Hommage à Pierre-Just MARNY

Publié en Catégorie: CARAïBES, POLICES & PRISONS

Le 7 août 2011, Pierre-Just Marny, « échappait » au système pénal carcéral colonial la nuit de son 68ème  anniversaire. À la prison de Ducos (Martinique) se suicidait « le plus ancien prisonnier de France », un homme enfermé depuis 48 ans, un vieux prisonnier martiniquais isolé en France terriblement longtemps à qui l’on a refusé la liberté avec un acharnement digne de la peine capitale… Pierre-Just Marny n’était ni un héros, ni une figure politique, mais il l’était devenu : prisonnier politique du système colonial et carcéral.

Né en Martinique, Marny a grandi dans la pauvreté extrême de la population rurale qui avait migré vers Fort-De-France à cause des fermetures d’usine. C’est une population pour laquelle rien n’a été pensé, contrainte de vivre dans des bidonvilles. Plus grand Marny survit de petits boulots. Pour s’offrir une vie meilleure il se laisse tenter par le trafic de pièces de voiture. Il est  condamné une première fois en 1963 à 4 ans de prison dont 2 avec sursis à l’âge de 19 ans, dans une affaire de vol et recel. Il a fait un contrat d’honneur avec ses complices et accepte de prendre pour tous.
Une fois dehors il veut sa part mais ses ex-complices ne sont pas disposés à lui donner. Le 2 septembre 1965, il part pour se venger d’eux. Il est armé. Dans sa fureur criminelle, Marny va tuer trois personnes dont un bébé, et blesser deux autres personnes. Il est interpellé et placé en détention le 8 septembre. Le 10 Octobre, il s’évade et part en cavale pendant 9 jours, caché et nourri par des habitantEs dans le quartier populaire de Sainte Thérèse.
C‘est là que nait son surnom de « la Panthère noire »: l’homme est insaisissable.
Finalement il est dénoncé, les gendarmes viennent pour l’arrêter ; ils lui tireront dessus alors qu’il est désarmé – parce qu’il refuse de se coucher –  et l’emmèneront blessé.
Avec l’arrestation de Marny des émeutes éclatent, dans le quartier, pendant trois jours. C’est une colère contre l’écrasement colonial, la pauvreté organisée, le racisme et la répression policière qui s’exprime ; une colère contre l’injustice, les injustices que vivent des jeunes comme Marny.
Des gendarmes et légionnaires sont blessés.

Marny est exilé en France secrètement. Il n’est pas question qu’une plus grande solidarité s’organise autour de lui, et il n’est pas question que la révolte populaire s’étende. Le pouvoir colonial a été défié, ébranlé ; Marny va payer. Son procès a lieu en 1969.
Désormais tout ce qui le concerne se passe à huis clos. Il encourt la peine de mort et il est condamné à la prison à perpétuité le 27 septembre 1969, défendu par deux avocats parisiens commis d’office.
D’abord détenu en QHS1 il connaitra ensuite la réclusion en psychiatrie carcérale en UMD2 . Pendant plus de  30 ans, il va résister à la violence et à la mort à petit feu qui caractérisent ces institutions particulières3 .
En 2007, après un passage en Centre National d’Observation4 qui statue sur la dangerosité des prisonniers, Marny « retourne » en prison « classique ». Le directeur de Fresnes appuie sa demande de libération conditionnelle. Puis il est transféré en Martinique en 2008. Mais ensuite pour envisager une libération, la justice lui impose de repasser en CNO – devenu CNE5 – en France.

Ce nouveau passage imposé par le CNE est lié à la loi Dati. Voulue par Nicolas Sarkozy cette loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental introduit entre autres un article dans le Code de procédure pénale qui prévoit la possibilité d’une rétention de sûreté, c’est-à-dire d’une privation de liberté qui intervient après l’exécution de la peine. Construite dans contexte de faits divers par d’immondes démagogues jouant avec le spectre de la récidive, cette loi qui permet donc d’enfermer sans limites et sans qu’il n’y ait eu d’infractions est une saleté sans nom.

Marny refuse. Cette condition est déjà remplie. Et il se sent trop vieux trop mal pour être « trimbalé » de nouveau  en France ; la violence qui accompagne l’examen, il l’a déjà trop subie.  Il n’est pas seul dans son combat pour la liberté : il est soutenu dans ses démarches par un comité « Libérez Marny » dirigé par M. Félix Vert-Pré, ami et président d’une association martiniquaise nommée « Agir Sans Voir ».  La détention a en effet rendu Marny presque complètement aveugle.

Le 14 juin 2010, on lui octroie une scandaleuse permission de sortie de six heures sous haute surveillance…

Tôt le matin du 7 août 2011, il a été retrouvé mort, pendu, dans la cellule qu’il occupait à la prison de Ducos, en Martinique.

Marny est mort à 68 ans en prison où la perpétuité s’est appliquée pour lui au sens littéral du terme. Il avait effectué plus du double de la période de sûreté de vingt-deux ans.

Pour nous aucune peine d’emprisonnement, aucun enfermement n’est juste.

Pas sûrEs que le souvenir de Marny empêche grand monde de dormir ; qu’au moins il nous tienne nous éveilléEs. EveilléEs face au pouvoir colonial et face au pouvoir carcéral. Qu’ils crèvent !

Cases Rebelles – Octobre 2011 (mise à jour Avril 2015)
A écouter dans l’emission n°17.

  1. Quartier de Haute Sécurité
  2. Unité Malades Difficiles
  3. même si nous considérons qu’il n’y a pas de bonnes prisons de toute façon.
  4. établissement où sont « observés » pendant six semaines des détenus considérés comme difficiles et condamnés le plus souvent à de lourdes peines afin de les orienter vers des établissements pour peines correspondant à leurs profils
  5. Centre National d’Evaluation

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