« J’ai été arraché à mon île, à ma famille, à ma culture » : entretien avec Fabrice Boromée

Publié en Catégorie: AFROEUROPE, CARAïBES, POLICES & PRISONS

Locked-Up par Purvis YoungIl serait impossible de faire l’inventaire des absurdités et des injustices que la situation coloniale en Guadeloupe – ainsi que dans les autres territoires souffrant de statuts similaires – permet, provoque, entretient. La question carcérale ne déroge pas à la règle. Natif de Pointe-à-pitre, Fabrice Boromée est aujourd’hui incarcéré à Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais à 7000 kilomètres de chez lui. Il ne suffit pas à la France de collectionner dans ses colonies persistantes des prisons surpeuplées et dans un état déplorable, il lui faut encore jouer avec la vie des détenu.es, les déplaçant comme des pions selon son bon vouloir1 , usant de méthodes qui ne sont pas sans rappeler les envois au bagne. L’État français, la justice et l’administration pénitentiaire sont les organisateurs et les instruments de déportations qui s’ajoutent à la torture de la peine. Non contente de battre continuellement des records, au niveau des personnes incarcérées, du nombre de suicides et de morts suspectes, ainsi que des défauts de soins, la France crée de terribles situations d’isolement et de coupure avec les proches. Fabrice Boromée a été initialement condamné à 8 ans ; depuis son enfermement en 2010, en tentant de lutter contre un exil contraint et inacceptable, il a vu sa peine augmenter dans des proportions qui font frémir. L’histoire de Fabrice2  c’est l’histoire sinistre de doubles peines cruelles, comme les ont subies,  parmi les plus connus, Pierre-Just Marny ou Casanova Agamemnon, et comme les subissent quantité d’anonymes. Elle dit la violence de l’arrachement au pays, le racisme dans les prisons françaises, l’isolement extrême.
Nous sommes radicalement contre la prison et toute forme d’enfermement. Mais que dire quand les peines se doublent de déportations coloniales ! Le sort réservé à Fabrice depuis 2010, entre transferts permanents,  conditions d’incarcération des plus déshumanisantes, harcèlement raciste, délaissement médical et violences multiples de l’AP, est effroyable. Nous refusons qu’il croupisse dans les prisons hexagonales, isolé, loin de chez lui, loin de chez nous. Il doit a minima pouvoir retrouver la Guadeloupe. Et la liberté, ça va de soit ! Nou pé ké jen lésé Fabrice lajol kon sa ! Fo nou mobilizé !

Peux-tu te présenter et nous en dire un peu plus sur ton rapport à la Guadeloupe, de où tu es, où tu as grandi, etc ?

Je m’appelle Fabrice Boromée, j’ai 38 ans et je suis né en Guadeloupe au CHU de Pointe-à-Pitre. J’ai été condamné en Guadeloupe à une peine de 8 ans. J’ai été déporté en métropole en 2011 avec 5 ans d’interdiction de Guadeloupe. Depuis, j’ai 30 ans de peines en plus, parce que je veux rentrer chez moi.

Aujourd’hui tu subis à la fois l’enfermement et une déportation coloniale. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

J’ai été arraché à mon île, à ma famille et à ma culture. Je n’ai pas eu de parloir pendant plus de 5 ans. Mon père est mort, je l’ai pas revu ; on m’a annoncé son décès avec un grand sourire et je n’ai pas pu aller à son enterrement. Et je ne pourrai jamais faire le deuil de mon père. C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à prendre des peines en plus par des prises d’otages afin qu’on me renvoie chez moi.

Quel impact cet isolement contraint a-t-il sur son ton quotidien, ton moral ?

L’isolement depuis plus de 7 ans, je suis perpétuellement en stress intense, j’ai un ulcère grave, je vomis du sang, et la vue qui baisse beaucoup. Et beaucoup sont devenus fous après bien moins d’années d’isolement.

Quels sont tes recours pour mettre fin à cette déportation (devant les juridictions françaises ou européennes)?

À ce jour aucun recours n’a été fait au sujet de ma déportation et aussi, j’ai 5 ans d’interdiction de la Guadeloupe.

Est-ce que tu considères qu’aujourd’hui tu as les moyens qu’il te faut pour lutter pour ta dignité et pour pouvoir repartir en Guadeloupe ? Et comment peut-on te soutenir ?

Je n’ai pas les moyens de retourner en Guadeloupe vu que le ministère estime que ma place est en France. Vous pouvez me soutenir en parlant de ma situation. Mais depuis 2012 où les premiers articles ont paru, rien n’a changé pour moi et mes conditions sont devenues de plus en plus dures.

Quels sont les liens que tu parviens à maintenir avec la Guadeloupe ?

C’est le téléphone avec mon frère quand mes moyens financiers me le permettent.

Tu as souvent parlé du harcèlement raciste que tu subissais dans les prisons françaises. Est-ce que tu peux nous en dire plus et aussi nous parler de la manière dont la justice et l’AP ont systématiquement ignoré tes réclamations à ce sujet ?

Le premier racisme que j’ai subi en prison en France c’est en 2011 à la centrale de Saint-Maur, on m’a traité de « sale nègre » et « macaque » et j’ai été frappé salement avec des cris de singe. J’ai découvert le racisme à 30 ans. Et pour l’AP le racisme n’existe pas, en plus ils sont complices de tout ça.

Tu as souvent été déplacé de prison en prison. Peux-tu nous expliquer comment ça s’est passé depuis 2011 ? De quelle manière tous ces déplacements jouent-ils sur ta capacité à organiser ta défense et sur ton isolement ?

Depuis 2011 j’ai été transféré 44 fois. Des fois je suis parti après une violence et des fois les ERIS viennent me chercher sans raison. Quand tu es déplacé aux quatre coins de la France, c’est compliqué d’avoir un avocat vu qu’ils ne savent pas où je serai demain. Et je suis à 300 km de ma femme.

Peux-tu nous expliquer quelles sont tes conditions de détention actuelles ? Quels droits de visite ? Quels types de harcèlement subis-tu au quotidien  ?

Mes conditions de détention sont les casqués et les menottes par une trappe comme un chien, les repas je suis menotté pour les prendre, et même pour voir le médecin et la psychologue, je dois être menotté en audience, et sinon je parle au médecin par la trappe. Au sujet des harcèlements, les casqués me disent par la trappe lors des repas : « Mets la patte » pour les menottes et rigolent. Et depuis que j’ai dit au téléphone qu’ils me traitent comme un chien, ce sont des petits coups bas répétés pour me faire péter les plombs. Hier, on m’a fait signer la prolongation de l’isolement pour le motif que je ne sors pas en promenade, ni au sport. Je ne sors pas de ma cellule pour éviter tout problème avec les surveillants depuis mon arrivée au mois de mai.

Tu as été et tu es victime de défauts de soin. Est-ce que tu peux nous parler de ton état de santé actuel, des examens qui te sont refusés et aussi de la manière dont tu as été traité après l’attaque à la grenade de désencerclement à Saint-Maur ?

Le médecin qui m’a fait une fibroscopie au mois de juin pour mon ulcère a demandé il y a plus de deux mois que je refasse une « afin d’écarter un cancer », c’est ce qu’il a dit à la prison. J’attends toujours. J’attends toujours aussi l’IRM pour mon cerveau pour voir les dommages subis par les deux grenades à Saint-Maur il y a deux ans. Et au sujet de l’attaque des deux grenades, on m’a placé au cachot pendant 35 jours sans voir un médecin et ni pouvoir même appeler mon avocat et ma famille. On m’a même coupé l’eau dans le cachot pendant 3 jours et pourtant je saignais beaucoup de l’oreille gauche. Et je n’ai pas pu non plus avoir de certificat médical par un médecin pour pouvoir porter plainte.

Peux-tu nous raconter l’attaque de Saint-Maur ? Est-ce que tu as pu effectivement porter plainte après cette attaque? Peux-tu nous parler plus généralement de la violence, que ce soit celle des surveillants ou des ERIS, et des humiliations qui touchent les détenus dans les prisons françaises et de l’impunité ?

À mon arrivée on a construit une cellule de force qui a une porte plus une grille avec trappe pour les repas et les menottes, et une fenêtre plexiglas qui ne s’ouvre pas – je ne voyais pas la lumière du jour – et la douche était équipée de la même façon que la cellule. Au bout de quatre mois j’ai demandé mon transfert pour sortir de cet enfer, on m’a refusé. Le même jour à 16h j’ai demandé une douche et j’ai bloqué la douche avec une arme (pic) artisanale. La directrice a fait appel aux ERIS et ils sont arrivés et m’ont demandé de sortir de la douche et j’ai refusé et ils sont sortis. Quelques minutes après la porte s’est ouverte, j’ai entendu que la directrice a donné son accord et ils ont balancé une première grenade ; j’ai essayé de la ramasser pour voir ce que c’était, ça m’a explosé au visage et j’ai perdu l’audition. Après ils m’en ont renvoyé une deuxième dans le dos et ensuite ils sont rentrés avec les boucliers et leurs bombes lacrymogènes ; ils étaient 12 sur moi et ça a duré 1h45 l’intervention.
Quand nous on arrive ici, nous les Antillais, on est traités différemment avec des insultes racistes. Et ils savent qu’on n’a pas de famille, d’avocat et on est complètement isolés.

Comment expliques-tu que tu te retrouves à Vendin-le-Vieil alors qu’il y a eu cette prise d’otage en 2015 ?

C’est pour m’abattre que l’on m’a remis à Vendin en sachant très bien que j’ai pris en otage le directeur en 2015 et c’est aussi parce que je n’ai pas accepté l’arrangement proposé à mon ancien avocat au sujet des deux grenades reçues à Saint-Maur.

Comment expliques-tu que l’administration soit dans l’incapacité d’entendre ta demande de transfert ? Est ce qu’on n’est pas là dans ce que la prison a de plus absurde et cruel dans la mesure où il t’est demandé d’accepter une situation inacceptable, puisqu’on ne déporte plus les prisonniers au bagne mais par contre on s’autorise à déporter des antillais en France ?

Si on est déportés par le gouvernement en France métropolitaine, c’est parce que les Antillais eux-mêmes ne sont pas solidaires entre eux ; sachez que les Corses demandent que les Corses rentrent chez eux et les Basques aussi se battent pour les détenus basques mais pas les Antillais. À part dire : « Ceux qui sont en prison c’est de leur faute, » les Antillais ne font rien. Les détenus déportés en France subissent la double peine.

Les conséquences de la déportation ils s’en foutent complètement, et je me suis battu comme je pouvais pour mes droits et j’ai pris 30 ans de plus et suis libérable en 2041 pour le moment. Je devrais être libre chez moi. Ça fait plus de deux ans que je ne fais plus de violences et pourtant je suis toujours en isolement.

En France ou dans certains médias aux Antilles il y a un certain plaisir à parler de la violence dans la société guadeloupéenne de manière spectaculaire sans jamais questionner l’environnement qui la produit ; misère, racisme, chômage, institutions (écoles, hôpitaux, etc) défaillantes, persistances coloniales… Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Moi je ne sais pas ce que c’est la politique mais la violence en Guadeloupe est une manière de survivre et d’affronter la violence de l’État qui nous maintient dans sa dictature. Et les anciens ont lâché l’affaire !

Est-ce qu’il a quelque chose que tu veux ajouter ? Est-ce que nos lecteurs peuvent t’écrire ?

Oui tous les soutiens POSITIFS me donneront de la force. On peut m’écrire à l’adresse suivante :

Fabrice BOROMÉE
368 QI
MC Vendin le Vieil
5 rue Léon Droux
62880 VENDIN LE VIEIL

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Entretien réalisé en novembre 2019.
Merci infiniment à Fabrice. Fòs é Lanmou !
N’hésitez pas à lui apporter du soutien et n’oubliez pas que les initiatives pour Fabrice doivent se faire avec Fabrice.

  1. https://la1ere.francetvinfo.fr/2015/06/17/transferes-dans-les-prisons-de-l-hexagone-comment-vivent-les-detenus-d-outre-mer-enquete-13-264913.html []
  2. Vous pouvez lire et écouter une interview de Fabrice par La 1ère ici. []