Ils n’étoufferont pas l’affaire Adama. Entretien avec Assa Traoré

Publié en Catégorie: AFROEUROPE, LUTTES ACTUELLES, POLICES & PRISONS

Assa Traoré, le 21 juillet 2018 à Beaumont (Photo : Cases Rebelles)

Le 2 octobre dernier la famille Traoré accédait aux résultats d’une expertise médicale de synthèse ( la 4ème expertise médicale ) concernant la mort d’Adama. Après l’infection foudroyante, le malaise cardiaque, la cardiomyopathie, la drogue, etc., on découvre désormais que le très sportif Adama TRAORÉ serait opportunément mort d’avoir couru sur une distance dérisoire, et parce qu’il aurait eu la drépanocytose, pourtant jamais diagnostiquée chez lui auparavant… Au fur et à mesure des « expertises », les médecins – et ceux qui s’emparent de leurs conclusions comme le procureur Jannier en 2016 – multiplient les inventions pour empêcher la manifestation de la vérité et innocenter ceux sans qui Adama serait encore en vie aujourd’hui ; les gendarmes qui lui ont fait un plaquage ventral, l’ont écrasé sous leur poids, l’ont laissé agoniser menottes aux poignets sans lui prêter assistance et ont dissimulé sa mort pendant plusieurs heures. Une fois de plus, ce qu’on comprend bien c’est qu’il faut des mensonges à la hauteur des crimes. Mais ce que l’État, ses forces répressives et sa justice comprennent mal, c’est qu’en face il y a une opposition à la hauteur du crime, des crimes : la famille Traoré, le comité Adama, ainsi que toutes celles et ceux pour qui Adama TRAORÉ est devenu synonyme de lutte acharnée contre l’injustice, synonyme d’émancipation et d’espoir. Bien sûr que nous serons nombreux.ses ce Samedi 13 octobre à Paris (départ 14h30, Gare du Nord). Bien sûr que notre détermination n’en est que plus forte.

Quel a été ton ressenti quand tu as vu les conclusions de la dernière « expertise médicale » ?

Je me dis qu’on est en 2018 et que malheureusement en 2018 un Noir, un Arabe, une personne morte sous les coups et la violence de la gendarmerie peut mourir d’une maladie, cette maladie peut s’effacer et il peut mourir d’une autre maladie. On a un État et une justice qui sont complices de tout ça, c’est pour ça que l’on dit que c’est un mensonge d’État, qu’ils ne sont pas dans la volonté de nous donner cette justice qui nous est due. Quand on a cette expertise on se demande qui a commandité, qui a ordonné d’écrire dans les premières expertises qu’Adama avait une infection très grave, qu’il avait des problèmes cardiaques et qu’il est mort sous l’emprise de l’alcool et de la drogue. Cette expertise-là, où on a une experte en cardiologie, une experte en infection, va écarter tout ça et va même dire qu’Adama Traoré a un cœur d’athlète, mais les experts vont sortir une maladie qui est la drépanocytose. Oui nous sommes noirEs, oui le Noir malheureusement peut avoir toute maladie tropicale qui arrange bien ce système français. Donc aujourd’hui le mensonge est à la hauteur de l’acharnement, de tout ce qu’on vit en fait ; c’est trop ridicule ! Le mensonge est trop gros ! Pour moi, c’est comme s’ils avaient joué la dernière carte : ils ne savaient tellement pas quoi faire qu’il leur fallait sortir le mensonge le plus gros. C’est comme si on me regardait moi et qu’on disait : « Assa, l’expert a dit que tu étais blanche » ; mais tout le monde voit que je suis noire. Quand on dit que mon frère est mort en faisant 480 mètres en 18 minutes – c’est écrit noir sur blanc – même l’athlète le plus fainéant du monde ne ferait pas 480 mètres en 18 minutes, il ferait 5 minutes au plus. Donc non, aujourd’hui on ne va pas laisser faire, on s’est battu.e.s sur les premières expertises pour dire que mon frère n’était mort ni de cause cardiaque et d’infection, ni de drogue ni d’alcool ; on se battra pour dire que mon frère n’a jamais eu de drépanocytose comme ils le disent. On l’aurait su dès sa naissance à l’hôpital, sur tous les tests ; j’ai trois enfants, c’est pas une maladie qu’on découvre à 24 ans quand on meurt sous les coups des gendarmes. Donc on se battra, on va marcher samedi 13 octobre, parce que c’est vraiment grave. Et comme je le dis c’est un combat que je ne peux pas mener seule, c’est un combat qu’on ne peut pas mener seul.e.s, c’est un combat qu’on doit mener tous ensemble, on doit aller marcher, demander justice et vérité pour Adama, et pour tous les Adama Traoré. Parce que ce qui se passe pour Adama c’est ce qu’ils font pour toutes les victimes ; pour toutes les victimes c’est exactement le même procédé, ils sont tous morts d’une maladie : on va chercher une maladie tropicale qui sort de je-ne-sais-où et qui les arrange où des fois on n’en a même pas connaissance. On n’aura pas de non-lieu sur cette affaire, on se battra, on fera ce qu’il faut faire, mais quand on voit cette expertise qui sort on se dit que ce n’est pas possible… Le mensonge est énorme ! Ils n’ont même pas dit : « le ciel est gris », ils ont dit : « le ciel est violet ».

Dans cette expertise de synthèse effectivement il y a non seulement des contradictions internes, mais aussi des contradictions avec les expertises précédentes…

L’expertise d’aujourd’hui est écrite par plusieurs médecins mais c’est comme si un gendarme était venu et avait écrit la conclusion : « Adama Traoré serait mort même s’il ne nous avait pas rencontrés ». C’est ridicule. Par contre ils n’étoufferont pas l’affaire de mon frère avec ça. Aujourd’hui on est dans le déni de justice, la France est complice de tout ce qui se passe dans l’affaire de mon frère. L’affaire de mon frère est une affaire politique, une affaire d’État, un mensonge d’État. Et quand on dit, ils nous ont déclaré la guerre et ont fait de nous des soldats, eh bien dans une guerre il y a plusieurs batailles, et là c’est encore une bataille qu’on doit remporter .

Vous avez fait des recherches sur les médecins et vous avez notamment découvert des infos sur le Professeur Patrick Barbet ; est-ce que tu peux revenir là-dessus ?

Ce Professeur Patrick Barbet a été blâmé – on a mis le lien sur la page facebook  – c’est un professeur qui volait les fœtus et qui faisait des expériences sur ces bébés. Nous avons donc un expert qui est machiavélique – c’est satanique pour moi – une personne qui n’est même pas professionnelle et qu’on va mettre à la tête de l’expertise de mon frère. Il faut savoir que le parquet de Paris ne l’a pas condamné, ne lui a mis qu’un blâme ; c’est comme s’il leur devait une faveur, comme s’il leur devait quelque chose. Donc cette expertise a été faite par une personne non-compétente, non-professionnelle, qui a mon sens est même dangereuse.

Quelles sont les prochaines étapes juridiques ?

C’est la reconstitution, que la juge a accordée ; nous attendons la date. Il faut savoir qu’on parle beaucoup des expert.e.s mais les juges sont aussi complices de tout ça, parce qu’elles n’ont fait aucun acte, elles n’ont pas entendu les gendarmes, elles n’ont pas fait la reconstitution. C’est comme si elles aussi attendaient l’étouffement de cette affaire, et qu’elles mettaient aussi toute leur volonté et leur force pour arriver à ce résultat. Elles auraient pu faire leur travail correctement, elles ne l’ont pas fait ; elles sont tout aussi responsables et elles sont mêmes pour moi les personnes qu’il faut attaquer, parce qu’aujourd’hui si on en arrive là c’est de leur faute. Si elles avaient fait leur travail, elles auraient fait les actes comme on le leur avait demandé depuis plus d’un an, un expert n’aurait pas pu écrire qu’Adama Traoré est mort d’une « course » de 480 mètres sur 18 minutes. C’est scandaleux. Aujourd’hui nous avons trois juges, mais trois juges qui ont la volonté d’étouffer l’affaire de mon frère.

Est-ce que tu peux nous donner des nouvelles de tes frères ? Parce que l’État n’a pas seulement tué Adama, il a aussi kidnappé tes frères…

Aujourd’hui ils sont encore en prison, dans l’attente des dates de procès. Mes frères sont des prisonniers politiques, ils sont les otages du système français, otages de la justice, otages des gendarmes français et de ceux de Beaumont. Ils continuent à se battre, de l’intérieur, c’est pas facile, c’est compliqué, et dans des conditions de détention – surtout pour Bagui – qui sont dures. Ils ont eu Adama et la justice on l’aura mais pas contre mes frères : ça ne sera pas un échange. Il faut que les gens comprennent clairement que dans le combat Adama Traoré il y a aussi les frères d’Adama Traoré.

Est-ce que tu peux nous parler de la mobilisation de samedi 13, et ce que vous en attendez ?

La mobilisation c’est samedi à 14h30 au départ de la gare du Nord. On attend beaucoup de monde, on espère que du monde sera à nos côtés. Comme je l’ai dit c’est un combat que je ne peux pas mener seule, c’est un combat qu’on ne peut pas mener seul.e.s, on doit être beaucoup, on va montrer un rapport un force où on va demander justice et vérité, où on dira qu’il n’y aura pas de non-lieu. J’ai envie de dire : un pays sans justice est un appel à la révolte. Ça peut arriver très vite.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 9 octobre 2018.
Crédit photo : @LaMeute-Jaya. Merci au collectif LaMeute !

Justice pour Adama - manifestation samedi 13 octobre

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