« Je serai toujours moi  » de Chloé Vitéla

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Il serait bien compliqué d’essayer de définir ou circonscrire Chloé Vitéla aka OZe’N, artiste originaire de la Martinique, pluridisciplinaire, aussi bien à l’aise à la guitare qu’au chant ou à l’appareil photo. Ici, il est question d’un film documentaire, « I will always be me / Je serai toujours moi », qui porte le nom d’un collectif dont Chloé a fait partie. Cases Rebelles l’a rencontréE pour en parler ; ça tourne !

CHLOE VITELA : Le collectif « I will always be me / Je serai toujours moi » dont je parle dans mon film devait être un espace de rassemblement pour des femmes of color, lesbiennes, artistes ou ayant le désir de s’exprimer par ce biais. J’avoue ne pas avoir tout l’historique de ce collectif en tête. J’ai pris le train en cours à l’occasion de la deuxième édition du festival Elles Résistent. Et l’aventure a continué avec la création d’un spectacle multidisciplinaire que nous avons présenté en Février 2015 pour le festival Elles Résistent sur le thème du vivre ensemble.

C.R.: Comment t’es venue l’idée de faire ce documentaire ?

J’ai fait ce documentaire parce que c’était le sujet du moment. Nous étions en plein travail de réflexion sur le spectacle. Je voulais documenter tout cela. Je pensais réaliser une sorte de support de communication sur le collectif et ce que nous étions en train de faire. Et c’est devenu quelque chose d’un peu plus intime.

Au fur et à mesure, j’ai réalisé où se plaçait mon intérêt. Je voulais tout simplement les connaitre. On passait beaucoup de temps ensemble, il y avait ces bribes de conversations qui au final ne me disaient pas vraiment avec qui j’étais.

Comment as-tu géré ta position ambiguë, vu que tu participes aussi au projet en cours ? Est-ce que faire ce film était aussi un moyen d’y prendre place ?

Je n’ai pas ressenti cette ambiguïté. Les autres femmes qui participaient au projet en cours ont joué le jeu d’être filmées, interviewées.
Ce qui sûr c’est que les questionner m’a rassuré-e sur ma participation à ce projet.
Je sortais d’une relation difficile, j’étais un peu déboussolé-e, je me sentais bien avec elles toutes. Et faire ce film m’a permis de savoir pourquoi je me sentais bien dans cet espace avec ces gent-e-s. Alors je ne sais pas si c’était une façon de m’inscrire dans ce projet mais ça a renforcé mon envie d’en être. Mon implication aussi parce que j’avais du mal à penser à autre chose que l’année qui venait de s’écouler quand j’ai commencé mon film.

Certaines interviewées livrent beaucoup ; comment tu as accueilli ça et comment t’as géré au montage ?

Et pourtant il y a beaucoup de choses qu’elles m’ont dites lors des interviews que je n’ai pas mis dans le film. Il y a des propos sur lesquels je me suis ravisé-e . Par exemple, Zolan dit qu’il y aurait beaucoup de choses à dire sur le fait d’être adopté-e par une famille blanche quand on ne l’est pas soi-même. Elle m’a donné des exemples de son enfance. Je ne les oublierai pas. Mais j’ai eu l’impression que je ne devais pas livrer ça. Et que les spectateurs avaient de quoi faire travailler leur imagination s’ielles le veulent bien.

En tout cas au moment du tournage, quand elles me parlaient, je me sentais privilégié-e en quelque sorte et en même temps sous pression parce qu’ensuite, il fallait que je fasse le tri de tout ce qu’elles m’ont dit. Cela n’a pas été facile de faire le choix de ce qui apparaîtrait au montage ou non parce qu’au final tout était pertinent.

Et j’avoue avoir eu la crainte qu’elles se sentent mises à nu lors de la projection mais je pense que ça a été d’après leur retours.

Il est notamment question de la place qu’elles occupent ou de l’incapacité à être bien dans certains espaces ou certaines assignations, de se récupérer aussi… 

Il est clair qu’être QPOC1 c’est un sacré cumul comme on dit et je parle évidemment en connaissance de cause.
Déjà dans les espaces communs, c’est-à-dire dans nos vies de tout les jours, on doit faire face à de perpétuelles micro-agressions qui au bout du compte ont beaucoup d’effet sur notre bien-être.
Aussi, dans certains milieux militants on peut s’en prendre plein la gueule à cause de personnes qui se ne sont pas si déconstruites que ça. Je parle de féminismes qui se disent intersectionnels mais chez qui les questions des queers et surtout racisé-e-s ne sont pas des priorités. On y trouve aussi de la transphobie, du racisme. Je ne prends que ces deux problématiques parce qu’il y en aurait énormément à décliner!
Au sujet de « se récupérer » je l’entends au sens qu’il faut chercher à savoir qui nous sommes. C’est prendre conscience des oppressions que nous nous infligeons à cause d’un passé colonial qui finalement reste encore aujourd’hui une réalité. C’est se rebeller contre une société excluante. C’est s’imposer tel-le-s que nous sommes sans compromis.

C’est un travail de combien de temps ?

Je ne sais plus précisément quand j’ai commencé ma série d’interviews. Je pense en Décembre 2014 et je terminais mon montage le 9 Avril 2015. Je m’en souviens parce que la projection avait lieu deux jours plus tard.

On ne voit pas le spectacle ; il y a une sorte de frustration. On le devine, l’imagine.

Mh oui c’est vrai que j’aurais pu faire en sorte qu’il y ait des extraits du spectacle. Mais justement le spectateur est berné. On se dit qu’à la fin on va voir le spectacle ou au moins des extraits comme pour un making of.
Mais en réalité je voulais que l’attention soit sur Zolan, Maya, Habiba et last but not least Nawo.

Qu’ont pensé les interviewées du résultat ?

Il faudrait leur poser la question. De manière générale, j’ai le souvenir qu’elles ont suffisamment aimé pour ne pas que j’ai envie d’effacer mon film de la surface de la Terre (rires).

As–tu un autre projet documentaire en cours ? Et comment tu lies cette activité à ta musique et à ton activité photographique ?

Oui j’en un qui n’est pas encore suffisamment précis. J’aimerais beaucoup le faire en commun.
Ceci étant dit, j’ai commencé une école de cinéma alternative du coup je n’ai pas énormément de temps entre mon job alimentaire (vivement que mon contrat se termine), mon projet musical qui prend une tournure intéressante j’espère, et bien entendu ma participation au sein du collectif afroféministe Mwasi.

Mais rien n’est impossible n’est-ce-pas? D’autant plus que cette vie un peu hyperactive me plait!

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Interview réalisée par Cases Rebelles en Novembre 2015.
Photos : GPhotography.

  1. Queer People Of Color

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