Guadeloupe, 1975 : et la foi fit bouger Grosse-Montagne.

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES, NOS FOIS SONT REVOLUTIONNAIRES


Introduction
Aux lendemains de Mai 1967 et du procès des patriotes guadeloupéens, le groupe politique connu sous le nom de GONG va éclater et se scinder essentiellement en deux groupes. Le premier groupe se rassemble autour des journaux « Chaltouné » et « Zepon », et souhaite construire une formation politique révolutionnaire.  L’autre groupe, celui des « démissionnaires du GONG» dirigé par « Jean et Max » souhaite s’engager dans un travail de terrain. Ils vont partager pendant plusieurs mois le travail et le quotidien des ouvriers agricoles et mener une recherche approfondie sur les conditions de travail, les vécus de lutte, etc. dans la région de Sainte-Rose. De là nait l’Union des Travailleurs Agricoles, l’UTA, le 12 décembre 1970, une organisation au cœur de la lutte de Grosse-Montagne dont nous allons faire le récit.

L’UGTG, centrale syndicale, a été fondée en décembre 19731 dans le sillage des luttes menées par l’UTA et l’UPG (Union des Paysans pauvres de la Guadeloupe).

C’est donc une part de l’histoire de la naissance du syndicalisme guadeloupéen le plus puissant et le plus autonome qui se raconte ici. Une histoire qui mène par exemple au mouvement de 2009, qui bien qu’il doive son ampleur à une mobilisation d’ensemble n’aurait pas existé sans la force et le travail de fond de l’UGTG. Et même si les caméras françaises ont quitté la Guadeloupe et que l’État Français pour sa part s’emploie essentiellement à criminaliser les militantEs, les mouvements et les luttes se poursuivent.

L’une de nos sources pour ce texte est un livre sorti en 1975 nommé Cultures et pouvoir dans la Caraïbe de Dany Bebel-Gisler et Laënnec Hurbon. Cet ouvrage est « d’abord écrit à l’intention des travailleurs guadeloupéens et haïtiens ». En créole et en français il examine les « phénomènes de domination culturelle dans la vie quotidienne, afin de saisir l’enjeu qu’ils représentent dans les luttes de classes actuelles. »2  C’est un livre extrêmement précieux fait d’analyses, de récits événements et d’entretiens qu’on réutilisera sans aucun doute régulièrement tant il est pertinent.

La naissance de l’UTA

Quand le 12 décembre 1970 naît une organisation regroupant ouvriers agricoles et paysans pauvres avec l’UTA (Union des Travailleurs Agricoles) c’est l’avènement d’un syndicalisme de rupture. Dès Janvier 1971, l’UTA lance une grève pour s’opposer aux accords signés entre syndicats usiniers de la canne, CFDT et CGTG. Fin Janvier, Fraternité Ouvrière avec Théodule Destival lance un mouvement dans le bâtiment qui va rapidement faire front avec les ouvriers de la canne. Lycéens, étudiants, et enseignants sont gagnés par un mouvement qui dure plusieurs mois.

Avec l’arrivée de l’UTA et à travers la grève de 1971 naissait un syndicalisme guadeloupéen de type nouveau : un syndicalisme où les masses devenaient enfin maîtresses de leur destin en prenant les rênes de la base au sommet, en élaborant un discours en phase totale avec les réalités sociales et culturelles du pays et en développant des formes d’actions dont elles avaient elles-mêmes la maîtrise.3

Ce mouvement va avoir de nombreuses conséquences. Tout d’abord c’est la mise en difficulté  des syndicats, asservis aux  grosses centrales françaises, qui régulièrement signent contre les travailleurs des accords inacceptables. Culturellement, le combat va marquer le développement de la connexion entre gwoka et combat social et l’affirmation du créole comme langue des luttes.

En février 1972, nait l’UPG, Union des Paysans pauvres de la Guadeloupe, pour contrer la CGT et la CFDT, qui contestent le fait que l’UTA représente à la fois les ouvriers agricoles et les petits planteurs, considérés comme patrons :

Pourtant, les deux fonctions  sont  « confondues »  dans  les  mêmes  personnes :  beaucoup  de  petits planteurs  sont souvent également ouvriers dans les usines.4

Les deux syndicats resteront de fait composés de la même base et des mêmes dirigeants, à 90%.

Chaque année jusqu’en 1975, le rapport de force va se manifester dans des mouvements sociaux mais systématiquement des accords de complaisance sont signés entre usiniers et syndicats  CGT/CFDT, FDSEA/USPC (Union des Syndicats de Producteurs de Canne). Pendant la fin de l’année 1974, à plusieurs reprises les ouvriers organisent la séquestration des directeurs d’usine et amorcent ainsi la lutte de 1975.

La grève de 1975

En 1975, Les paysans pauvres et les petits planteurs rentrent en lutte et en grève sur la base de deux revendications essentielles :

L’exigence de fixation du prix de la tonne de canne en fonction de son coût moyen de production et non pas uniquement en fonction de sa richesse saccharine5 ;
la suppression du Salaire Minimum Agricole Garanti (SMAG)6 et l’alignement des salaires agricoles sur ceux de l’industrie (SMIC) – soit l’effacement du différentiel de 20% qui existait entre ouvriers d’usines et ceux des champs.7

Il s’agit donc de « se faire reconnaitre comme travailleurs et non comme esclaves, puisque le travail qu’ils produisent contribue à les endetter chaque jour davantage. »8

La grève est déclenchée le 24 février. Mais toutes les négociations sont refusées en dépit de l’activisme et du travail d’informations des grévistes ; ils ne reçoivent que des menaces en retour et un important dispositif policier va bientôt réduire considérablement leur champ d’action. Par ailleurs des travailleurs sont amenés d’Haïti pour remplacer les grévistes et travailler dans des conditions déplorables. Ils sont parqués et gardés à distance de la population guadeloupéenne par les képis rouges.

La situation semble coincée et complètement désespérée.

L’étau policier s’était resserré autour des grévistes, au point qu’ils n’avaient plus aucune liberté de manœuvre et ne pouvaient donc mener aucune action significative en dehors de manifestations de rue loin des lieux de la grève, comme à Pointe-à-Pitre ou à Basse-Terre par exemple. La plus forte concentration des forces armées s’était faite autour des habitations et de l’usine de Grosse-Montagne au Lamentin, propriétés du béké Charles SIMONET.9

Le 20 Mars, le père Céleste organise à la chapelle de Grosse-Montagne des discussions avec les chrétiens en vue d’une solidarité avec les travailleurs agricoles. Cette réunion s’appuie sur un travail de fond effectué depuis 3 ans, fait de réunions avec les fidèles, le MRJC10 et la JOC11, et de publication régulière de tracts. Et le 22 Mars au vu de la situation, Chérubin Céleste part en grève de la faim illimitée :

JE COMMENCE UN JEÛNE ILLIMITÉ APRÈS NOTRE CÉLÉBRATION PÉNITENTIELLE À GROSSE -MONTAGNE, SAMEDI 22 MARS, 17h.
Je jeûnerai jusqu’à ce que :
– Jusqu’à ce que les négociations syndicales reprennent (ce qui signifie pour moi qu’on aura reconnu dans les travailleurs un partenaire avec qui on discute et non un esclave qui obéit à l’ordre du maître), et que M. Simonet mette fin aux conditions injustes et illégales qui lui ont permis de déclencher la coupe grâce à l’inconscience ou la complicité de nos responsables politiques12

À la suite de cette annonce la mobilisation connaît un renouveau : meetings, débrayages, etc. De nouvelles solidarités se créent, les lieux de culte deviennent lieux de partage et de débat social, et des conscientisations se font de manière accélérée. Cette « unité constituée dans la lutte » va permettre au peuple de « reconnait[re] ses capacités de lutte et les possibilités réelles d’affronter l’oppression »13 . Cette détermination se manifeste dans les témoignages :

Avant, beaucoup de gens disaient : nous n’avons pas la force, nous avons peur. […] L’U.T.A a son idéologie, ça la regarde. Le mouvement chrétien voit l’injustice. Nous sommes d’accord avec l’U.T.A… […] Quand ils ont envoyé les C.R.S. pour prendre le père Céleste dans la chapelle et pour nous tuer tous, nous nous sommes tous rassemblés. Et s’il fallait mourir, nous serions tous morts ensemble.14

L’histoire syndicale insiste sur le rôle prépondérant et déterminant joué par les femmes dans cette lutte.

Jusqu’alors anonymes certaines, telles MÉRANIE, Odette NINI, ROGER, APOLINA, et bien d’autres encore vont devenir célèbres dans la région pour leur qualité de cœur et leur détermination au combat.15

Le 29 Mars, dans un discours profondément paternaliste, le Préfet va s’exprimer pour essentiellement  justifier la violence qu’il va déployer contre le peuple de Grosse-Montagne en lutte.

En effet, le 1er avril, la région du Lamentin est coupée du reste du pays, la chapelle de Grosse-Montagne encerclée par les forces armées, hélicoptères à l’appui pour lâcher des gaz lacrymogènes et disperser les gens massés dans et autour de la chapelle, les poursuivre, dans leurs maisons, etc.16

Le Père Chérubin CÉLESTE sera alors enlevé et emmené dans un lieu secret : il continuera de refuser de se nourrir et poursuivra son jeûne.
La tentative du Pouvoir de briser le foyer de résistance se soldait par un échec : d’une part le mouvement de grève se poursuivit, d’autre part, l’opinion publique tant en Guadeloupe qu’au niveau international condamna sans appel cette répression policière. Jusqu’alors discrets, les médias finirent par prendre le relai et donnèrent enfin la parole aux grévistes et à la population victime des sévices de la troupe armée.
Il n’y avait pas d’autre issue pour le pouvoir que d’ouvrir deux jours après sans préalable les négociations avec les travailleurs en grève.17

Photo en couleur du père Chérubin Céleste distribuant des tracts au défilé du 1er mai 1994.

Religion, pouvoir et luttes

Le livre Cultures et Pouvoir analyse et décrit clairement les mécanismes sociaux et culturels que le mouvement de Grosse-Montagne mobilise. Les auteurs soulignent d’abord comment l’acte de Céleste contraint le reste du clergé à montrer vers quelle classe vont ses solidarités politiques  :

Quelle ironie de voir la majeure partie du clergé et des hommes politiques du pouvoir accuser la communauté de Grosse-Montagne de faire de la politique, d’introduire l’Église dans un conflit social et politique ! Comme si toute la présence de l’Église en Guadeloupe n’était pas liée à la politique (histoire de l’esclavage et de la colonisation .) Que de fois l’a-t-on prise la main dans le sac ?
En somme beaucoup de prêtres mis à découvert aux yeux du peuple, en veulent à Céleste et aux chrétiens de Grosse-Montagne principalement. Les travailleurs à Grosse-Montagne découvrent précisément de quel côté sont situés la plupart des prêtres. Ceux-ci ont été amenés à se manifester pour ou contre les capitalistes usiniers, pour ou contre la prise de parole de manière démocratique dans l’Église, pour ou contre la diminution de leur pouvoir et de leurs privilèges. […]

En fait, il se trouve que par cette pratique [le jeûne], Céleste cessait de fonctionner comme ecclésiastique, gérant et manipulateur du sacré, pour prendre au sérieux des textes de l’évangile que d’autres utilisent seulement de manière démagogique18.

Il va donc y avoir une rupture au niveau des pratiques habituelles au cœur de l’église :

– L’église cesse d’être le lieu de pouvoir de la parole du prêtre : les fidèles peuvent s’exprimer librement, d’autant plus facilement que le créole s’est imposé comme langue de la lutte,
– L’église cesse d’être ce lieu prétendument coupé des conflits sociaux ; le clergé est sommé de prendre parti.

La lutte des classes vient donc exploser au cœur de l’église qui n’est plus « une et universelle, elle est composée de groupes sociaux, de classes sociales qui défendent des intérêts opposés. »

Plutôt que de poser la question de savoir s’il y a matière à « récupération » dans cette luttes, les auteurEs préfèrent faire le bilan de ce que la « lutte a apporté à la communauté de Grosse-Montagne comme expérience de libération et les leçons qu’elle peut en tirer ». Ils retiennent notamment que l’efficacité des luttes dépend davantage des relations à la base nouée entre groupes divers que des relations avec la tête des syndicats, des partis, c’est-à-dire des relations pyramidales. Ils insistent sur le fait que les initiatives les plus diverses sont autant de brèches et que de toute façon « les chrétiens engagés dans une lutte de libération ne peuvent sans contradictions graves tôt ou tard assumer la même idéologie religieuse que celle des classes exploiteuses. »

Conclusions

La première conclusion, dans le cadre de notre série19 , est de relever les liens complexes qui existent entre la foi, la religion et les luttes dans les contextes post-esclavagistes. On ne peut pas essentialiser et définir intrinsèquement et définitivement le pouvoir révolutionnaire ou juste progressiste de telle ou telle religion. Pouvoir et Cultures montre bien, par exemple, comment le pouvoir duvaliériste en Haïti a fait usage du vaudou – ou tout au moins de certaines expressions du vaudou – pour manipuler. Mais il est évident qu’on ne peut faire abstraction des conditions de naissance, d’implantation, d’imposition des différentes religions.  Pourtant, la question de savoir si foi et religions peuvent servir des combats d’émancipation doit dépasser les approches binaires et essentialistes. Les religions de conquête, même si elles n’échappent pas au poids de leur historicité, peuvent sortir des schémas de contrôle social et de manipulation. Des théologies de libération en attestent. Chérubin Céleste et les chrétiens de Grosse-Montagne l’ont prouvé. Et on se rappellera qu’Elie Domota, par exemple, a commencé à militer à 14 ans à la JOC.

Pour ce qui est de la deuxième conclusion, la conclusion historique sur l’importance de la lutte de Grosse-Montagne, nous laissons le mot de la fin à l’UGTG :

L’acte héroïque du Père Chérubin CÉLESTE a été le petit souffle qui a ranimé la flamme d’un mouvement en perte de vitesse, pour en faire un brasier. Il a été déterminant pour la suite de la grève de 1975, devenue historique.
L’UGTG, qui vient juste d’être créée, deux ans auparavant, sort grandie de cette épreuve. Aujourd’hui, elle est devenue la première force syndicale de la Guadeloupe, et la plus représentative du tissu social Guadeloupéen.
On peut sans se tromper, affirmer que cette page du mouvement ouvrier de la Guadeloupe a été le point de départ d’une nouvelle forme de syndicalisme dont l’UGTG EST AUJOURD’HUI LE PORTE DRAPEAU.20

Cases Rebelles – Septembre 2015

  1. Un grand nombre d’ouvriers, d’employés de tous les secteurs, de petits fonctionnaires ont approuvé l’orientation syndicale de l’UTA. Ils ont décidé de s’unir autour de celle-ci pour organiser une véritable centrale de lutte de classe. Au cours de multiples discussions avec des organisations syndicales de base et avec des travailleurs inorganisés, nous avons fait un bilan des luttes syndicales passées et nous avons défini notre ligne syndicale. Camarades ! Aujourd’hui nous tenons le congrès constitutif de l’UGTG. C’est une nouvelle étape dans la lutte de la classe ouvrière et de l’ensemble du peuple Guadeloupéen contre l’exploitation et l’oppression des capitalises et des propriétaires fonciers et de l’État au service de ces derniers. Participons au Congrès Constitutif de l’UGTG qui aura lieu à Baie-Mahault (Salle du C.P.P.R.) Dimanche 2 décembre 1973 à 8 heures. Déployons tous nos efforts pour faire de l’UGTG une puissante organisation syndicale de classe et de masse, dirigée par la classe ouvrière !
  2. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe, Dany Bebel-Gisler et Laënnec Hurbon, L’Harmattan, 3ème Edition, 1987
  3. « La grande grève de 1971 », http://ugtg.org/article_512.html
  4. upg971.pagesperso-orange.fr/articles/Historique_UPG.pdf
  5. pourcentage de saccharose (sucre) de la canne
  6. d’autres sources font état du SMAC  : Salaire Minimum Agricole de Croissance
  7. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe.
  8. Ibidem.
  9. « Guadeloupe – La grève de 1975 dans l’industrie sucrière », http://ugtg.org/article_449.html
  10. Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne
  11. Jeunesse Ouvrière Chrétienne
  12. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe.
  13. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe.
  14. Ibidem
  15. http://ugtg.org/article_449.html
  16. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe.
  17. « Guadeloupe – La grève de 1975 dans l’industrie sucrière », http://ugtg.org/article_449.html
  18. Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe.
  19. « Quand nos fois sont révolutionnaires »
  20. http://ugtg.org/article_487.html

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