Introduction

100 portraits contre l'Etat policier« L’oubli permet qu’il n’y ait que des accidents en lieu et place d’une violence systémique qui rejoue l’innocence à chacune des occurrences », Cases Rebelles.

Ce petit travail de contre-histoire autour de portraits a été initié à l’occasion d’une commémoration en juin 2016, celle de la mort de Lamine Dieng tué par la police le 17 juin 2007. Il s’agissait pour nous d’associer dans un même espace-temps 100 victimes de la police, de la gendarmerie, de la prison, 100 victimes selon nous de la violence d’État.

Ce 18 juin 2016, nous voulions occuper la rue avec les portraits dessinés de ces visages qui avaient été arrachés brutalement à la vie. Pour qu’ils soient ensemble. Que nous les honorions ensemble. Pour qu’en cette occasion nous élargissions notre demande, au-delà de Lamine Dieng, à une exigence de Vérité et Justice pour tou·tes. Nous voulions que nos esprits s’emplissent de toutes ces histoires. Parce qu’avec ou sans « justice », l’oubli est sans conteste un ultime et terrible préjudice.

Notre action ponctuelle, éphémère, avait suscité des enthousiasmes, des demandes et des réflexions qui nous ont mené·es à ce livre.

Nous avons modestement essayé de faire qu’il soit un outil parmi tant d’autres pour une éducation populaire.

Nous avons voulu à travers le dessin représenter ces âmes de leur vivant. Nous avons pensé les résumés comme autant d’encouragements à en apprendre plus, à faire des recherches, à transmettre. Que ces soifs d’en savoir plus, de creuser, amendent les multiples injustices des versions officielles et de leurs tribunaux. Et que cela génère de la force pour tous les combats en cours.

Chacune de ces histoires exige qu’on la retienne, exige d’être intégrée au patrimoine de l’histoire ardue des luttes pour l’émancipation et pour la justice. Ces visages sont porteurs d’exigences radicales : que chacun·e lutte à sa façon, que nous ne cédions pas à la fatalité, que nous ne nous réfugiions jamais dans l’oubli, que nous ne nous satisfassions pas du fait que l’horreur ait frappé une autre famille.

Oui ces morts nous affectent différemment mais elles nous concernent tou·tes.

[…]

Chacune de ces victimes mériterait un livre et une contre-enquête comme justement pour l’Antillais Patrick Mirval, dont la mort ne donnera jamais lieu à un véritable procès, bien qu’il fût évident qu’il avait été battu et était mort asphyxié consécutivement.

Si l’on écoute les conseils du pouvoir, on ne fait pas de vagues et on oublie… Nous voulons résister à cette machine à communiquer parce que la Mémoire qu’elle génère, l’Histoire qu’elle raconte, bénéficient rarement à des victimes trop souvent mortes de malaises providentiels, trop souvent rendues responsables de leur propre mort.

Questionnons. Ne cessons jamais d’interroger. Faisons ateliers, débats, articles, livres, films. Continuons ces contre-récits que d’autres ont commencé bien avant nous.

Ce que nous attendons des portraits ? Sans doute qu’ils interpellent.

Ils prennent en tous cas leur source dans des formes artistiques intrinsèquement liées à l’émancipation et la réappropriation. Des peintures murales politiques et culturelles chicanas ou irlandaises, en passant par le graff qui honore traditionnellement ses morts en les peignant dans la rue, le portrait des défunts réaffirme leur place et leur présence dans la communauté, leur empreinte sur elle. Il dit l’amour, le refus d’oublier et le désir de faire avec les morts. Ceci veut aussi dire, agir en conséquence. Garder vivant le souvenir de ces existences précieuses nous engage à la lutte, nous rappelle à notre devoir de vivant·es qui est de lutter pour la vérité et la justice pour celles et ceux parti·es. L’art populaire, militant, de l’affiche on le retrouve dès les premières mobilisations des populations non-blanches en France pour Mohamed Diab en 1972 ou Malika Yazid en 1973 par exemple. Les marches contre les crimes racistes et sécuritaires ont elles aussi très rapidement intégré des portraits brandis des victimes. L’une de nos influences contemporaines pour ce projet fut Oree Originol, artiste basé à Oakland en Californie, qui a réalisé ces dernières années le formidable projet Justice For Our Lives : une série de portraits de victimes de la police aux États-Unis, au dessin stylisé, largement repris dans les manifs, sur les murs et les réseaux sociaux.

Il ne s’agit pas d’icônes ou de héros mais des figures incontournables des luttes pour un monde plus juste.

Ces portraits réaffirment aussi le caractère sacré de la vie, bafoué par la mort brutale. Ces vies volées ne sont pas seulement les symptômes d’une violence d’État : il s’agit d’individu·es qui avaient des rêves. Des personnes sensibles qui étaient aimables et aimées. Et ces morts auraient pu être évitées.

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