Kamitatu »14 , il prolongea finalement son exil en Algérie où il enseigna le droit, et ne retourna au Cameroun qu’au début des années 90. Abel Eyinga est entre autres l’auteur de « Mandat d’arrêt pour cause d’élections : de la démocratie au Cameroun : 1970-1978 » (1978), « Introduction à la politique camerounaise » (1978), « Démocratie de Yaoundé : Syndicalisme d’abord (1944-1946) » (1985), « L’UPC : une révolution manquée ? » (1991) et « Cameroun 1960-1989, la fin des élections » (2000).

L’intérêt extraordinaire que présente cette archive pour nous ne réside pas dans le symbole que pourrait représenter l’ONU – où les puissances coloniales pesaient de tout leur poids – mais dans la valeur historique, unique de l’enregistrement d’un des penseurs du projet de libération nationale du Cameroun à l’époque. Si les images (photographies) de Ruben Um Nyobe sont rares, ses écrits nombreux ont traversé le temps et continuent de faire connaître l’organisation et les stratégies de l’UPC.
La version écrite du discours de 1952 devant l’ONU a été publiée en 1984 dans « Le Problème national camerounais » (de Ruben Um Nyobe). Elle est également disponible en ligne ICI , correspondant à peu de choses près à la version audio puisque, faute de temps, Um Nyobe fut en réalité obligé d’abréger son exposé.

Voici donc l’intégralité de son intervention (en 3 parties ici) de ce 17 décembre 1952, précédée d’une introduction de Abel Eyinga enregistrée a posteriori :

1. Mot d’introduciton de Abel Eyinga ; Introduction et première partie de Ruben Um Nyobe, « La Réunification du Cameroun »

      Um-Nyobe-part1

Après une présentation des organisations par lesquelles il est mandaté, Ruben Um Nyobe défend la légitimité de l’UPC à s’exprimer au nom des populations camerounaises, puis il présente les points qu’il s’apprête à aborder dans cette prise de parole devant la 4e chambre de l’Assemblée.
La première partie de son intervention commence par un rapide historique colonial du Cameroun et des décisions ayant mené à la division du pays. Um Nyobe montre ensuite la nécessité de la réunification et répond aux arguments des opposants au projet par une approche historique, culturelle, économique, sociale et linguistique.

2. « Position du Cameroun vis-à-vis de l’Union française »

      Um-Nyobe-part2

Um Nyobe explique que la question de l’intégration du Cameroun à l’Union française n’est pas valable, au regard tout d’abord de la Constitution française qui par l’article 60 en exclut les territoires associés (sous tutelle par exemple). Il dénonce ensuite l’incompétence de l’Assemblée territoriale camerounaise pour négocier cette intégration et/ou toute relation avec l’Union française. Enfin, il aborde la question de la non-représentativité des institutions mises en place sous la tutelle (Assemblée territoriale, municipalités…) et de l’absence d’institutions au niveau local, ce qui empêche les populations camerounaises « de participer à la gestion de leur pays ».

3. « Fixation d’un délai de la durée de tutelle » et mot de conclusion de Abel Eyinga

      Um-Nyobe-part3

Au nom de l’UPC, Ruben Um Nyobe demande à l’ONU la révision de l’accord de tutelle et la suppression de la clause déterminant le Cameroun comme « administré comme partie intégrante du territoire français » et faisant évidemment obstacle au projet d’indépendance. L’UPC demande également que soit fixé une durée de la tutelle, « pour l’octroi de l’indépendance au peuple camerounais ».
L’enregistrement s’achève sur un mot de conclusion enregistré a posteriori par Abel Eyinga, louant le courage de Um Nyobe et proposant même de faire du 17 décembre « un jour de fête nationale ».

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Merci infiniment à l’ADDEC et à Yves Mintoogue.

Qu’advienne la vraie libération du Cameroun!

Cases Rebelles (14 septembre 2017)

  1. le porte-parole en bassa
  2. mouvement fondé en 1948
  3. son voyage fut payé grâce à une souscription populaire lancée par l’UPC auprès des camerounaisES
  4. l’Allemagne colonisait le Cameroun depuis 1884
  5. du 26 juin 1945
  6. empire colonial français sous la 4e république
  7. secrétaire d’État au ministère des Colonies, le Monsieur Cameroun de De Gaulle
  8. Ruben Um Nyobe,  Rapport présenté au premier congrès de l’Union des Populations du Cameroun, Dschang, 10 avril 1950, dans « Ecrits sous maquis« , 1989
  9. Sétif, Guelma, Kherrata
  10. du gouvernement français
  11. les enregistrements orignaux des trois interventions de Um Nyobe sont en théorie conservées par l’ONU
  12. il est décédé le 15 janvier 2014
  13. en 1961, sous la présidence d’Ahidjo
  14. Odile Tobner, dans « Dr Abel Eyinga : Vie et mort d’un juste », 2014

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