« Explication de la nuit » d’Edem Awumey

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE, AMERIQUES, LECTURES

Eden Awumey est né au Togo, à Lomé en 1975. Il vit au Québec depuis 2005. Il a sorti son premier roman Port-Mélo la même année. Explication de la nuit est sorti en 2013 et c’est son cinquième et dernier roman publié.

« La fin est dans le commencement et cependant on continue. »
Samuel Beckett, Fin de Partie

Explication de la nuit est un livre de fins. Multiples. Fins des rêves de révolutions. Fin des naïvetés. De l’espoir. De la lumière. Des corps. Fin de partie de Samuel Beckett en déclencheur.
Dans un pays sous dictature, d’Afrique de l’Ouest, jamais nommé, un groupe d’amis motivés par un écrivain de passage décide de faire du théâtre politique. Bref d’agir, avec comme armes les mots.
« …ne nous taisons pas, parlons, on ne nous fera rien ! » leur a dit un célèbre écrivain de passage. Phrase magique et maléfique, top-départ d’un cheminement révolutionnaire aussi court que dramatique :

Et bien des jours après le départ de l’homme, nous avons continué à parler un peu plus longtemps, jusqu’aux aurores, dans la chambrette de Beno, et de notre refuge à la rue, il n’y aurait qu’un pas.

Le film est d’une netteté féroce sous les yeux d’Ito. Sur le campus, l’armée arrange le visage de Neto, uppercuts tuméfiant ses tempes, déracinant le nez et ouvrant l’arcade sourcilière. L’armée soulève le jeune homme qui voit les cimes frileuses des arbres. Autour de la cité universitaire, la majesté imperturbable des eucalyptus, les nuages hideux, le couloir et la fenêtre qui flottent, le ciel impassible et Neto qui fut défenestré. Un cri rauque, le cri du petit merdeux de mener chutant sur la terre ocre et dure dans la cour de la cité universitaire, une nappe de sang autour de sa tête, auréole de sainteté gagnée par le martyr aux pupilles dilatées. Ito Baraka se souvient, il s’est retrouvé avec d’autres étudiants rebelles autour du corps en spasmes de leur camarade, une danse macabre dans le tremblement des membres …

Exilé au Québec, incapable de rester dans son pays qui lui a tout pris en si peu de temps, Ito, le narrateur entame une narration-sursis faite de culpabilités et d’images qui le hantent définitivement. Il s’écrit, comme un devoir ; pour en finir.
Le cinquième roman de l’écrivain togolais Edem Awumey est une œuvre qui raconte le prix payé par la chair à l’idéalisme révolutionnaire. Il y dit le pouvoir dérisoire des mots qui peuvent tout déclencher mais ne protège en rien les corps qui les portent. Et il excelle à représenter comment la répression écrase, casse, défait, broie. Il excelle à opposer à l’abstrait des proses subversives l’écriture du concret de la répression, de la destruction physique et mentale qu’elle opère. Même pour Ito qui s’échappe du camp, esquive la mort et semble éviter un temps l’étiolement qui touche ses anciens camarades porte en lui la dégradation programmée. Alors, en course contre le temps le personnage, auteur de théâtre écrit son histoire, leur histoire, sa version. Il écrit pour ses anciens camarades, pour Koli le compagnon de cellule aveugle et pour touTEs les désepéréEs de révoltes avortées. Il écrit pour nous donner l’Explication de la nuit, titre magnifique et polysémique.

Résistances grotesque, dérisoires, anodines, le rouleau compresseur de la dictature viendra tout mêler pour tout vider de sens. La répression détruit en un éclair, efface les existences, pousse à trahir, fabrique des témoins passifs ou complices, des victimes horrifiées et lasses, la répression rend aveugle. C’est dans le camp qu’Ito chutera et endurera le pire. Où peut alors venir se loger l’espoir, le sens dans cet enfer ? Dans les livres, semble répondre l’auteur. Dire. Écrire. Nommer. Raconter. Et puis dans l’amour. L’affection profonde de Ito et Koli Lem fantôme, oublié de tous. Koli est ce héros dont l’ancienne case écrasée achève de pourrir dans un coin du pays dans l’indifférence, la peur et l’oubli. Un héros définitif et sans prétention. Dans le dénuement et l’horreur absolue, Koli se liera à Ito, autour des œuvres que lit le voyant à l’aveugle, autour de l’impératif de littérature, comme une vieille maladie traînée en connaissance des risques. Ito et ses amis d’avant la répression n’étaient que des ébauches d’eux-mêmes, des êtres en devenir, gonflés de rêves : ils furent brisés menus par la révolution, inconscients du pouvoir des mots ces armes avec lesquelles ils avaient joué dans une dictature chatouilleuse. Trompés qu’ils ont été par un écrivain, père spirituel. Et pourtant mis en garde par un père en chair et en os qui savait ce qu’étaient que l’inquiétude, l’absence, l’écrasement, la mort : « Il est timbré votre Sony ça n’est pas un jeu !»
Ces amis-là, Ito les a trahis, en bien peu de temps. Koli est l’ami d’un autre âge : celui de la connaissance terrible du coût exorbitant du romantisme révolutionnaire sous une dictature. La torture, la défaite des corps, c’est là que commence le livre, c’est là qu’il excelle, là qu’il aboutit.
La construction narrative du roman est prenante, articulée entre ce pays d’Afrique et le vieux Hull au Québec d’où Ito se raconte. La poésie dans la langue est omniprésente. Awumey en abuse parce qu’il est doué et parfois elle étouffe la suggestion du réel, les dialogues… Tout comme certains clichés sabotent les personnages telles les improbables et fades compagnes d’Ito : la caribéenne Santou ou l’amérindienne Kimi Blue. Tout comme les invocations omniprésentes d’autres livres plus ou moins convenus –signe extérieur d’un lecteur qui écrit mais ne sait pas se retenir d’exhiber sa bibliothèque – perturbe l’élan du texte principal.
La force d’Explication de la nuit est dans son chorus de fins et de désillusions, sans cynisme…ni tambours ni trompettes. Parce que « ça n’est pas un jeu ». Les mots pèsent. Ils envoient des personnes à la mort ou au bagne ; même de toutes petites phrases, des petits bouts de tracts. Que faire ? « La fin est dans le commencement et cependant on continue ».

A celles et ceux, du passé et du présent, sur qui la machine répressive a fermé ses mâchoires avant qu’ils n’aient eu le temps d’en saisir le rythme.

Cases Rebelles (Mai 2016)

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