K. Gaspard : « Exprimer ma revendication par la peinture »

Publié en Catégorie: AFRO ARTS, CARAïBES

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K. Gaspard est artiste peintre, guadeloupéen et vit en France depuis l’âge de 13 ans. Au mois de juin dernier il exposait à Nantes une série de tableau intitulée « Thiaroye », évoquant le massacre colonial de soldats noirs le 1er décembre 1944 au Sénégal. Dans cette interview K. nous parle de cette dernière exposition, de son rapport à la peinture, à l’art en général qu’il utilise comme expression politique.

Comment est venue l’idée de réaliser une exposition autour de Thiaroye ?

L’année dernière, au Pavillon de la Fraternité à Nantes, Armelle Mabon est venue ; elle a raconté l’histoire de Thiaroye puis a donné des fascicules. Quand je suis rentré chez moi j’ai lu, j’ai été sur internet. J’avais des tableaux, et je m’suis dit : « Ça correspond un peu par rapport à l’image, c’est super ». À partir de là je me suis aussi renseigné auprès des gens d’ici, mais on m’a dit que ce serait mieux de voir un « professionnel ». Et un jour sur Facebook j’ai envoyé un message à Armelle Mabon, en lui expliquant que j’étais artiste, peintre, que je voulais faire une exposition sur Thiaroye, et j’ai laissé mes coordonnées. Cinq minutes plus tard elle me téléphone ; j’étais surpris ! De là, je lui ai envoyé tous les tableaux avec les titres pour qu’elle mette un mot, une phrase qui corresponde à chacun. Le seul que je n’avais pas encore fait c’était Thiaroye, mais j’avais un modèle. Et après, l’expo s’est faite.

En tant que guadeloupéen comment tu reçois, tu perçois l’histoire de Thiaroye ?

Je suis africain caribéen. Donc l’histoire de l’Afrique me concerne beaucoup. Je suis guadeloupéen, bien sûr, mais caribéen. L’Afrique, faut pas oublier que c’est le berceau de l’humanité. Donc en tant qu’africain caribéen on ne peut pas ignorer ses ancêtres ; les Bâtisseurs bien sûr ! Pas en 1200, pas en 1500 : longtemps avant…

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Pour la série sur Thiaroye, tu as utilisé des techniques, des matériaux particuliers ?

Y a un tableau que j’ai fait, Thiaroye, avec du carton. À un moment donné – je vais pouvoir te montrer le tableau tout à l’heure – c’est un carton qui était déplié, et comme la partie marron si je la mettais droit ça faisait bizarre j’ai été obligé de casser un petit peu pour pouvoir lui donner plusieurs formes. Donc ça a été un casse-tête. L’entourage rouge aussi ça a été un casse-tête : je cherchais comment faire, et j’avais déjà l’épaisseur, j’avais déjà tout, mais je voulais acheter des trucs mais qui me seraient revenus à cher. Et puis j’ai invité une amie artiste ici, elle a vu le tableau-là et elle m’a dit : « Christian regarde, mets du carton ! » « Alors oui, bien sûr ! » J’ai aussi créé un tableau avec des alvéoles d’œufs et du bambou, avec un point d’interrogation et un fond carton. Le tableau Va au-delà de ce que tu vois, pour moi c’était formidable parce que c’est pareil ; j’ai invité un ami qui m’a dit : « pourquoi pas un gros carré ? », ensuite j’ai installé mon bambou : « c’est la forme qui convient ». Voilà. Quand je fais quelque chose je sais déjà tout ce que je veux faire mais parfois j’ai envie que les gens participent. C’est comme ça. Ça peut donner de la joie. En principe mes tableaux quand je les expose il faut que quelque soit la personne qui interprète. Le but c’est de donner de la joie, de la vie, et pour moi de le voir. Même la personne qui reste sans expression, pour moi c’est bien parce que c’est là aussi un sentiment, de ne pas ressentir.

Peux-tu nous raconter ce qui t’a amené à la peinture ?

Ah ça c’est une grande histoire ! Tu sais en principe les artistes, lorsqu’ils sont connus, après plusieurs années ils payent quelqu’un qui s’assoit sur un fauteuil, un psy, pour savoir comment ça se fait qu’ils sont devenus peintres… Quand je me suis posé la question je me suis dit : « Ah non je ne vais pas payer quelqu’un quoi ! » Alors j’ai fait ma recherche de manière personnelle. Je me suis souvenu que, j’avais quoi, cinq ou six ans, j’avais un oncle qui habitait à Rivières des Pères je crois, et il avait fait un dessin : soit un coq soit une femme. Quand je l’ai vu, tout de suite il a fermé en vitesse! Et moi quand j’ai vu ça « Aaah ! », ça m’a plu ! Je ne savais que je serai un artiste aujourd’hui. Donc c’est ça. Après plus tard je dessinais ; en Guadeloupe quand t’es jeune tout ce qui était faire des colliers, le poisson-coffre, on faisait ça à l’école, des bateaux en bambou, en coco, on sculptait, on gravait. Ça m’a toujours plus. J’ai un grand-frère, il ne peignait pas mais il faisait des chaises, l’électricité, la maçonnerie, du jardinage ; j’avais douze, treize ans, et moi ça me plaisait ce genre de choses, ça me fascinait. Et je suis venu ici après, à 13 ans. Faut raconter toute l’histoire ! Et la peinture… En 1999 j’étais à Châteaubriant, j’ai un ami artiste que je connaissais à l’époque, un japonais, qui lui faisait la méthode ancienne à l’allemande avec une grosse meule [ndrl : presse pour gravure] ; et quand j’allais chez lui je lui disais : « Mais comment tu fais ? Comment tu fais ? » Et un jour il m’a regardé dans les yeux et il m’a dit : « Arrête de me faire chier, tu n’as qu’à peindre ! » Là j’ai pris ça pour argent comptant. Et en 2000 j’ai pris des cartons, j’ai cherché de la peinture et je me suis mis à peindre. Voilà, c’est comme ça. Et puis après… non je n’exposais pas mais j’offrais beaucoup ; les gens, ça leur plaisait. Tu venais : « ça te plait ? » « Oui », « Tu veux ? », « Oui », « Tu prends ! ». J’ai offert plus de deux cents tableaux. Quand j’allais à un anniversaire je faisais un petit truc, je signais et puis j’offrais. Maintenant je n’offre plus maintenant ! (rires) Bon ça m’arrive de temps en temps encore, en 2007 encore – je dis ça mais j’en ai offert trois. Mais même si je dis que je suis professionnel, depuis que je peins, depuis 2000, en tout j’ai vendu quatre tableaux. Mais ça n’empêche pas d’offrir, de donner, parce que ça fait plaisir aux gens, ça touche quoi. Une fois quand j’ai exposé y a une femme elle pleurait ; y a des gens qui font « Waaah !! » ; et ça c’est bien. Pourtant je ne suis pas connu, mais c’est bon signe. Et j’ai commencé à exposer à partir de 2007, dans des banques, des restaurants, des salles…

Le but c’est que je partage. Y a des fois quand je suis coincé par une couleur, une amie vient et je lui demande : « Comment tu trouves ça ? », elle me dit « Ouais, je préfère telle couleur ». Et je mets la couleur. Parce que je partage. Je peins, mais c’est pas que pour moi ; la peinture après c’est pour les autres. Quand j’expose les gens doivent s’accaparer le tableau. Ils me demandent:  « qu’est-ce que vous vouliez exprimer ? », je leur dis « Écoutez : moi je peins, point barre. C’est à vous d’avoir des sentiments, c’est à vous de voir. Moi je ne peux rien vous dire, parce que si je vous dis vous allez être déçu. » (rires) Parfois c’est un truc insignifiant, c’est un truc que je vois, et après je me mets à peindre. Si je dis aux gens : « À la base c’est ça », non.. je préfère les laisser rêver. Après ça me fait marrer de voir la manière dont ils interprètent.

Pour revenir à la série sur Thiaroye, il me semble que tu vas l’exposer en Guadeloupe prochainement…
Thiaroye (photo © K. Gaspard)
Thiaroye (photo © K. Gaspard)

À  la base c’est une expo que j’ai créée avec mes tableaux. Plus tard – et déjà là maintenant – je voudrais exposer dans les écoles, dans les mairies, dans les salles adaptées. Mais le but après c’est, avec des artistes, avec d’autres peintres, de grossir cette expo : mettre des tenues, des photos, d’autres tableaux, même de l’audiovisuel. Faire quelque chose de plus grand. Faire aussi des photos et de les mettre sur des panneaux, parce que mes tableaux, à force d’être manipulés, s’abîment. Le but ce sera de faire des photos, des textes avec et de faire une exposition itinérante, d’exposer dans le monde entier. Mais pour l’instant c’est en stand-by. En attendant les tableaux je ne les vends pas, je vais attendre je ne sais pas combien de temps, trois ans, quatre ans, de voir comment ça marche, le temps que ça réagisse. Et puis encore exposer ici à Nantes.

Après, sur Thiaroye, je ne suis pas le premier à faire ce genre de choses, mais l’idée c’est avec d’autres artistes de faire bouger ; parce qu’on a les capacités, on peut travailler ensemble.

Tu me disais aussi qu’actuellement tu as déjà une autre exposition en Guadeloupe ?

Oui j’ai dix tableaux : Mé 67, le drapeau du GONG, de la Martinique, la Réunion, la Guyane, G-Ana, kong-la, I-bé, Plemmen, Si-mwen, Dé-poudi, Mangrov, Huppe, etc. J’ai tous ces tableaux en Guadeloupe pour pouvoir faire une exposition.

Tous mes tableaux sont politiques, engagés. Je suis kamite, neg marron, un guerrier quoi (rires). Tous mes tableaux se rapportent à l’histoire, à la politique. Ce que je te disais c’est que toutes les révolutions se sont faites par l’art. L’art a son importance dans la société. C’est comme ça que je le conçois l’art ; y a des messages à faire passer. L’histoire, tout ça, ça fait partie de ma vie. Peindre pour faire plaisir aux autres, mais j’ai des messages aussi à faire passer. Y a des gens qui n’aiment pas les messages parce que c’est trompeur, c’est ci c’est ça ; mais je m’en fous, les gens sont libres de penser, et je suis libre de faire.

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Quels sont les artistes qui t’inspirent, qui t’ont marqué ?

Y a trois peintres qui me plaisent : Wilfredo Lam, à la peinture très vaudou, très puissante ; y en a deux autres – mais je ne me suis pas encore renseigner par rapport à leur passé, s’il étaient fachos ou pas – c’est William Turner, c’est Monsieur Lumière, et Kandinsky, pour son style de peinture. Donc j’ai pris « K »1 pour kamite, Kandinsky, kann2. Et Kandinsky, avant même que je commence à peindre, je tombais toujours sur ces œuvres ; ensuite j’ai acheté un livre.
Et il y aussi les sculptures de Ousmane Sow.

Quand je vais dans un musée je regarde, mais je ne prends pas pour mettre dans un tableau ; je regarde, « ouais tiens le mec il a eu une idée, ouais tiens c’est culotté », je regarde les détails, etc. Les peintres français je ne suis pas trop attiré parce que ça ne me parle pas, si tu veux. La peinture du 15e siècle c’est intéressant : la forme, la présentation, les perspectives, le mouvement. J’en ai fait un mais dans un style abstrait ; je ne copie pas. Je m’intéresse un peu à tout, à tout ce qui se fait. Là aussi, tout ce qui est Argentine, Amérique latine, Cuba, Brésil, je m’intéresse ; je suis curieux. C’est normal parce qu’étant donné que je peins je dois connaître à peu près, c’est pour ma culture personnelle, c’est pas pour aller parader, ça ne m’intéresse pas.

Par rapport à la culture, y a ceux pour qui c’est la musique, ceux pour qui c’est la politique, la science, etc., et y en a d’autres pour qui c’est la peinture. Pour moi c’est la peinture. J’ai découvert il y a quelques années – ça fait 20 ans – que j’ai ce potentiel, je peux exprimer mes idées. En français je peux le faire, je fais des poèmes à ma manière aussi, mais la peinture c’est… je pense que j’arrive mieux à m’exprimer, je suis plus libre, j’ai pas de contraintes. En français si je fais une phrase on va me dire : « Oui c’est pas du français parce que… » ; c’est les formes, les gens ont appris des codes. Je réponds non, tu dois être libre. En peinture : j’ai pas de codes, j’ai pas de frontières. En tant qu’africain caribéen j’ai l’opportunité de peindre, donc j’exprime mes idées, ma revendication par la peinture.

On s’approche de la fin de l’interview. Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose ?

La seule chose que je peux dire c’est que depuis mes 18 ans je milite, j’ai jamais été étudiant mais je militais avec les gens de l’AGEG3 à l’époque à Paris, et puis à 18 ans je suis dans le militantisme, dans un syndicat de travailleurs guadeloupéens aussi. À l’époque aussi je faisais de la radio, à Radio Voka.
J’ai 59 ans et je continue encore à militer. Le but c’est qu’il y ait vraiment une prise de conscience qui se fasse. Y a eu un mieux, mais c’est pas encore ça ; y a pas encore cette prise de conscience individuelle parce qu’on a un potentiel, un pouvoir énorme, une partie l’a déjà mais tout le monde n’a pas. Et c’est important que tout le monde l’ait. Je pense que si 10% de la population a ça, éveillé individuellement, on va faire des choses intéressantes, on est puissants, on est forts ; on peut faire bouger les montagnes.

Interview réalisée le 12 août 2017 par Cases Rebelles.

Lien : La page artiste Facebook de K. Gaspard

  1. pour le nom K. Gaspard
  2. « canne », en créole
  3. Association Générale des Étudiants Guadeloupéen

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