J’ai grandi ici

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

109166295France, juin 2014, quelque part dans les Flandres.

J’ai un peu grandi ici. Pas loin d’ici. Dans un endroit plus paumé, plus isolé encore. Où les personnes que je croisais au quotidien ne croisaient jamais de noirEs et n’en avaient pour la plupart jamais vuEs de toutes leurs vies avant nous et n’en reverraient peut-être plus jamais ; à part dans leur télé.
J’ai un peu grandi ici.
Où le harcèlement raciste permanent creusait conjointement deux routes profondément autodestructrices.

Une première : celle d’une capacité dangereuse à l’acceptation, à la soumission, parce qu’on ne peut pas se battre tout le temps contre tout le monde et qu’on en vient à minorer ce qu’on ne peut de toute façon pas éviter.

Et une autre route de plaies inguérissables parce qu’on finit par se regarder avec les yeux de l’Autre, empoisonné, contaminé de haine de soi-même.

Disons que j’ai environ 40 ans. Je reviens ici. Je suis dans la rue. Deux jeunes adolescents me regardent me dévisagent. Me montrent du doigt, ils sont hilares. Ne le cachent absolument pas. Noir une coupe afro : c’est encore tout un spectacle ici.
Ce sont des ados. Des enfants.
J’ai grandi ici. Dans ça.

Avec des gens qui hors de la peur des coups ne voyaient pas l’intérêt de changer d’humour, de ne pas nous rappeler tous les jours que nous étions noirEs. De ne pas parler tout le temps de nos cheveux, nos nez, nos lèvres. J’ai grandi dans cela, dans ce terreau empoisonné. Je n’ai pas grandi « en France ».

« En France » ça ne veut rien dire.

Les noirEs adultes que nous croisions disaient souvent bonjour à ma mère alors qu’on ne les connaissait pas.

J’ai su instinctivement très vite que les arabes étaient avec moi. Très spontanément. Et j’ai appris aussi la négrophobie asphyxiante qui allait parfois de pair.

Quand j’étais enfant, les villes de banlieue parisienne où j’avais de la famille me semblaient parfois le paradis parce que je savais que là-bas nous ne serions plus seuls. Nous ne serions plus « les seulEs ». Je savais pourtant que c’était  loin d’être le paradis.

Mais c’était différent.

Ce que vous, vous savez du racisme « en France », c’est ce qu’il est/a été pour vous, pour vos proches, à votre époque, dans votre lieu.

Mon expérience vous est plus ou moins familière voire complètement étrangère ; c’est comme ça.

Et ce n’est pas plus ou moins important en fonction du nombre de personnes touchées.

Il y a juste des manifestations diverses du racisme. Notamment parce que le rapport de force s’exerce de différentes manières selon le genre, la classe sociale, l’âge, tout un tas de facteurs, et la géographie est en un aussi.

Il n’y a pas à dire « non mais en France le racisme c’est surtout ceci ou cela ». Ou bien « ça devient grave ». Parlez pour vous, creusez vos expériences ou niez-les, mais ne niez pas celles des autres, ne les invisibilisez pas.

Il n’y pas non plus à dire « les luttes en France c’était ceci ou cela ». Les expériences majoritaires ou les plus visibles ne sont pas TOUT ce qui a existé. J’ai grandi dans des lieux sans échos d’autres luttes en France à part le souffle têtu de nos survies quotidiennes. Et nous devions pourtant au quotidien LUTTER. Peu importe ce qu’il se passait ailleurs… Il n’ y a pas d’influences unanimes, généralisées, et nous avons très souvent tracéEs seulEs nos petits chemins de toutes petites résistances.

Les réalités d’autres lieux et d’autres époques, des corps encore présents les portent en eux. Et ce n’est pas parce que VOUS n’avez pas vécu cela que NOUS allons nous asseoir sur la facture. Même si nous nous battons avec la certitude que nous ne serons jamais chez nous ici. Parce que psychologiquement nous ne pourrons jamais nous sentir chez nous ici.

Nous avons eu des enfances vécues sur le fil, aux frontières de passages à tabac collectifs, et la prudence, la peur, les entrainements, les armes n’ont pas empêché qu’ils arrivent en définitive.

J’ai le souvenir de grandir avec un sentiment de menace permanente. Non pas obsédé par le fait de trouver une place dans la société mais obsédé par ma sécurité physique -DEHORS- par les risques que j’encourais quand je marchais dans la rue.

Regards lourds sans retenues dans les campagnes profondes. Insultes. Centres villes envahis de boneheads sans que cela ne gêne absolument personne d’autre que les rares non blancHEs qui s’y risquaient.

Bien sûr je ne me suis pas fait agresser TANT DE FOIS QUE CA. J’ai juste grandi ici.

Et ce pays-là, celui que je connais, ne s’embarrasse de nouveau plus beaucoup aujourd’hui c’est vrai. Parce que tout comme je ne suis pas mort les bourreaux de mon enfance ne sont pas morts. Ils ont des enfants, des petits-enfants. Toute cette haine, ce mépris, jamais questionnés, n’avaient AUCUNE RAISON de ne pas ressortir. Surtout au fur et à mesure que l’on s’éloigne de leur 2ème guerre mondiale, l’un des très rares évènements dont l’Occident prétend vaguement avoir accepté d’apprendre….Mais ça je n’y ai jamais cru.

Je n’y ai jamais cru parce que j’ai grandi ici : des blessures à l’âme et un poing américain dans la poche face aux coups, aux sales blagues, aux alibis, aux films pourris, aux profs racistes, à la police raciste, aux horreurs du service militaire, au Paris-Dakar, au noir qui disait « Gag » chez Stéphane Collaro, au répertoire raciste de Michel Lebb populaire dans nos télévisons à en vomir, à Batskin chez Dechavanne, à l’immonde Vincent Lagaff, aux pubs Vahiné, Couscous Garbit, Saupiquet, aux pubs Oasis avec Carlos, aux pubs Banania, à Mélissa métisse d’Ibiza qui vit toujours dévêtue, à l’Aziza de Balavoine, à Renaud l’idole de petits blancs rebelles et son « Père Noël noir », à Annie Cordy, à Patrick Sebastien qui chante « casser du noir » pour s’attaquer prétendument à Le Pen et surtout faire rire son public blanc, Harlem Désir et SOS Racisme pour nous sauver et j’en oublie sûrement des souvenirs bien plus désespérants.

Le plus important c’est que pour moi la France ne bouge pas, ne me déçoit pas, ne change pas.

K.L._Cases Rebelles

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