Entretien avec Boots Riley – Première partie

Publié en Catégorie: AMERIQUES, BAY AREA, LUTTES ACTUELLES, PORTRAITS

Dans la seconde émission de Cases Rebelles on vous avait traduit la chanson « Me and Jesus the pimp in a ‘79 Granada last night »1, un captivant morceau de fiction du groupe de rap The Coup originaire d’Oakland. On vous avait fait la promesse qu’on reparlerait du groupe une prochaine fois et on vous avait dit aussi qu’on s’attarderait dans une prochaine émission sur la figure du pimp – du maquereau – dans la culture noire américaine, figure qui est au centre du texte antisexiste « Me and Jesus » écrit par Boots Riley. Seize émissions sont passées depuis et mieux vaut tard que jamais : nous vous présentons une émission  exclusivement consacrée à Boots Riley, qui n’est pas seulement rappeur mais aussi activiste politique infatigable depuis les années 80. Nous l’avons rencontré au VIP à Saint Nazaire alors qu’il était en tournée pour un projet parallèle nommé Ursus Minor. Il nous a parlé de musique, d’écriture mais aussi et surtout de sa vision de l’organisation politique à travers des engagements passés et surtout à la lumière de son investissement tout récent dans le mouvement Occupy Oakland, mouvement encore d’actualité.

Cases Rebelles : D’abord, comment en es-tu venu à écrire « Me and Jesus the pimp in a ‘79 Granada last night » ?2

Boots Riley : Je voulais faire une chanson qui parle de sexisme, mais en tant que mec, je savais que je ne pourrai pas sincèrement en parler d’un point de vue intime. Je ne voulais pas faire une chanson genre « ouais l’oppression des femmes c’est mal, ou le sexisme c’est pas bien » … Je voulais faire une chanson qui dise comment le sexisme et l’oppression des femmes touche en fait les hommes et leur pollue la vie. Et donc je l’ai fait à travers cette histoire, parce que j’aime

que toutes mes chansons aient une dimension émouvante, pas juste de la colère ou du discours politique hyper cadré, qu’elles aient un côté personnel, intime. Je voulais aussi par parler du proxénétisme et des maquereaux, parler de la relation qu’a la communauté noire avec le mythe du capitalisme noir. L’idée que notre libération pourrait venir de notre investissement dans le capitalisme est un mythe qui a été mis en avant très souvent et ce mythe sous-tend sans doute la plupart des gouvernements corrompus d’Afrique ; et il est aussi derrière le fait que les gens, les noir-e-s aux Etats Unis ne s’investissent pas dans des mouvements pour leur propre libération. Donc il y a plein d’illusions tout au long de cette histoire, la première étant le titre ; le nom Granada fait référence à Grenade où il y eut une révolution socialiste, je pensais que c’était en 79, mais en fait c’était en 80. J’ai écrit sans vérifier. Peu importe c’était mon idée. Mais ce qui m’a fait l’écrire c’était…. Y’a plein de choses sur lequel tu peux pas t’expliquer

quand tu construis quelque chose. Tu peux commencer avec plein de grandes idées mais tout se résume à construire quelque chose qui fonctionne. Donc j’avais cette idée en tête que j’arrivais pas à mettre en oeuvre jusqu’à ce que je trouve la toute première ligne et cette première ligne a peint un tableau, qui me semblait à la fois sombre et beau, et je suis parti de là.

CR : Comment est-ce devenu un roman nommé “Too beautiful for words” écrit par Monique Morris ? 3

Boots : Elle m’a contacté, m’a dit qu’elle avait entendu la chanson et que ça l’avait beaucoup touchée qu’elle voulait en faire un roman. Alors j’ai été d’accord mais à condition qu’il ne puisse en être fait un film sans mon accord. L’histoire est tellement sur le fil que quelqu’un pourrait avec la même histoire et des mauvaises intentions et une vision différente du monde, en faire un film pourri super raciste. Je ne voulais pas que ça arrive, donc j’ai gardé donc les droits d’adaptation cinéma. Elle a ajouté aussi sa propre touche, elle a ajouté une dimension religieuse qui n’était absolument pas dans ma vision du texte. Ce livre a t’il été traduit en français ?

CR: Non.

 CR: Souvent dans tes textes tu racontes des histoires, est-ce que ton intérêt pour la narration est lié à d’autres formes, et éventuellement des formes plus anciennes comme le conte ? Penses-tu que la narration soit quelque chose de plus puissant, de plus captivant ?

Boots : Je pense que tout est connecté. Je connecte mon art à toute sorte de formes artistiques, je suis inspiré par toutes formes d’art, pas seulement par le hip hop et pas seulement par la musique ; je dirai sans doute que le hip-hop est sûrement ce qui m’inspire le moins. Des films, des romans… Je pense que je suis vraiment inspiré par le réalisme merveilleux de personnes comme Gabriel Garcia Marquez et d’autres poètes comme Pablo Neruda et Michael Ondaatje, des trucs comme ça ; leurs constructions et usages des mots m’ont vraiment inspiré. Donc il y a de littérature, du cinéma, parfois même de la peinture ; tous les gens qui essaient de changer le monde avec leur vision m’inspirent. Mais la narration, je pense que c’est vraiment important parce que ça implique les gens dans les détails de quelque chose, ça pousse à l’empathie envers au moins l’un des personnages de l’histoire, et du coup ça vous pousse à vous soucier de ce qui se passe et de ce qui est raconté. Et c’est pour ça je pense que les medias grand public avec la télé et les films sont capables d’endoctriner les gens aussi bien, parce vous savez – et je ne sais pas si c’est la même chose en France – mais aux Etats Unis pendant des décennies on a eu toutes ces séries de flics où t’en viens à te dire « ouais c’est un bon flic, il fallait qu’il tabasse ce gars », « moi aussi j’aurais fait la même chose » ; ils fabriquent des situations qui vous amènent à vous identifier au flic et ensuite quand ça se passe dans la vraie vie les gens sont moins aptes à accepter le fait que la police est juste au service des classes dirigeantes. Et ce truc de raconter des histoires ils l’utilisent pour leurs propres objectifs de propagande. En fait je pense que le fait de raconter des histoires c’est aussi vieux que les êtres humains eux-mêmes.

L’identité, les valeurs, la morale ont été pensés à travers la narration, de même que l’histoire, c’est donc quelque chose de tout simplement naturel. Et même si je ne pense pas que je me rattache à ça consciemment, je ne me dis pas consciemment que je dois faire ça, je me dis « qu’est-ce qui ferait un bonne oeuvre artistique »? Et j’y mets toutes mes influences. Je n’ai pas de règle me disant de garder certaines influences à l’écart… Et de cette façon la narration m’influence. Je pense que certaines personnes, particulièrement quand ils font du hip-hop, même s’ils sont influencés par plein de choses, eh bien ils ont une vision étroite de ce que le hip hop doit être dans leur écriture. Il y a une époque où j’étais reconnu comme un lyriciste. Pour certaines personnes c’est un truc très précis et fermé genre tu utilises des comparaisons, des métaphores, et tu fais cette ligne pleine d’esprit. Mais on se fatigue de ça, tu pourrais faire ça éternellement, mais ça ne te correspond pas tout le temps, ça ne veut pas dire grand-chose. C’est excitant pour écrire et c’est nécessaire mais je pense que ça tient à l’écart d’une forme plus profonde d’écriture. Beaucoup de ces gens qui sont considérés des lyricistes pourraient faire des choses plus profondes mais ils restent bloqués sur certaines règles, parce que, je ne sais pas, ils ont une idée de ce qu’est le hip-hop bien que le hip-hop ait changé depuis ce moment du début des années 90 qui a construit leur représentation de ce qu’est un lyriciste et de ce que c’est supposé être.

Je ne sais pas si c’est juste dans ma famille mais c’est vraiment quelque chose d’important dans ma famille et je pense que tout le monde a un parent qui raconte des histoires et en rajoute, des trucs comme ça vous voyez. Je pense que mon père a toujours eu une façon de raconter des histoires d’une manière captivante qui te mettent direct au coeur des choses, peu importe de quoi il s’agissait. Et ces histoires te font partager de la vision du monde de quelqu’un. T’y étais pas mais peu importe ce que ce point de vue a de subjectif, après ça va probablement devenir aussi le tien. Alors oui je pense que raconter des histoires est important, parce que ça finit par constituer une partie de la vie de chacun, comme je disais ; je pense que j’ai des chansons qui sont en partie de la narration et en partie une autre forme. Je pense qu’il s‘agit toujours de raconter une histoire et en quelque sorte façonner quelque chose, de façonner une forme.

Pas mal de gens aux Etats-Unis essaient de dire que le hip-hop est né en 1970 avec les partys dans le Bronx ; et c’est des conneries parce que d’abord, par exemple, la première fois que j’en ai entendu le 1er disque, Sugar Hill Gang4, j’étais à Oakland, moi et une autre personne qui était du Midwest ; on a entendu cette chanson et on s’est dit : « oh c’est une autre chanson de hambone. Ils ont mis une chanson de handbone la radio ». Le hambone c’était ce truc que les gens faisaient en tapant sur leurs jambes et sur leurs torses, et dans les années 70 dans tout le pays des noir-e-s faisaient ça et ils rappaient les uns contre les autres ; au début des années 70 partout aux Etats Unis ! Des combats de percus et de rap. Donc apparemment le hip hop n’a pas débuté dans le Bronx ; ça existait déjà tu vois, parce que personne à Détroit ne savait déjà ce qu’il se passait dans les fêtes en 72 dans le Bronx, personne non plus au Texas ne savait ça.

Et puis en 1963 il y avait eu ce hit du top 10 appellé « Here comes the judge » par Pigmeat Markham ; ça sonne comme une chanson de 82 et ils rappent « Here comes the judge…» C’est un vrai morceau de rap et c’était un hit du top 10.

A coté de ça il y a aussi un livre accompagné d’enregistrement audio nommé « Ramène tes fesses dans l’eau et fais comme moi, nage! » (« Get your ass in the water and swim like me »), ce sont des enregistrements audios de prison datant des années 30, 40, 50, 60 de gens qui rappent en prison. Et une grande partie de ces chansons étaient des histoires mais il rappaient sur une rythmique… Le mythe de la naissance du hip-hop qui a débuté à New York est une histoire qui est racontée d’une telle façon, que même si les acteurs de ce mythe étaient noir-e-s et latinoa- s, ce mythe tend à séparer le hip-hop du reste de l’expérience noire… ça donne l’impression que c’est une anomalie, que d’une certaine façon ça a été « inventé »; mais le hip-hop fait vraiment partie de la culture noire… et ça a était enraciné et ça a vraiment fleuri de la culture noire et la culture noire est une réaction à, un produit de la lutte des noir-e-s pour faire avancer leur vie. Mais ce mythe des 5 éléments ou 4, sortis du Bronx à New York et diffusés par les disques plus tard, ça tend à déconnecter les choses. Et ça a été fait ainsi pour qu’une minorité de gens qui ont fait des disques dans les années 80 puissent aller dans les universités et raconter ça. Parce que du coup maintenant ils peuvent proclamer qu’ils sont les fondateurs au lieu de juste dire « j’étais là quand ça a explosé ». Parce que oui ça a vraiment explosé à ce moment là mais c’était déjà compris, intégré, dans la culture noire…

CR : Le groupe que tu formes avec la DJ Pam The Funkstress, The Coup, est supposé sortir un album nommé « Sorry to bother you »5 qui va avec un film du même nom ; quel est ce projet ? Et où en êtes-vous?

Boots : J’ai écrit un scénario appelé « Sorry to bother you » (trad.: désolé de vous déranger) qui est disons une comédie sombre avec du réalisme merveilleux inspirée par mon expérience de télémarketing. Je joue le rôle principal et je l’ai écrit. Il y a ce mec nommé Ted Hope qui a produit « The Ice Storm », il a produit « 21 Grammes » et sa compagnie a produit « Eternal Sunshine of the spotless mind ». Alors on travaille à ce que le film soit fait, et à faire un album ; y aura 20 chansons et on va en sortir 4 avant dans un EP. La musique est faite à 95% les paroles à 60% ; ça sortira probablement en été.

CR: Dès « Kill my landlord » votre premier album, tu as fait des chansons très critiques comme « I ain’t the nigga » et « Last Blunt », dans l’une tu t’attaquais aux gens qui s’appellent « nigga » (« nègre »), dans l’autre à la dépendance au joint ; as-tu été catalogué comme quelqu’un qui fait des sermons? T’en soucies-tu? Ces chansons ont-elles créé des débats?

Boots : Ces chansons sont du premier album et je pense qu’elle avaient un peu effectivement tendance à sermonner. J’apprenais à écrire et je faisais des chansons dont je me disais que c’était des pamphlets genre « Voilà mes idées et voilà pourquoi elles sont bonnes », et même moi je n’écoute pas ce genre de chanson ; alors dès le deuxième album j’ai appris à faire des chansons un petit peu plus personnelles. Et c’est vrai qu’un tas de gens qui considèrent qu’ils font de la musique consciente ou révolutionnaire font des chansons qui au fond disent à l’auditeur « il faut que tu changes ». Ce n’est pas du tout ce que je dis, je dis « nous avons besoin de changer le système ». Et je pense que l’idée que les gens doivent travailler sur eux-mêmes vient de l’absence de mouvement pour changer le système. Alors les gens regardent autour d’eux et essaient de trouver ce qui ne va pas, et comme ils ont l’impression qu’il n’y a pas d’issues pour changer le système, ils font circuler l’idée que les gens qui sont opprimés, ce sont eux le problème, et que ces opprimés doivent changer leur comportement. Alors je pense que ma musique après cet album a changé, et même déjà sur cet album, parce que celles là étaient peut-être les premières chansons que j’écrivais. Je pense que ma musique après est devenue moins travaillée par l’idée de réveiller les gens ; ma musique après ça est passée de « il faut te réveiller » à « on est tous réveillés, alors changeons les choses ». Du coup après ça je n’ai jamais été accusé de faire des sermons.

À cette époque j’allais à la fac à San Francisco et bien que je ne me considère pas comme un nationaliste culturel, j’étais influencé par pas mal de positions des nationalistes culturels sur le monde, et je considérais qu’ils constituaient une partie du public auquel je m’adressais. Mais je pense que ce genre de positions sur le monde limite vraiment les gens, même les noirEs n’en veulent pas entendre ça. Pourquoi ? Parce qu’encore une fois c’est comme faire des sermons, c’est un mot totalement approprié parce que c’est comme être un prêtre à l’église. On veut pas être des prêtres, des prêcheurs, on veut êtres des activistes, amener les gens à faire quelque chose ; et la façon dont on amène les gens à faire des choses… Ok, disons que tu essaies de monter un syndicat au Mc Do ; tu vas pas aller voir les travailleurs et leur dire « t’es trop fainéant, faut que tu travailles plus vite », parce que ça c’est le boulot du manager ou du proprio de Mc Do. Et peu importe que des gens s’en tapent de Mc Do et soient genre « non, je passerai pas la serpillière », parfait ! C’est parce que c’est Mc Donalds et que ce n’est pas à eux. Et un militant qui va voir les travailleurs et qui dit « Tu sais quoi, il faut qu’on trouve un moyen d’être payés plus. Arrêtons tous ensemble de travailler parce que l’ennemi c’est eux. Tu n’es pas ton propre ennemi, ils sont l’Ennemi ». C’est le genre de truc qui historiquement met en marche les révolutions ; ça marche. Même dans le mouvement des droits civiques, qui fut formé par des prêtres, dont nombreux parmi eux avaient des aspirations bourgeoises et ne se reconnaissaient pas dans certaines personnes qui militaient, ils ne se sont pas dits qu’ils allaient convaincre les gens de changer leurs façons d’être. Ils ont réussi parce qu’ils se sont attachés à montrer comment le système façonnait nos comportements… La culture est marquée par nos conditions matérielles de vie, on ne peut pas changer la culture sans changer la situation matérielle.

Je n’utilise plus le mot « nigger », et je ne l’utilisais pas au moment où j’ai commencé. Peut-être j’ai pu l’utiliser dans par exemple « Jesus the pimp » le personnage utilise le mot « nigger » parce que ça correspond au personnage. Mais j’ai arrêté de me soucier exagérément de la sémantique. Des gens utilisent ce mot et je ne suis pas d’accord avec ces gens, mais ils utilisent le mot « nigger » parce qu’il pense que c’est rassembleur et que ça va contre le système ; je ne suis pas d’accord, mais si tu viens de ça alors on a un point d’unité d’où on peut travailler. Mais je pense que ce à quoi on doit être attentifs c’est à ce qui construit un mouvement ; on ne peut pas faire notre propre société à l’intérieur du capitalisme, ça intégrera tous les problèmes de cette société si on fait ça. La seule chose qu’on peut faire est de construire une nouvelle société en même temps qu’on détruit le système. Et la seule façon de faire ça est d’amener les gens à s’investir pour changer leur vie ; et par changer leur vie je veux dire les conditions matérielles de leur vie.

Merci à Boots Riley.

Interview réalisée le 21 novembre 2011. La suite.

Lire la deuxième partie de l’entretien
(Entretien complet à écouter dans l’émission #18 – Novembre 2011)

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  1. trad.: Moi et Jesus le mac dans une Granada de 79 la nuit dernière
  2. Steal that album, sorti en 1998.
  3. Too Beautiful for words de Monique W. Morris, ed. HarpenCollins, 2000.
  4. « Rapper’s Delight » de Sugar Hill Gang, 1979.
  5. L’album est depuis sorti ; en Octobre 2012

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