J’ai séparé nos routes

Publié en Catégorie: AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, PERSPECTIVES, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Il y a de cela quelques années j’ai séparé nos routes. Séché mes larmes de votre insistance à être si blancHEs, si occidentauxALES.
Vos références aveuglantes d’égocentrisme culturel et historique; vos révolutions françaises, russes, vos guerres d’Espagne, 68, et que sais-je…
Où étions-nous pendant ce temps là ?
Suant, saignant, braillant, crevant d’absences sans doute.
Pendant que vous vous rêviez marxistes léninistes, anarchistes, féministes, socialistes, républicainEs, antifascistes, en attendant de nous apprendre à notre « réveil » que la société qui nous avait annexéEs, génocidéEs, enchaînéEs avait aussi accouché de plans de sorties, que vous alliez « partager » dans votre grande mansuétude.

Vos mythologies libératrices je les profane ; ce ne sont pas les miennes.
Je n’espère rien d’autre que vous fermiez vos gueules. On a trop entendu l’homme blanc chanter au vent ses stratégies étouffantes.
Chaque fois que nous avons été, à un moment,dans la lutte à ses côtés on l’a vu écrire une histoire à son image ; comme à Stonewall par exemple. Et à chaque fois qu’il nous est arrivé de dire nous sommes queers, féministes, marxistes, anarchistes, écologistes, indépendantistes ou autres vous avez entendu « nous vous aimons tant que nous voulons être comme vous, nous voulons nous battre comme vous qui nous avez tout appris. » Et puis vous avez constamment jaugé, jugé, soupesé nos révoltes. Ah nous ne faisions pas comme il fallait faire.
Il n’a jamais été question pour vous de comprendre en quoi nous faisions nos propres lectures à la lumière d’autres vécus et d’autres analyses qui vous échappaient fondamentalement.

Votre monde n’est qu’un petit bout écrasant des univers disponibles. Les nôtres incluent l’invisible, la foi, l’irrationnel et tout cela fait sens.
Vous avez tant piétiné de peuples et d’histoires.
Ne bougez plus.
Tendez l’oreille si vous en êtes capables.

Écoutez-vous. Vraiment.
Vos discours, vos mots, vos souffles courts, vos artistes engagéEs, votre amour du voyage.
Vous voulez pouvoir tendre la main sans qu’on y crache.
Nous comprendre, nous fréquenter, nous développer, nous inviter à vos auberges « espagnoles », nous imposer vos convivialités de bonne bouffe que je déteste. Vos vins, vos plats, votre savoir-bien-vivre.
Ou votre mépris ostensible du savoir-bien-vivre parce que les révoltées bien élevées doivent savoir à leur heure mimer l’inconvenance, jouer le mépris des bourgeois de façon bien bourgeoise.
C’est tellement mignon votre nomadisme de classe, vos retours à l’usine, vos squats, vos fausses trahisons vis-à-vis de vos mondes.

Je peux en raconter des racismes asphyxiants et chaque fois on m’a dit que c’était un « malentendu », que j’avais du « mal comprendre » et qu’en plus les formes de ma colère la disqualifiaient.
J’étais « trop agressif, écorché ». Mais écorché par qui ?
Aux belles heures pratiques les militantEs dominantEs mutent soudainement en êtres indulgents et compréhensifs. Indulgents et compréhensifs d’eux-mêmes parce qu’ils ne veulent pas se donner la peine de regarder dans le miroir.
Parce qu’ils veulent quelques unEs d’entre nous sur la photo de famille mais ne veulent surtout pas qu’on critique la famille, qu’on défie l’arrogance du groupe affinitaire. Sous peine de vendetta, calomnies et exclusions définitives. A ces heures pratiques, sacrifier l’Autre ça n’empêchera pas de dormir, ça ne perturbera pas les fêtes. Parce qu’ils sont trop forts les héritierEs des Lumières et qu’ils restent trop beaux même dans l’agir fasciste. Même quand ils éliminent, précisEs comme des snipers les voix critiques et dissonantes.

Et ce besoin d’aller voir, d’être témoins. D’aller visiter Sénégal, Inde, Burkina-Faso, Palestine, Haïti. Tout comme les quartiers populaires, les IME ou les prisons.
Visiter pour dire : j’y étais. Éternels explorateurs, saletés de découvreurs.
Pour se payer le luxe d’une fausse promiscuité : toute une belle ribambelle de Tintins au Congo.
Pour pouvoir raconter. Pour qu’on vous dise «  fais gaffe ça va être dur ». Ou alors «  Houlala, ça a du être difficile! ». Pour pouvoir raconter, qu’on vous chante au retour des félicitations pour avoir supporter pendant quelques heures, semaines ou mois ce qui est pour les autres qu’un quotidien sans perspectives de changement. Fraternisant, sympathisant, posant, couchant avec les autochtones. Soutenu par vos statuts de mégaprivilégiés.
Quel courage !!! Quelle bonté. Quelle fierté.
De risquer vos importantes petites vies au Chiapas, en Égypte ou en Colombie.

Tant de kilomètres pour ne pas voir.
Ne pas vous voir ici. Ne pas vous regarder ici chez vous.
Pour animer le dimanche à table de vos récits sans honte vos réunions bourgeoises.
Souvent je vous retrouve égaux à vous-mêmes.
Vos parents, vos familles, vos pairs.
Où étaient-ils pendant la guerre ?
Et puis c’est quoi leurs liens à la colonisation ?
Combien dans la coopération, le « développement » ?
Non ça ne suffit pas de ne pas avoir fait la guerre d’Algérie.
On peut s’être empiffrés dans le Cameroun sous napalm.
Vos mutations. Vos mutations d’expat’ comme vous dîtes.
Tout ça ça continue… Tout comme les mutations coloniales aux Antilles « Françaises ».
Vos voyages en Inde, au Sénégal, en République Dominicaine, à Madagascar.
Le tourisme n’a jamais sauvé personne. Vous semez le chaos dans vos safaris, le désespoir et l’envie. A tarifs low costs.
Mais l’Occident ne veut pas se refuser le monde. Ne veut pas cesser de se dire qu’il va découvrir le monde.  Redécouvrir le monde. L’Occident ne veut pas se priver de bonnes vacances. Il ne veut pas se priver de partager en ligne ses ballades planétaires. Il ne veut pas se priver d’une bonne coupe du monde, peu importe le sang.
Il ne veut pas se bouder le plaisir d’un bon western comme si on faisait des films à la gloire des nazis. L’Allemagne nazie c’est l’Amérique des cow-boys et de celle de Custer. Celle de l’esclavage et des lynchages. Cette belle Amérique, ébahie de son impunité, n’a pas hésité à Hiroshima et Nagasaki parce qu’on l’avait déjà tellement applaudie qu’elle pouvait prendre de l’avance. Et au Vietnam, en Irak, en Afghanistan les westerns n’en finissent plus de se tourner. Et il y a des cowboys d’Afrique jusqu’en Palestine en passant par le Brésil.
Vous allez me dire que j’ai raison et que vous consentez à cela. Mais je m’en contrefiche si vous ne voyiez pas votre participation dans tout ce mouvement.

Consentez au silence, à la parcimonie de vos langues envahissantes.
Votre sentiment de culpabilité ne m’intéresse pas. Pas plus que votre mauvaise conscience.
Actez. Taisez-vous. Travaillez. Regardez-vous.
Pour tenter de comprendre. Comprendre que vous ne pouvez panser des plaies créées à votre contact.
J’ai grandi avec votre télévision, vos images, vos personnages noirs caricaturaux et votre omniprésence.
Je vous connais bien mieux que vous ne me connaissez. Vos révoltes d’adolescence. Le nom de nos héros brandis. Comme nos cultures de résistance, nos musiques, vidées de sens par vous. Vous parlant de nous sans nous. Jouant  notre musique sans nous.
Et vous vous pensez du bon côté de la ligne. Sans jamais reconnaître tous les traits communs que vous partagez avec vos jumeaux fascistes. Comme d’avoir su, au hasard, entretenu si bien la flamme islamophobe.

Quand vous serez plus vieux que vous vous serez poséEs ce ne sont pas nos misères qui vous empêcheront de dormir, ce n’est pas la conscience qui vous poussera à ne rien dire. C’est juste que vous serez passéEs à d’autres tourismes. Mais moi ça fait longtemps que j’aurai séparé nos routes.

M.L. – Cases Rebelles (Juin 2014)

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