« Fruitvale Station » de Ryan Coogler

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, BAY AREA

Fruitvale Station, premier long-métrage de Ryan Coogler sorti en France le 01/01/2014, relate la dernière journée d’Oscar Grant. Cet homme noir de 22 ans a été assassiné par un policier de la BART1 tôt le matin du Jour de l’An 2009 à Oakland (CA), dans une station de train de banlieue devant une centaine de témoins.

Des agents de la BART ont arrêté Grant et plusieurs de ses amis à la suite d’une plainte pour une bagarre à bord d’un train. Oscar Grant était allongé face contre terre lorsque Johannes Mehserle lui a tiré à bout portant dans le dos. Au-delà du regard empathique porté sur Grant, le film rend hommage à l’une des nombreuses victimes de violence raciste et policière aux États-Unis. Et il est primordial que ces histoires soient écrites.

Le film nous plonge dans une intime – et funeste – balade urbaine aux côté du protagoniste, baignée par une mise en scène sobre. Coogler s’empare avec simplicité d’une histoire qui fut très médiatisée  – dont le spectateur a probablement certaines images en mémoire ; il s’attache à la personnalité d’un homme assassiné plutôt qu’aux suites de « l’affaire », ce qui n’atténue en rien l’impact du film.

Tension et tristesse montent au fil de l’inexorable compte à rebours qui mène à la mort. Les images les plus connues, Coogler s’en charge d’entrée puisque c’est avec les vidéos virales captées par des témoins avec leurs téléphones portables que s’ouvre Fruitvale Station : des écrans tremblants qui tentaient de saisir la violence du moment. On assiste à la confusion, la violence verbale et physique de la police puis au basculement inattendu et sidérant.
Des vidéos enregistrées, les cris jaillissent : « They just shot him

La réalité c’est que la BART est coutumière des violences : Grant n’en est ni l’unique ni la dernière victime (voir ici).

Mehserle a prétendu avoir confondu son arme avec son Taser. La justice a non seulement retenu cette version, a validé l’usage du Taser comme pertinent sur un homme maintenu au sol et a de surcroit acquiescé à l’idée effroyable que ce genre d’erreur pouvait constituer une circonstance atténuante. En novembre 2010, il fut condamné à 2 ans de prison ferme pour homicide involontaire et libéré au bout de 11 mois.

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Ryan Coogler reconstitue et parfois invente la dernière journée d’Oscar Grant. Le jeune homme vit avec sa compagne Sophina et leur petite fille Tatiana. Le quotidien est précaire, soutenu par le travail régulier de Sophina et les petits boulots d’Oscar. Et justement il vient de perdre le dernier. La galère se profile à nouveau.

Coogler fait le choix de présenter ce dernier jour comme une journée de rédemption. Le personnage d’Oscar promet de redevenir fidèle, il trouve en lui la force de ne pas retourner dealer pour gagner de l’argent, et dispense autour de lui énormément d’amour. Sa famille l’adore, ses amis également. Sa gentillesse est louée même si par souci d’équilibre, son potentiel violent surgit occasionnellement.

On le voit également passer beaucoup de temps avec sa fille. Les scènes d’harmonie et de complicité se multiplient, faisant écho avec justesse aux mots que Grant prononcera après avoir été abattu par Mesherle : “You shot me! I got a four-year-old daughter !” (“Tu m’as tiré dessus ! J’ai une fille de quatre ans !”).

Un autre personnage important est Wanda, la mère d’Oscar Grant. Forte de sa foi en Dieu, elle protège et réunit sa famille, et enjoint Oscar à prendre soin de la sienne, notamment dans une scène où ils se disputent à ce propos alors qu’elle lui rendait visite en prison l’année précédente.

Fruitvale Station résonne en une série d’instantanés, de petits souvenirs heureux et de moments de friction, le déroulement d’une journée ordinaire, si on n’en connaissait d’avance la fin horrible. Oscar Grant est peint à travers ses erreurs et une détermination nouvelle à embrasser ses responsabilités. Cette insistance sur les résolutions de Grant est bien entendu gênante. Comme si cette promesse de bon comportement futur devait nous convaincre de l’injustice du crime policier. Mais ces bilans de moralité systématiques des victimes de meurtres racistes – policiers ou pas – n’ont aucune raison d’être et sont indécents. On se fiche des antécédents ou des intentions futures des innombrables victimes. On se fiche de ces bilans censés réduire ou accroître un gouffre empathique inhérent à la suprématie blanche, responsable du continuum institutionnalisé de violences racistes : celle des États, des polices, des vigiles ou autres fascistes.

Ryan Coogler semble pêcher surtout par excès de bonne intention. Accordons lui le bénéfice du doute. Il dit avoir voulu « redonner de l’humanité » à un jeune homme auquel il s’est identifié et qui fut coincé pendant le procès entre diabolisation et instrumentalisation :

À voir le procès, j’ai eu le sentiment qu’on a perdu de vue le fait qu’Oscar était un être humain. Il est devenu ce saint ou cette idole que les gens brandissaient. Il est devenu un cri de ralliement et un symbole pour n’importe quel motif dont vous vouliez en faire le symbole. Et la partie d’en face l’a diabolisé. C’est un criminel. C’est un voyou. Il a eu ce qu’il méritait. Pour moi, il n’est rien de tout ça. J’ai l’impression que ce qui a été passé sous silence fut le fait que ce gars de 22 ans n’est pas rentré chez lui vers les gens qui lui importaient le plus. Et pour des raisons inutiles – sa vie a été écourtée inutilement. Et la vie de tellement de jeunes hommes noirs est interrompue inutilement. [Ils ne sont pas considérés] comme des êtres humains par des personnes qui ne les connaissent pas ou qui sont de l’autre côté de ce conflit [particulier] et qui ne semblent pas s’en soucier.2

Ryan Coogler, 27 ans, a grandi à Oakland et a étudié le cinéma à Los Angeles. Il a travaillé quelques années auprès de jeunes incarcéré-e-s. Son père est agent de probation et sa mère « community organiser ». Un de ses proches travaillait chez l’avocat de la famille Grant, ce qui a permis la rencontre. Il s’est également beaucoup entretenu avec des proches d’Oscar Grant et les gens qui l’avaient vu peu avant sa mort. La famille de Grant a accepté le projet de Coogler (dont Forest Whitaker est un des producteurs), l’a accompagné, et a reçu positivement. L’un des oncles de Grant dit qu’il espère que le film permettra de «dédiaboliser les hommes noirs et latinos ».

Quant à la mère d’Oscar elle reconnaît qu’accompagner le film fut une épreuve mais explique ainsi son investissement :

Il faut que je le fasse. Vous savez pourquoi? Parce que je ne voudrais pas que vous ou quelqu’un d’autre ait à traverser cela. […] Si je ne le fais pas, je garderais toujours ce poids sur mon cœur.3

Aux États-Unis Fruitvale Station est sorti en salle à l’époque de l’acquittement de Georges Zimmerman4 pour le meurtre de Trayvon Martin. La presse a bien entendu associé le film à cet autre crime raciste.

Les nombreuses vidéos de téléphones portables mises en ligne par les témoins ont accéléré la médiatisation du meurtre d’Oscar Grant mais pas la mise en accusation de Mehserle. Elles n’ont pas non plus affecté les jurés outre mesure… Des manifestations violentes et pacifiques eurent lieu à Oakland dès le meurtre de Grant. Au moment des délibérations du Jury, les forces répressives avaient déployé un arsenal impressionnant en souvenir des émeutes de Los Angeles en 92, suite à l’acquittement des flics qui avaient battu Rodney King. À Oakland la révolte populaire ne durera au final qu’une nuit et sera plutôt contenue. La famille d’Oscar Grant, même si elle a formulé des appels au calme, a également déclaré que cette décision de justice raciste reflétait le peu de valeur accordé à la vie d’un-e noir-e.

Le meurtre de Grant a profondément marqué les esprits à Oakland. Cela s’est retrouvé dans le mouvement Occupy dont de nombreux activistes avaient participé aux manifs pour Oscar Grant. Quand en 2011, le mouvement s’installe sur la place Frank H. Ogawa, il la renomme «Oscar Grant Plaza ». Et son combat fut régulièrement articulé aux luttes contre les violences policières.

Retour sur les faits, l’affaire et les autres assassinats perpétrés par des agents de la BART

Oscar Grant a été tué le 1er janvier 2009. J. Mehserle reste en liberté les jours suivants. Il devait être entendu par la police interne de la BART et le bureau du procureur le 7 janvier ; mais il ne s’est pas présenté au rendez-vous et à la place a envoyé sa lettre de démission, que le directeur de la BART et l’avocat de Mehserle ont présenté aux inspecteurs. Traduction: il n’était plus tenu se soumettre à l’enquête administrative interne.

Après ça le bureau du procureur a finalement décidé de mettre Mehserle en accusation. Le 13 janvier, il a été arrêté dans le Nevada (à 300 km de Oakland), visiblement en fuite. Il prétendait avoir reçu des menaces et s’être éloigné pour faire le point. On imagine comment aurait été reçue une telle explication de la part d’un inculpé qui ne soit ni blanc ni policier…

Mehserle était initialement poursuivi pour meurtre et fut finalement condamné pour homicide involontaire à 2 ans ferme de prison, puis libéré au bout de 11 mois.

En novembre 2011, il comparaissait à nouveau devant un tribunal avec trois autres agents de la BART pour violence policière sur Kenneth Carrethers, un homme noir alors âgé de 43 ans. Les faits remontent à novembre 2008 (deux mois avant la mort d’Oscar Grant). Les trois policiers ont été acquittés.

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Il y a 5 cas connus d’hommes tués par des agents de la BART5:

  • en 1992 Fred Crabtee tue Jerrold Hall, un jeune homme noir de 19 ans. Après l’annonce d’un vol à main armé dans un train et le signalement de deux jeunes noirs, Crabtee a suspecté d’emblée Hall et son ami John Henri Owen, attendant à un arrêt de bus. Après une dispute, Crabtee a tiré au-dessus de la tête de Hall puis dans sa nuque alors que ce dernier s’était tourné pour partir. Owen a d’abord été accusé du meurtre par la BART, puis il a été jugé pour le vol à bord du train. Crabtee n’a jamais été inquiété par la justice.
  • en mai 2001 David Betancourt tue Bruce Seward, un homme noir de 42 ans. D’après le policier, l’homme avait l’air endormi, il s’en était approché et avait appelé une ambulance. Puis Seward aurait saisi et lancé la matraque de Betancourt, qui a sorti son arme et tiré.
  • en juillet 2010 deux agents de la BART et trois policiers tuent Fred Collins, un homme noir de 48 ans. Pendant l’arrestation Collins aurait avancé avec un couteau dans chaque main puis se serait enfui ; les policiers l’ont poursuivi et étaient cinq à lui tirer dessus, dans le dos.
  • en janvier 2009 Johannes Mehserle tue Oscar Grant. Mehserle est le premier policier en Californie à être mis en accusation pour « meurtre ».
  • en juillet 2011 l’agent James Crowell tue Charles Hill, un homme blanc. Il avait lancé un couteau en direction des policiers venus l’arrêter, le couteau n’a atteint aucun d’entre deux, ils ont tiré après.

Voir également : C.O.P. Crimes of Police, documentaire de Ansar El Muhammad sorti en avril 2013, sur les assassinats policiers d’hommes noirs en Californie entre 2010 et 20126.

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Cases Rebelles (février 2014)

  1. Bay Area Rapid Transit – compagnie de transports urbains ferroviaires de la baie de San Francisco
  2. interview du 08.07.2013 dans The Nation
  3. « Oscar Grant shooting: films delivers a vital message », article du 28/06/2013 dans Los Angeles Time
  4. le 13 juillet 2013
  5. « BARTing while homeless : Charles Balir Hill is the latest BART police assassination target », article du  15/07/2011 dans San Franciso Bay View
  6. « C.O.P Crimes of Police : coming to SF Black Film Festival », article du 9/06/2013 dans San Francisco Bay View

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