Guy Kurose

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Les racines du militantisme de Guy Kurose sont indubitablement à chercher dans l’histoire de sa mère Aki Kurose (1925-1998), qui fut engagée tout au long de sa vie dans de multiples luttes : droits civiques, logement, éducation, etc. Tout comme Yuri Kochiyama, elle vit les certitudes de son enfance voler en éclats lorsque le gouvernement américain décida en 1942 d’interner les Japonais-e-s, ayant la nationalité américaine ou pas, de la Côte Ouest. Avec sa famille Aki Kurose fut enfermée à Puyallup et Minidoka. C’est cette expérience humiliante et terrifiante qui l’amènera à s’engager politiquement. Dans les camps elle s’impliquera aux côtés des Quakers qui fournissent des livres et aident les jeunes à bénéficier de programmes de relocalisation pour les études. C’est dans ce cadre également qu’elle rencontrera Floyd Schmoe, auteur quaker et pacifiste, avec qui elle restera amie. À travers la pensée de Toyohiko Kagawa, Aki fut initiée par ses parents au pacifisme et cette orientation sera renforcée définitivement par ses affinités avec les Quakers. Dans les années 1950, elle militera dans le mouvement pour l’open housing1 et dans la décennie suivante, elle s’impliquera au sein du CORE2 contre la ségrégation raciale. Elle luttera ensuite pour l’éducation des jeunes enfants à Seattle et y obtiendra avec d’autres activistes la mise en place d’un programme Head Start3 , le premier dans l’état de Washington. Passionnée par l’éducation, Aki deviendra elle-même enseignante ; à Seattle, l’école où elle travailla pendant 25 ans porte désormais son nom.

Guy était le troisième enfant d’Aki Kurose. Né en 1952 à Seattle, il participe très jeune aux mobilisations dans lesquelles sa mère est impliquée. À 15 ans, il se rapproche du Black Panther Party de manière tout à fait naturelle, ayant grandi au sein de la communauté noire.

J’ai été élevé dans la communauté noire et j’écoutais ces chansons: « Dis-le fort, je suis noir et je suis fier ». Je voulais en être moi aussi. En outre, le Black Panther Party avait une forte position anti-guerre. Mon point de vue du mouvement anti-guerre était celui-ci : « Je ne me battrais jamais contre des asiatiques. »4

La section Black Panther de Seattle, formée par les frères Dixon en 1968, fut la première hors de la Californie. Kurose commença par le programme de petits déjeuners. Il deviendra l’un des rares membres asiatiques du BPP5 et s’investira également dans des mouvements de soutiens aux luttes des amérindiens. Malgré de fortes convictions politiques Kurose déclare que pendant ces années il reste très lié au monde de la délinquance.

J’étais un Panther rebelle. Nous étions ce que Bobby Seale appelait des « impertinents », des gosses avec des bonnes intentions mais en fortes connections avec la délinquance. Il disait qu’on était des mecs bien, mais qu’on voulait toujours faire un truc cinglé.6

Il fera partie des Black Panthers jusqu’au lycée et intègrera ensuite l’Asian Student Coalition:

Nous avons eu des manifestations sur le campus. Mon truc c’était les émeutes. On provoquait des trucs violents. On finissait tous en taule pour s’être battu contre la police et avoir détruit tous les bâtiments.7

Guy ira un temps à Los Angeles où il se rapprochera de groupes radicaux de ce qu’on appelle l’Asian Movement : Yellow Brotherhood 8 , Joint Communications 9 , et Asian American Hardcore 10 . Ces groupes, dont certains descendaient directement de gangs, luttaient sur de nombreux fronts pour améliorer la vie dans les quartiers, combattre racisme et impérialisme. Ils furent aussi parmi les premiers à mettre en lumière l’histoire des camps d’internement américains, dont personne ne voulait véritablement parler. Si ces organisations sont peu connues, c’est sans aucun doute lié au racisme qui enferme la communauté asiatique dans des clichés de passivité et de « minorité modèle » contredits par la réalité.

yellowbrotherhoodlosangeles1971

Après l’Université de Washington, Kurose poursuit ses études au Japon, à l’Université de Tenri. Il s’y perfectionne en japonais tout comme en karaté ; il y deviendra ceinture noire.

À son retour aux États-Unis, Guy Kurose fera toutes sortes de boulots mais l’enseignement du karaté est au cœur de son existence. Il est connu et reconnu d’autres experts en arts martiaux, et sera même entraîneur de l’équipe canadienne des Jeux olympiques juniors.
Mais le plus important ce sont les cours d’arts martiaux qu’il donne aux enfants vivant dans des quartiers violents de Seattle. Il y dispense à la fois un apprentissage et du soutien. Il incite ses élèves à s’engager à « avoir de bonnes notes, faire leurs devoirs, respecter leurs parents et rester loin des gangs et de la drogue ; il les suit et s’assure qu’ils honorent leurs promesses ». De par son passé de galères et de délinquance, Kurose se sent très proche d’eux. Il n’hésite pas à aider ceux qui ont besoin d’un kimono, d’un repas ou d’être raccompagnés à la maison.

Cette forme de militantisme, entre enseignement, attention à l’autre, prévention de la délinquance, porte autant l’influence maternelle d’Aki Kurose que celle du travail communautaire qu’effectuaient les groupes radicaux où Guy avait évolué auparavant. Avec la valorisation du respect des parents, des bonnes notes, etc., il s’agissait de travail social, avec tout ce que ça comporte – à nos yeux, aujourd’hui – comme risques de soumission et d’entretien de l’ordre établi. Mais à son époque Kurose était proche de dynamiques très répandues des années 70 et qui furent moins publicisées que les armes des Blacks Panthers, plus propices au buzz médiatique. Un livre comme Soul Power : Culture, Radicalism, and the Making of a U.S. Third World Left décrit bien comment à l’époque existait une forte volonté d’organisation communautaire autonome à tous niveaux. Il s’agissait de se créer un avenir malgré la pauvreté, la ségrégation raciale et sociale, et donc de nourrir, au propre comme au figuré, la jeunesse. L’enjeu était également de s’auto-éduquer, de se divertir, de se prendre en main hors des voies de la culture dominante. Kurose était dans cette lignée quand il s’investissait pour protéger des jeunes de dynamiques particulièrement destructrices pour eux et la communauté. Mais on sait que ce type d’engagement n’a pas forcément le pouvoir de changer la société durablement, et qu’il peut aller dans des sens problématiques : aide humanitaire, entretien de la paix sociale, encouragement à la réussite individuelle et à l’extraction géographique, renforcement des structures d’oppression et de répression, etc.

Durant les années 1990, Guy Kurose se consacrera plus professionnellement à éloigner les jeunes des gangs, en travaillant au sein de diverses organisations et notamment du Center for Career Alternatives.
En 1997,

Kurose avait été invité dans « Oprah » mais il avait décliné l’invitation : « Ces émissions sont juste à la recherche de scandales et chercheraient à se concentrer sur mon passé et non sur ce que je fais aujourd’hui » dit Kurose, « je ne veux pas valider la culture des gangs ; [et ces talks-shows] ont tendance en faire du sensationnalisme ».11

Guy Kurose était apparemment quelqu’un d’une grande jovialité et sociabilité, ce qui lui permettait d’aller au devant des autres sans complexes et de transcender nombre de barrières. C’était aussi un grand fan de jazz qui officiait régulièrement sur KRAB FM, une station de radio indépendante de Seattle.
Le karaté l’accompagna jusqu’au bout : alors qu’il était hospitalisé et gravement malade, son senseï vint du Japon lui donner son 6ème dan.
Guy Kurose est mort le 26 Octobre 2002 des suites d’un cancer.
Il ne s’était jamais marié, n’avait pas d’enfants, mais il est dit que sa vraie famille c’est celle qui fut présente en masse à ses funérailles ; les enfants de Seattle reconnaissants pour les leçons, l’amour et l’attention qu’il leur avait donnés. Beaucoup l’appelaient « Oncle Guy ». Pendant la cérémonie funèbre certain-e-s prirent la parole tandis que d’autres s’exprimèrent par les arts martiaux.

Cases Rebelles –    Décembre 2013.

  1. lutte contre toutes formes de ségrégation dans l’accès au logement
  2. Congress Of Racial Equality
  3. Programmes de pré-scolarisation destinés à favoriser le développement des enfants en bas âge des familles à faibles revenus
  4. Panther Brotherhood. Interview de Art Ishii & Guy Kurose par Martin Wong dans Giant Robot, Printemps 1998. Téléchargeable ici
  5. Les autres, connus à ce jour, étaient Richard Aoki, Michael Tagawa and Lee Lew-Lee
  6. idem
  7. idem
  8. Il existe un documentaire en anglais sur le Yellow Botherhood visible ici
  9. Un programme de soutien pour les prisonniers asiatiques dans le Nord de la Californie
  10. Vous pouvez lire ici en anglais un article sur le mouvement asiatique-américain à l’époque du Black Power.
  11. Asian Focus, Mai 1997

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