Entretien avec Katharina Oguntoye de l’ISD à Berlin

Publié en Catégorie: AFROEUROPE, FEMINISMES

Dans l’émission n°30 de Cases Rebelles, nous vous proposions une vue d’ensemble des premiers mouvements féministes afro-allemands, l’ADEFRA – Schwarze deutsche Frauen und Schwarze Frauen in Deutschland (Femmes afro-allemandes et femmes noires en Allemagne) et l’ISD – Die Initiative Schwartze Menschen in Deutschland (l’Initiative des NoirEs en Allemagne). Pour l’émission n°36, l’une des membres de Cases Rebelles est allée à Berlin et a rencontré des membres de ces deux mouvements.

Dans le milieu des années 80, Audre Lorde encouragea les femmes noires allemandes à raconter leur histoire. Cela conduisit à l’écriture du premier livre par des femmes noires allemandes « Farbe bekennen« 1 publié en 1986, co-écrit par entre autres par Katharina OGUNTOYE et May AYIM. Le livre regroupe des témoignages de femmes noires sur leur expérience du racisme et du sexisme en Allemagne, avec des textes sur la culture des afro-allemandEs. C’est après l’écriture du livre que OGUNTOYE et AYIM fondent l’ISD qui rassemble des femmes et hommes noirEs depuis 1985.

Dans l’interview qui suit, Katharina OGUNTOYE nous parle de l’histoire du mouvement féministe afro-allemand, de la création de l’ISD et de leurs activités, de l’Histoire des noirEs en Allemagne et de leur place dans la société allemande. Et enfin elle revient sur ses actuelles activités militantes.

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Je m’appelle Katharina Oguntoye, je suis une nigériane allemande ; ici on dit afro-allemande ou noire allemande. Enfin je veux dire que je me sens allemande. J’ai été au Nigeria lorsque j’étais enfant de 7 à 9 ans. Je savais que j’avais des cousinEs tchèques, nigérianEs tchèques, nigérianEs anglaisEs, donc je me suis dit : « Oh, oui je suis une afro-europeenne ». Ça aussi c’est typiquement allemand ; les allemandEs sont convaincuEs que le monde ira mieux si l’Europe est forte. Enfin à l’heure actuelle on voit que ça aussi c’est difficile à mettre en œuvre. Mais je pense que pour la diaspora il ne fait aucun doute qu’il existe une expérience afro-européenne, qui est diverse elle aussi.

Il y a une chose à apprendre et que j’essaye d’enseigner à la jeune génération, c’est qu’il est très important d’avoir le mot « afro-allemandE », « allemandE noirE », parce qu’il est très important d’avoir un nom que l’on peut utiliser pour se présenter. Si mon nom est stupide et que je dois me définir, ça craint ; comme ces termes qui nous ont été attribués comme « métisSEs » ou « sang-mêlé » , et après la guerre on nous appelait « war babies », les bébés de la guerre. Ce ne sont pas des noms que l’on veut utiliser pour se présenter. Donc « afro-allemandE» et « noirE allemandE » sont des noms que l’on peut utiliser pour se présenter à une communauté, au monde, et ça c’est quelque chose de très important.

Ma définition est que je ne veux pas être une étrangère « professionnelle » ; c’est une grande partie de ma vie le travail que je fais, mais le fait est que je n’ai pas besoin de faire ce travail pour être, tu vois. Je suis Katharina, et je m’amuse, j’ai des amiEs, j’aime faire mon travail. C’est important d’être soi-même et d’avoir une famille, des amiEs, une bonne vie, parce que tout n’est pas que survie. Enfin la plupart des gens doivent survivre, mais pour nous les noirEs en particulier il est bel et bien question de survivre. Et survivre signifie avoir une bonne vie pour moi, c’est un message ; vivre et être malheureuxSE tout le temps ne peut pas être satisfaisant pour moi. Beaucoup de noirEs allemandEs tombent dans le piège, parce que c’est la seule chose qui t’es offerte, que tu es la victime, « Mon pauvre petit…. », ça fait partie de ma survie de dire qui je suis, je mène ma vie, et je fais tout ce que je peux.

J’ai pris part à l’écriture du premier livre sur les noirEs en Allemagne, qui s’appelle Farbe Bekennen. J’avais 25 ans à l’époque. Nous avons commencé le livre en 1984 et en 1986 le livre a été publié.

Lorsque Audre Lorde est venue ici, son éditrice lui a demandé si elle voulait écrire un livre. Elle a répondu qu’elle ne voulait pas faire un nouveau livre, mais qu’elle était bien plus intéressée de travailler avec des femmes noires ici en Allemagne. Ça c’était typique de Audre. Et c’est comme ça que nous avons commencé à travailler sur Farbe bekennen, et finalement elle a juste écrit la préface. Du coup, de ce livre est né le mouvement, et c’est pendant ce processus que nous avons établit des liens avec d’autres personnes, que nous avons commencé à nous parler, et puis nous avons commencé à nous voir dans le cadre de meetings, et c’est à partir de là que l’ISD a pris forme.

Lorsque nous avons débuté le livre Farbe bekennen nous avons organisé des groupes de lecture pour montrer que tout le monde pouvait lire des passages du livre, parce qu’il n’était pas question de l’individu, d’une personne isolée ; au contraire il s’agissait de l’expérience des noirEs, c’est-à-dire de l’expérience de noirEs qui sont très isoléEs. Et encore aujourd’hui même s’il y a bien plus de noirEs, ils vivent dans des espaces où ils/elles sont seulEs, ils n’ont pas de familles ou de personnes noires dans leur entourage. J’ai grandi à Hambourg et il n’y avait que 2 ou 3 noirEs dans toute la ville, bien qu’il ait y eu de nombreuxSES touristes ou soldats de passage.

Quoi qu’il en soit c’est avec ces groupes de lecture que l’ISD a été créée. Et c’est au cours de réunions organisées par l’ISD que nous avions décidé que personne ne devait utiliser le « N word » pour nous désigner. Personne ne devait nous appeler comme ça, ce mot est dégradant, qui sommes nous?

La question était de savoir quelle était notre place dans ce pays. À ce moment là, nous avons utilisé le mot « Afro-German »2 , qui se réfère au fait que nous ayons été socialiséEs, élevéEs dans ce pays, donc nous avons appris à être allemandEs. Mais certaines personnes n’étaient pas si à l’aise avec le fait d’être allemandEs, mais je pense qu’à partir du moment où l’on se définit comme noirE allemandE ou afro-allemandE, on se réfère automatiquement à cette expérience, bonne ou pas bonne. Donc nous étions touTEs d’accord pour nous définir de cette manière. Et dans le groupe il y avait principalement des noirEs allemandEs, certains d’entre eux/elles avaient des parents qui venait d’Afrique mais ils/elles ne formaient par la majorité dans le groupe. Depuis les cinq dernières années il y a de plus en plus de gens dont les parents sont noirs et sont ici. Mais à l’époque, le groupe comptait surtout des femmes et des hommes néEs de mariages mixtes.

La couleur de la peau a toujours été un problème dans l’ISD. Mais elle n’avait pas autant d’importance avant. Tu sais, je pense qu’on va gérer ce problème, parce que c’est bel et bien là, et nos familles sont telles qu’elles sont. J’ai une amie qui milite à l’ADEFRA et sa peau est blanche ; les américainEs l’identifient immédiatement comme noire à cause de ses traits, mais les allemandEs n’y sont pas habituéEs. Donc les allemandEs blancHEs ne voient pas la différence. Mais même les hommes et femmes noirEs dans l’ISD se demandaient « mais qu’est-ce ce que tu fais ici? », ce qui a été très éprouvant pour elle.

Dès le début le groupe comptait aussi des personnes de l’Inde, des tamouls, des personnes d’Asie de l’Est, et je crois qu’il y a avait aussi une femme arabe ;  et elles disaient qu’elles s’identifiaient à notre cause, elles disaient qu’elles se considéraient comme des allemandEs noirEs. « Noir » renvoie aussi à ces personnes qui ne sont pas africaines ou afro-américaines mais qui se sentent bien avec le terme politique « noir allemand ». Mais on peut dire qu’il s’agissait d’une minorité parce que d’autres personnes disaient « non, je suis turc, arabe ou autre » et s’identifiaient à la cause politique à l’époque. Donc l’ISD est principalement composée d’afro-allemand-e-s et de ces autres appartenances. Et ces différences ne pouvaient que nous servir, nous étions plus fort-e-s. Comme Sheila Mysorekar, elle est maintenant journaliste chez Deutsche Welle, elle était l’une des membres fondatrices de l’ISD […]. Mais tu vois elles étaient bien là, elles appartenaient au groupe.

C.R.: Comment définirais-tu l’Histoire des noir-e-s en Allemagne?

C’est très intéressant parce que même aux environs de 200 ou 300 avant J.C. on comptait déjà des noirEs ; ils/elles ont été forcéEs de venir d’un peu partout avec les soldats de l’armée romaine ou alors avec l’esclavage en provenance des pays arabes, de l’Est, du Proche Orient, etc. Quoi qu’il en soit il y a toujours eu une présence africaine en Europe. En Allemagne également mais beaucoup moins visible. Et une universitaire a fait une recherche de 1500 à 1800 et en se concentrant sur un petit groupe dans le Sud de l’Allemagne, elle a découvert qu’il y a avait environ 200 personnes. Elle a trouvé ces informations dans les documents d’une église, là où on consigne les naissances et les décès. Et lorsque que l’esclavage a commencé, lorsque les européens sont partis à la découverte du monde ils ont aussi ramenés des noir-e-s de force. Parfois il était à la mode d’avoir des noirEs à la Cour, et dans d’autres circonstances ils/elles venaient comme travailleur-se-s sous contrat, ou alors étaient esclaves en Allemagne. Mais la plupart des personnes qui n’appartenaient pas à la royauté n’étaient pas libres à cette époque. Il y avait une telle différence, parfois, que si vous travailliez à la cour et que vous étiez rémunéré alors vous occupiez un emploi normal dans le cadre de cette époque ; certaines personnes étaient OK avec cette situation, et il y avait bien entendu des personnes pour qui la situation était pire. Pour ceux qui n’avaient pas de bienfaiteur pour veiller sur eux, la vie était très dure. C’est le cas de Willhem Amo3 ,  il a fait l’objet d’une étude, son bienfaiteur était bruxellois, le Duc de Wolfenbüttel ; il l’a adopté et c’est la raison pour laquelle il a étudié.

Tu sais même aujourd’hui il existe plusieurs situations, il y a un peu de tout : vous avez les personnes qui ont une vie normale, avec des familles aimantes qui les soutiennent, et de l’autre coté vous avez ceux qui mènent leur combat seuls. Certaines personnes dans le milieu du spectacle ou des affaires ont écrit leur biographies et écrit qu’elles sont arrivées là où elles sont grâce à leurs efforts, mais elles ont eu une enfance difficile. Et puis de l’autre coté vous avez ceux et celles qui ont des expériences pénibles dans le cadre familial. Et je pense qu’il est toujours très difficile lorsqu’on est jeune de vivre sans le soutien de sa famille ; et par la suite il est alors très très difficile de devenir indépendant-e, une personne qui a de l’assurance. Et je pense que c’est ce qui s’est passé avec ma collègue, May Ayim, qui a écrit le livre avec moi, parce que May a vécu dans une famille d’accueil qui n’a été d’aucun appui. Je veux dire que le père, lui, l’était ; mais la mère et la grand-mère était très méchantes la plupart du temps. C’est ce qui a détruit son estime d’elle-même. Beaucoup de personnes vivent cette expérience, et je pense que nous devons aborder ces histoires sous tous les angles.

C.R.: Est-ce que les noir-e-s sont visibles en Allemagne?

Oui. Au cours des 2 ou 3 dernières années, plus de gens en Allemagne ont pris conscience que les noir-e-s sont des personnes normales. Et je pense qu’il manque quelque chose dans l’éducation ici, c’est de « ne pas stigmatiser, ne pas considérer les noirEs comme des objet exotiques », en d’autres termes, adopter une attitude post-coloniale ; on enseigne et on éduque encore les allemandEs blancHEs avec des codes, des images tirées de l’époque coloniale. Et aujourd’hui je pense qu’on est encore dans un processus où l’on désapprend cette éducation, dans un processus où la société blanche allemande doit apprendre à accepter tous ses semblables allemands noirs, mais aussi les AfricainEs.

C.R.: Est-ce que l’ISD a développé des connexions avec d’autres groupes ?

À  un certain moment. À ses débuts il y avait des échanges, les jeunes organisaient des soirées ; je crois qu’ils écoutaient beaucoup de hip-hop. Il y avait aussi des réunions avec des enfants turcs et arabes et ils mettaient l’accent sur cet aspect. Sinon, je pense que la communauté noire en elle-même est vraiment diverse. Par exemple vous avez l’expérience des africainEs européenNEs qui regroupent eux-mêmes différentes expériences selon qu’on vient de la France, du Portugal, de l’Angleterre, et pour chacun vous avez une histoire différente. Sans parler de la Norvège ou de la Suède. Vous avez aussi l’expérience des noirEs des Caraïbes et de l’Afrique bien entendu, l’Afrique de l’Est, de l’Ouest, du Nord et du Sud, et les afro-americainEs, qui ont leur propre histoire. Nous formons tous la diaspora et nous devons travailler tous ensemble avec nos différences. Mais l’un des éléments qui nous séparent ici est la langue. Malheureusement je ne parle pas français, enfin un tout petit peu, je parle aussi italien… Ici nous avons les communautés noires francophones, anglophones et lusophones. Les choses s’arrangent, nous avons travaillé ensemble pour le Black History Month. Mais tu vois, si on fait quelque chose qui n’inclut pas de sous-titres, eh bien les francophones ne viendront pas.

C.R.: Tu as créé ta propre organisation, JOLIBA, tu peux m’en dire plus ?

Après avoir travaillé pendant plus de 10 ans avec l’ISD je trouvais que le mouvement avait accompli un travail très important contre la discrimination, sur l’identité, mais je voulais créer un organisme et je ne pouvais pas le faire en étant dans le groupe. Avec des collègues, nous avons créé un groupe ; dans ce groupe il y avait une femme blanche avec une famille afro-allemande, son mari et ses enfants, il y avait un brésilien noir et moi. À nous trois, nous avons créé l’association JOLIBA, qui est le nom de la rivière Niger, cela signifie gros ruisseau. Et notre l’image est celle de forces qui se rassemblent, qui rassemblent leur énergie pour créer des projets interculturels.

Mes motivations rejoignent celles de Ari Andrade, il est thérapeute pour enfants. Et d’après ce que j’ai vu, enfin je suis historienne, je ne peux pas vraiment faire de travail social. Mais je trouve vraiment important de savoir comment faire face à la douleur ; une personne qui a des problèmes et qui a des questions, a besoin d’être épaulée par des professionnel-le-s. Donc je me suis énormément investie dans la création de ce projet qui doit permettre aux enfants et leurs familles de bénéficier d’assistance sociale, d’un soutien par des professionnel-le-s. L’autre aspect du projet est de créer un environnent positif, de créer des endroits agréables, où les enfants se sentent à l’aise. Nous organisons des fêtes pour enfants pour qu’ils puissent se sentir accueillis dans ce monde ; ils voient d’autres enfants noirs ce qui leur permet d’éviter de vivre avec cette expérience où ils se sentent isolés et incompris. Au contraire, ici, vous êtes avec des personnes qui vous ressemblent, ce qui fait une grande différence ; vous pouvez trouver des réponses et être écouté-e parce que d’autres adultes connaissent votre situation. Il était très important pour moi d’offrir quelque chose à ces enfants sur le plan culturel. L’étape suivante serait d’éduquer les adultes, c’est-à- dire la société blanche, la société interculturelle en Allemagne, ici à Berlin. Et donc nous travaillons beaucoup sur des projets culturels comme l’enseignement, l’empowerment, la culture des noir-e-s, sur l’histoire, la politique etc. On organise le Black History Month sur une seule journée chaque février parce que nous ne sommes pas nombreux-ses, nous ne pouvons pas tenir sur un mois, mais on le fait, cet événement est bien , il existe depuis 8 ans maintenant.

C.R.: Est-ce tu veux ajouter quelque chose?

Oui, j’attends vraiment avec impatience le moment où il y aura des échanges au niveau afro-européen. Je pense que ça a commencé, j’ai entendu parlé d’un groupe de femmes qui met en place ce type d’échange. Et parfois se tient le Bundestreffen, un rassemblement à l’échelle fédérale qui se passe chaque année ; on y trouve des gens qui viennent de Suisse et d’Autriche parce qu’ils sont germanophones, même si on ne se comprend pas toujours parfaitement. Mais ce serait vraiment intéressant que les mouvements développent plus d’interaction, se rencontrent.

Interview réalisée en mai 2013 par Cases Rebelles.
Cases Rebelles remercie chaleureusement Katharina Oguntoye et tou-te-s les membres de l’ISD.

Le site de l’ISD : http://neu.isdonline.de/
L’ISD sur Facebook : https://www.facebook.com/pages/ISD-Bund-eV/113098545380159

  1. « Farbe Bekennen » est un jeu de mot qui peut se traduire littéralement par « admettre la couleur » mais aussi par quelque chose comme « jouer cartes sur table »
  2. trad.: AfroAllemandE
  3. Anton Wilhem Amo, ghanéen, né en 1703, serait décédé en 1753. Il fut enlevé à 4 ans par l’équipage d’un bateau de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, qui l’emmènena à Amsterdam. À son arrivée il fut adopté par Anton Ulrich duc de Brunswick Wolfenbüttel. Il étudia et publia un mémoire sur le droit des noir-e-s en Europe. Il retourna au Ghana en 1747 lorsque l’hostilité augmente à son égard pour ses origines et ses idées.

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