Fahavalo, Madagascar 1947, de Marie-Clémence Andriamonta-Paes

Publié en Catégorie: AFROCINÉTHÈQUE

FahavaloParmi les histoires que mon père me racontait quand j’étais enfant, une m’a particulièrement marquée. Un jour, je suis revenue de l’école complètement raide de colère, effrayée par la haine et le sentiment de révolte qui montaient en moi après avoir étudié en cours le chapitre sur la colonisation et les différentes politiques des gouverneurs qui ont sévi à Madagascar. Gallieni, Augagneur, Soucadaux, Cayla. Voilà les noms gravés dans ma mémoire malgré moi depuis ce jour. Quand, toujours tremblante de rage, j’ai fait part de ma funeste découverte à mon père, en réponse à mon désespoir, il s’est mis à me parler de l’insurrection de mars 1947. Il m’a raconté comment les malgaches se sont battus, simplement armés de sagaies et de coupe-coupes contre les envahisseurs. En criant « Rano, Rano »1 pour que les balles des colons se transforment en eau. Dans ma tête, je voyais ces balles devenir eau à leur contact, j’y croyais et j’y crois toujours.

Fahavalo, Madagascar 1947 (2018, 90 min) est l’un des rares films2 sur l’histoire de l’insurrection malgache. « Fahavalo », c’est le nom donné aux insurgé·e·s. Le fahavalo, l’ennemi. Mais il s’agit de fahavalon’ny frantsay, l’ennemi des français. Le film a pour ambition de raconter l’histoire directement à travers les voix des dernier·e·s survivant·e·s de cette période insurrectionnelle ; de « donner à entendre le point de vue de ceux qui étaient présents au moment des faits, ceux qui ont pris le maquis, ceux qui ont résisté de longs mois, ceux qui se sont battus pour la liberté, ceux qui étaient juste des enfants mais qui ont eu le temps de réfléchir depuis 71 ans. »3 selon les mots de la réalisatrice, Marie-Clémence Andriamonta-Paes. Ce sont sans conteste des témoignages d’une immense valeur. Par-delà les magnifiques plans sur les époustouflants paysages sous le rythme brut et authentique de l’accordéon du regretté Régis Gizavo, le film sillonne la côte Est du pays, passant d’une ville à une autre ; sans toutefois indiquer aucune situation géographique. On devine vaguement qu’il s’agit des villes telles que Manakara et Moramanga, et de quelques villages alentours desquels sont parties les rébellions ; et Antananarivo, la capitale malgache, qui fût le théâtre d’arrestations abusives et massives des membres des mouvements indépendantistes. Mais au milieu de tout cela globalement, impossible de savoir d’où les différent·e·s protagonistes parlent.

Dans une interview donnée au Point Afrique4 , la réalisatrice affirme pourtant que « Fahavalo a été pensé pour ceux qui ne savent rien du tout ». Ambitionner de faire connaître un pan méconnu de l’histoire malgache d’abord aux malgaches eux-mêmes sans cependant proposer de cadre historiographique et géographique précis est bien dommageable ; d’autant que le film, indique-t-elle, est le fruit de recherches de longue haleine qui aurait duré huit ans. Dans son travail de recherche, elle explique avoir « déterminé une géographie de l’insurrection. Cela lui a [m’a] permis de dessiner un parcours des lieux emblématiques » dont on n’a pourtant aucune trace sinon à travers les indices de la narration des témoins de l’insurrection eux-mêmes.
Il est d’ailleurs très surprenant que Clémence Andriamonta-Paes, très au fait de la situation géopolitique malgache, ait jugé pertinent de mettre tous les témoignages sur le même plan, ceux des survivant·e·s de l’insurrection et de privilégié·e·s proches de la blanchité : « Nous par exemple qui sommes métis, c’est difficile de consentir ça [tuer les blancs] parce que nous un blanc c’est la main droite et malgache c’est la main gauche et on ne peut pas dire « j’aime pas les blancs j’aime pas les malgaches ». » À moins que la réalisatrice, dans un indécent jeu d’impartialité, ait ressenti le besoin de démontrer que tous les malgaches n’étaient pas contre le régime colonial ; comme s’il ne s’agissait pas ici de crime contre l’humanité. Quoi qu’il en soit, la pilule reste difficile à avaler et le soupçon de connivence de classe plane.

FahavaloPaysage

Les images du film m’ont renvoyée instantanément à ces soirées, assis·es sur le tsihy autour de la lampe à pétrole, où on était tou·te·s suspendu·e·s aux lèvres d’un olo be, qui nous contait des aventures toutes aussi surprenantes les unes que les autres. Mais écouter et voir ces hommes et ces femmes relater l’un des épisodes les plus traumatisants de leurs vies et de la terre des ancêtres fut un véritable déchirement. De leurs récits métaphoriques, on perçoit l’horreur du sanglant massacre et la dure lutte de la survie dans la forêt. Des villages entiers à feu et à sang. La peur. La mort. La perte. La fuite. L’affrontement. Les exécutions sommaires. La guerre psychologique. L’émotion reste palpable dans les voix. Cette insurrection aura duré près de deux ans, avec un bilan des victimes malgaches complètement disproportionné par rapport à celles des colons. Les chiffres font débat, mais que ce soit des dizaines de milliers ou une centaine de milliers de morts, cela reste un massacre colonial de plus que la France a perpétué. Avec la guerre d’Indochine, la rébellion de mars 1947 marquera les prémices de la « décolonisation ».
Depuis l’annexion de certaines villes côtières par les français jusqu’à leur prise de la capitale en 1896, les malgaches n’ont eu de cesse de combattre les envahisseurs. Plusieurs sociétés secrètes se sont constituées au fil des ans ;  les Menalamba notamment, qui ont lutté contre la conquête coloniale française et la classe politique de l’Imerina, furent les précurseurs. De cet affrontement, on estime entre 100000 et 700000 le nombre des victimes malgaches. Plus tard, vers l’année 1913 un groupe d’étudiants forme le VVS, Vy vato Sakelika5. Il s’agissait d’un mouvement nationaliste, grand héritier des Menalamba, qui fut violemment réprimé par les autorités coloniales sous le gouvernement Gallieni. Ensuite, en 1946 est créé le principal parti démocratique indigène, le MDRM (Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache), fondé par trois députés malgaches élus à l’Assemblée nationale française ; l’un d’eux, Raseta, crée également une section secrète la JINA (jeunesse nationaliste) en vue de conquérir l’indépendance par la force, après la promesse non tenue de De Gaulle de la rendre aux pays qui ont contribué à l’effort de guerre. C’est ainsi que le 29 mars 1947, le soulèvement avait éclaté. 20000 hommes, femmes et enfants, paysans et anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, bientôt suivis par d’autres, avaient attaqué plusieurs bâtiments de l’administration coloniale et des habitations des colons.

Le parti pris de la réalisatrice me restait en travers de la gorge à la sortie de la salle de cinéma : ce film est décevant par son absence de positionnement politique. J’étais totalement perdue, traversée par plusieurs émotions en même temps : l’amour pour mon peuple, pour tou·te·s ces résistant·e·s qui se sont battus pour leur liberté ; le désarroi, la colère, l’incompréhension face à cette complaisance politique. Et au-delà de tout cela, la réalisatrice échouait dans la tâche de rendre l’histoire plus accessible faute d’apporter des compléments historiques et contextuels aux témoignages par exemple.
Je reconnais le travail immense derrière ce film, la qualité technique indiscutable, les années d’expérience que la réalisatrice a développé à travers un certain nombre de films sur Madagascar et le Brésil qu’elle a co-réalisé et/ou produit avec César Paes (son mari). Je les ai découvert notamment grâce à leur film Angano… Angano (1989) sur la tradition orale malgache ; un film d’une immense poésie et profondément politique. Mais alors de quoi Clémence Andriamonta-Paes avait-elle peur? Des représailles? De froisser la fragilité blanche? De se voir refuser la diffusion de son film partout dans les festivals internationaux? De ne plus gagner leurs prix hypocrites? De perdre ses subventions? Ou de déclencher un puissant élan de révolte chez les malgaches? Considérer que l’on puisse encore faire l’économie d’un discours fort et franc sur les évènements qui nous ont saignés et qui continuent de le faire – après tout ce que l’histoire nous a montré – est une aberration, peu digne de l’héritage que nous ont laissé tou·te·s ceux et celles qui ont résisté avant nous. L’heure n’est plus à la peur ni à la prudence. Informer oui, mais il s’agit aussi de faire des choix politiques pour faire avancer la réflexion.

Mampionona_Cases Rebelles (Janvier 2021)

  1. « Rano » signifie « eau » en malgache []
  2. actuellement seulement quatre films traitent de l’histoire de l’insurrection malgache : Tabataba de Raymond Rajaonarivelo (1988), Ilo Tsy Very de Ignace Solo Randrasana (1987), L’Insurrection de l’île rouge de Corinne Godeau et Danièle Rousselier (1994), L’Insurrection malgache de 1947 de Daniel Bansard (1997) []
  3. Source : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/fahavalo-madagascar-1947 []
  4. Julien Le Gros, « Fahavalo », l’insurrection malgache de 1947 comme si on y était, 30/03/2019, lepoint.fr []
  5. Fer, Pierre, Ramification []