Et Wanda Robinson devint Laini Mataka : poésie, rages et réappropriations

Publié en Catégorie: FEMINISMES, LECTURES

Laini Mataka

La rage d’un ancêtre privé de visage
A appris à mon sang à danser des messages
Messages de mort contre la blancheur anti-vie
Le cri éternel d’un ancêtre privé de voix
S’est fiché dans la vallée de mon écoute perpétuelle
Et a changé ma chanson en quelque chose de trop important
Même pour mes propres lèvres

Never as Strangers, 1988

En 1971, une poétesse nommée Wanda Robinson, née à Baltimore au début des années 50 enregistrait l’album « Black Ivory » en 1971 pour le label new-yorkais Perception : un album de poésie noire politique et sensible accompagné de soul-jazz de haute qualité. L’album à peine terminé, Wanda fuyait pour retrouver son Baltimore natal saoulée d’être sous-payée, exploitée et dégoutée du show-business. En 1973 pourtant, sortait « Me and a friend » un album composé sans elle à partir de prises de voix non utilisées sur « Black Ivory » qui avait eu un certain succès. Mais tout le succès du monde n’aurait pu toucher la première concernée. Wanda Robinson s’était rebaptisée Laini Mataka. À Baltimore, elle enchainait les boulots pourris et ne touchait rien sur les ventes d’album. Dépossédée et blessée voici la décision qu’elle prit :

J’ai dit que je ne donnerai plus jamais mon travail à des blancs et je m’y suis tenue.

Initialement c’est de Wanda Robinson dont on voulait vous parler en traduisant l’un de ses morceaux, servi par un texte des plus politiques ; mais en y regardant de plus près on s’est dit qu’on avait pas envie de valoriser cette histoire de dépossession, surtout qu’on avait prévu de sortir un morceau de « Me and my friend » que Laini n’a jamais écouté en entier, et dont elle dit que certaines paroles furent coupées et redécoupées.
Alors on s’est penchéEs sur le travail de Laini Mataka qui avait trouvé asile littéraire chez Black Classic Press, maison d’édition noire et militante de Baltimore qui revendique John G. Jackson, John Henrik Clarke et Yosef Ben-Jochannan comme inspirateurs directs.

il devrait être tué le griot qui ne déclare pas autoritairement,
que le peuple noir n’avait jamais chanté le blues
avant de rencontrer le peuple blanc
et dès ce moment nous avons chanté le blues pendant toute la traversée de l’Atlantique.
nous avons chanté le blues des zones libres à l’intérieur des estomacs des requins tigres.
de chaque poste de vente nous avons gémi le blues pour pleurer la perte du tambour.
pendant que les noms de nos dieux étaient stigmatisés et traumatisés dans nos esprits collectifs, nous avons chanté le blues à l’idée que nos ancêtres ne pourraient pas nous trouver
nous avons chanté le blues à chaque migration forcée.
nous avons chanté le blues jusqu’à cette émancipation accordée par procuration. Nous avons chanté le blues pour nous RECONSTRUIRE et ensuite nous nous en sommes fait l’écho usant de notre sang pour sceller une nation volée.

Paul Coates qui dirige Black Classic Press lui avait promis au milieu des années 70, alors que la maison d’édition n’existait pas encore, qu’il publierait tous les ouvrages  qu’elle écrirait, si elle patientait jusqu’à sa mise en place effective. Elle a attendu et Coates a tenu promesse.
Elle y publiera en 1988, Never as Strangers puis en 1994, Restoring the Queen, en 2000 Bein a Strong Black Woman, et plus récemment The prince of kokomo. Au moins il s’agit là de son œuvre voulue et assumée et non d’hyper exploitation, d’appropriation sur fond de racisme et de sexisme.
On se doute bien que les diggerEUSESs branchéEs qui se comportent comme des explorateurs coloniaux, fétichisant les pochettes tout en riant des coupes afro, se moquent bien du fait que Mataka n’ait jamais touché d’argent pour les ventes d’album de Wanda Robinson et toutes les autres utilisations de son travail chez Perception. Ils ne comprendront pas, tout comme ils ne comprennent pas la dimension politique de cette période hors de leur exotisme raciste et tendancieux. Tout comme ils ne comprennent pas non plus par exemple, que la blaxploitation n’était pas du tout un truc cool à prendre au Xième degré pour occidentaux désœuvrés, mais bien une chaîne de plus, humiliante et régressive,posée par l’industrie blanche du divertissement au peuple noir. Mais ça, on en reparlera.
En tous cas , voilà : le travail de Laini Mataka est celui d’une femme noire libre et c’est ça qu’on a choisi de partager avec vous. On ne saurait trop conseiller aux anglophones de la lire et d’acheter ses livres chez Black Classic Press. Son style est frontal, cru, mordant, sensuel. Il s’agit d’une poésie de combat, mais qui ne masque pas les défaites. De textes salés à la douleur des jours, travaillés par des images puissantes. Les thèmes que Laini Mataka aborde sont innombrables : sexualités, libération noire, relations avec les hommes noirs, le vol de la terre aux amérindienNEs, l’histoire étasunienne, les figures révolutionnaires,  le Sida, etc. Le texte qui suit, sur le stéréotype de la femme noire forte est l’un de ses textes les plus connus.

Being a strong black woman can get u killed
Par Laini Mataka

Le 25 avril 1997 à 23: 55
Alors qu’elle se débattait dans la réalité humaine
Plutôt que mythologique, la femme noire forte est décédée
Sans le moindre battage
De source médicale il est dit ceci ; elle est morte de causes naturellement oppressives
Mais ceux qui la connaissaient et l’utilisaient, savent qu’elle est morte de :
Qu’elle est morte d’être restée silencieuse quand elle aurait dû hurler
Souriante quand elle aurait du exploser
Elle est morte d’avoir été malade et d’avoir voulu que personne ne le sache
Parce sa douleur aurait risqué de déranger
Elle est morte d’une overdose d’autre gens s’accrochant à elle
Alors qu’elle n’avait pas assez d’énergie pour elle-même

Elle est morte d’aimer des hommes qui ne s’aimaient pas
Et ne pouvaient lui offrir qu’un reflet estropié
Elle est morte d’éduquer des enfants toute seule et s’entendre reprocher de faire le travail à moitié
Elle est morte des mensonges que sa grand-mère avait dit à sa mère et que sa mère lui a dit au sujet de la vie, du racisme et des hommes
Elle est morte d’avoir été abusée sexuellement enfant
Et d’avoir à cacher cette vérité partout où elle allait
Chaque jour de sa vie, troquant l’humiliation
Contre la culpabilité et encore et encore. Elle est morte
D’avoir été battue par quelqu’un qui clamait son amour pour elle
De s’être laissée battre encore pour montrer qu’elle l’aiiiimait elle aussi

Elle est morte d’asphyxie toussant jusqu’au sang
De secrets qu’elle essayait encore de consumer
Au lieu de s’autoriser le genre de dépression nerveuse auxquelles elle avait droit, mais dont seules les filles blanches pouvaient se payer le luxe.
Elle est morte d’être responsable, parce qu’elle était le dernier barreau de l’échelle et qu’il n’y avait personne sous elle sur qui plonger
La femme noire forte est morte

Elle est morte, de la naissance multiple, d’enfants qu’elle ne voulait pas vraiment, mais fut contrainte d’avoir par la moralité étouffante de ceux qui l’entouraient.
Elle est morte d’avoir été mère à 15 ans, grand-mère à 30, ancêtre à 45.
Elle est morte d’avoir été tirée vers le bas et piétinée par des femmes attardées se la jouant « sœurs ».
Elle est morte d’avoir fait comme si la vie était un moment Kodak et pas un cauchemar post-esclavagiste du 20eme siècle.

Elle est morte d’avoir tolérer M. Pitoyable, juste pour avoir un homme à la maison.
Elle est morte du manque d’orgasmes
Parce qu’elle n’avait jamais appris ce qui rendait son corps heureux et que personne n’avait jamais pris le temps de lui apprendre
Et parfois quand elle trouvait des bras tendres, elle est morte parce qu’ils appartenaient à une femme.
Elle est morte de s’être sacrifiée pour tout et tout le monde alors que ce qu’elle voulait être au fond c’est chanteuse ou danseuse ou un autre truc brillant

Elle est morte de mensonges par omission parce qu’elle ne voulait pas être accusée d’accabler l’homme noir
Elle est morte de la mémoire raciale de l’arrachement, et la vente, de l’arrachement et du dressage, de l’arrachement et du fouet, de l’arrachement et de l’exploitation à mort.

Elle est morte des hommages de son homologue qui aurait du accompagner ses efforts au lieu de la doucher avec des mots creux et des chansons vides
Elle est morte de mythes qui ne lui permettaient pas de montrer sa faiblesse sans être punie par le paresseux et le flou
Elle est morte d’avoir caché ses vrais sentiments jusqu’à ce qu’ils deviennent si monstrueux et amers qu’ils envahissent ses entrailles et ses seins comme des tumeurs en colère.
Elle est morte d’avoir toujours du porter quelque chose, des colis lourds jusqu’au frigo
La femme noire forte est morte

Elle est morte des châtiments reçus pour avoir été franche sur la vie, le racisme et les hommes.
Elle est morte d’avoir été qualifiée de chienne quand elle s’exprimait, qualifiée de gouine quand elle s’affirmait, qualifiée de pute quand elle choisissait ses propres partenaires.

Elle est morte de n’avoir jamais été assez ce que les hommes voulaient ou d’avoir été trop pour les hommes qu’elle voulait.
Elle est morte d’être trop noire et elle est encore morte de ne pas l’être assez.

Elle est morte de castration à chaque fois qu’on pensait d’elle qu’elle n’était qu’une femme, ou qu’on la traitait comme moins qu’un homme
Elle est morte d’avoir été mal informée sur son esprit, son corps et la mesure de ses capacités royales.
Elle est morte de genoux trop serrés l’un contre l’autre parce que le respect ne faisait jamais partie des préliminaires qu’on lui imposait
Elle est morte de solitude en salle d’accouchement et d’isolement en centre d’avortement
Elle est morte de choc dans des tribunaux où assisse seule elle regardait ses enfants lynchés en toute légalité.
Elle est morte dans des salles de bains les veines grandes ouvertes de haine de soi et de mépris
Elle est morte dans sa tête combattant la vie le racisme et les hommes, alors qu’on emportait son corps pour le planquer dans un entrepôt humain pour mutilés de l’esprit

Et parfois quand elle refusait de mourir quand elle refusait que ça se passe comme ça
Elle était tuée par des images mortelles de cheveux blonds, de yeux bleus, et de fesses plates

Rejetés à mort par les OJ, les Quincy, les Poitier
Parfois elle était piétinée à mort par le racisme, le sexisme exécutée avec une ignorance hi-tech alors qu’elle portait la famille dans son ventre, la communauté sur sa tête et la race sur son dos

Et bien la femme noire, forte, silencieuse, qui encaisse est morte
Maintenant que les vraies reines s’il vous plait se lèvent !

Il y a malheureusement une autre histoire de dépossession liée à ce texte, qui fut copié et détourné avant même sa publication. Aujourd’hui encore, il circule sur internet avec cette fin modifiée par le plagiaire. Parfois il est dit qu’il est de Laini Mataka. Parfois il est présenté comme un texte anonyme. Il se répand régulièrement de manière virale, les femmes noires étant à la fin invitées à le transmettre massivement aux femmes noires fortes qu’elles connaissent pour prouver que la femme noire forte n’est pas morte, bref que ce mythe donc est une réalité. Ceci est un grossier contresens par rapport au texte de Laini Mataka, mais en complet accord avec la pirouette consensuelle rajoutée par la personne qui déroba et déforma le texte.
Du coup, on trouve aussi en ligne des commentaires amers de Laini Mataka qui doit penser que l’histoire se répète :

Je suis l’auteure de ce poème. Si on me donnait un dollar à chaque fois que quelqu’un utilise ce poème sans m’en faire part et sans mon autorisation j’aurai les moyens de mettre un contrat sur la tête de l’impérialisme blanc et il serait mort demain.

Nous ce qu’on répète c’est lisez-la si vous le pouvez. Commandez ses livres si vous en avez les moyens. Et nous espérons qu’un jour elle sera traduite en français.

Cases Rebelles (Mars 2011)

Initialement paru dans l’émission n°10

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