La boucle

Publié en Catégorie: SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

M’y voici de de nouveau. La crise. L’incapacité de bouger, de manger, de dormir. L’impossibilité de ne pas penser chaque seconde à la même chose. Coincée dans un cycle de stupeur, d’effroi. Dans l’interminable réanimation de mes terreurs infantiles et de mes traumas insolubles.
Il n’y a pas grand chose à faire. C’est la vie dont j’ai hérité. Les années de déni n’ont jamais fait que me mener à la réclusion volontaire, à l’auto-mutilation et autres dynamiques auto-destructrices.
J’ai pas mal d’idées sur les racines du mal qui me grignote moi, tout comme il grignote mes frères et sœurs d’autres manières. Je m’allonge dans des divans, prend place dans l’ambiance feutrée de cabinets psys depuis que je suis enfant. J’ai eu l’occasion d’y réfléchir. Mais trouver la source n’empêche pas l’écoulement du fleuve et n’en change pas le cours.
Je considère malgré tout mon existence ou plutôt ma persistance comme un peu miraculeuse. En même temps, elle tient à un fil ténu ; je ne suis pas suicidaire. Je suis donc restée pendant les années de plomb dépourvues de perspectives. J’ai maintenu mon corps et mon esprit dans une espèce d’infra-existence faite de drames et angoisses obsessionnelles insolubles. Depuis plus de 10 ans j’ai trouvé des clés. Pour une vie où la douleur omniprésente est moins forte. L’équilibre est précaire. Et la douleur moins forte mais omniprésente c’est quand même une plaie.
Et puis de temps en temps les hasards, la malveillance, le racisme, les impasses humaines me ramènent aux urgences dans une détresse absolue.
Je suis là, prostrée sur mon siège en plastique. Vendredi soir. Autour ça grouille, j’observe en alerte, tout en poursuivant le fil de mon angoisse obsessionnelle en parallèle. Je ne parle pas aux deux sœurs qui m’accompagnent. Je n’arrive plus à parler hormis pour répéter que je suis désolée d’être celle que je suis. Le temps passe. Des gens plus ou moins tendus nous entourent. Régulièrement, par une porte peu éloignée de nous, des flics entrent tout fiers avec un individu menotté. Ils donnent des ordres, tutoient. Ils n’ont aucun respect, aucune discrétion. Je le vois, le constate mais je suis enfermée dans ma douleur propre. Je suis en colère d’être enfermée comme cela. Dans cette prostration incapacitante. Je suis en colère aussi de savoir que ma seule raison de vivre, les activités de mon collectif, ma famille, peuvent aussi, si je ne fais pas les bons choix, me mener ici.
Me ramener ici. La boucle. Vais-je toujours y revenir ? Je pense toujours que c’est la dernière mais à mon âge il est plus lucide de considérer que dans quelques temps je reviendrai là ; tout en me battant de toutes mes forces pour que cela n’arrive pas.
J’ai honte. Je sais que c’est complètement déplacé mais j’ai honte de ce que je perçois comme une faiblesse. Honte que certain.es aient ce pouvoir sur moi, ce pouvoir de me désagréger de leurs attaques. Honte d’être dépendante de la loterie des urgences psychiatriques. Honte de la manière dont mon cerveau qui a connu les morts violentes, l’isolement, etc. réagit à des faits beaucoup moins graves.
Cela doit bien faire 1h30 que j’hypnotise le carrelage quand arrive une jeune femme en tenue de soignante. Elle dit mon nom et me demande de la suivre. Elle se présente et me dit qu’elle est infirmière psychiatrique. Elle m’invite à rentrer dans une pièce et à m’installer ; elle va revenir. Je reste debout dans la pièce. Je n’ose m’asseoir nulle part. Elle est de retour. Nous nous asseyons. Elle me demande ce qui m’amène. J’explique, avec les mots et l’expertise des toutes mes années d’existence, dans le même état. Elle me parle de psy. Je lui dis que je viens de quitter le mien il y a peu. Elle veut savoir pourquoi. Je ne vois pas l’intérêt mais je réponds quand même.
J’explique que mon psy a essayé de défendre l’idée qu’un attouchement sans consentement n’était pas une agression si on ne le ressentait pas tout de suite comme tel. Je lui parlais en l’occurrence d’un homme qui m’avait mis une main aux fesses. Et de comment ce n’était pas la première fois. Là, l’incroyable infirmière psychiatrique me sort : « Mais vous, vous préférez les hommes ou les femmes? « . Je ne saurai jamais dans quels tréfonds de la normativité et de la culture du viol est née cette question, à ce moment-là.
Que veut-elle ? Dans quel livre, quel cours apprend-t-on à poser ce genre de questions?
Je sors de la prostration, le moi politique prend le dessus. Mais elle se défend. Comme s’il s’agissait d’un débat d’idées. Je n’y crois pas. Où suis-je? Sortez-moi de ce film d’horreur. Je sors le bazooka des attouchements passés pour qu’elle arrête de suite. Cela semble la réveiller de ses élans socratiques et la ramener au fait que je suis là devant elle parce que je souffre.
Mais quand même. La boucle. Encore une fois, des soignant.es tellement imprégné.es de la culture du viol qu’iels essaient de faire du consentement une donnée à géométrie variable, subordonnée au ressenti et à la réaction du moment. Je suis remplie d’effroi. Mais il ne remplace pas mon envahissement mental. Il se surajoute. Alors, mon instinct de survie et d’adaptation se met en place. J’explique mécaniquement ce qui m’amène là et concède encore plus mécaniquement que oui juste pouvoir dormir, donc juste m’assommer à coups de médicaments, ça me suffira. Je n’ai pas besoin d’humanité ou d’expertise psy ; vous venez de détruire toute possibilité de confiance. L’échange se termine. Elle m’explique que je dois voir un psy mais je dois passer aux admissions avant.
Aux admissions une dame très gentille m’accueille. Elle me demande si je suis déjà venue. La boucle. Elle me retrouve dans l’ordinateur. Elle trouve que ça fait longtemps. Moi aussi si j’y réfléchis bien. Mais pour mon cerveau c’est encore tout frais. Et ça s’était bien passé cette fois-là. Nous ne sommes pas sur ce chemin-là cette fois-ci.
Je reviens dans les locaux des urgences psys. J’attends là, presque deux heures. J’observe les allées et venues. Suis témoin du changement d’équipe. Je devine qui est le psy que je dois voir. Je suis près d’un box où ils discutent. J’entends. Pas tout. Mais j’entends trop. J’essaie de fermer les yeux. De me dire que bientôt ce sera fini.
Bientôt ?
Rien n’est fini au moment où j’écris ce texte. Le psy m’a reçu gentiment. Mais vu mon âge et mon parcours (mon passif ?) il n’avait ni le temps ni l’envie de m’écouter très longtemps. Des médicaments. Des adresses pour un nouveau psy. Une proposition presque intéressante pour un programme d’éducation thérapeutique sur les troubles anxieux. Pour là, tout de suite? Des médicaments, rien que des médicaments. Que je passe le week-end. Encore une fois, malgré une certaine bienveillance je ne peux pas exiger d’un soignant qu’il s’implique pour essayer de faire dérailler mes angoisses obsessionnelles. D’autres l’ont souvent bien fait dans ces mêmes situations d’urgence mais là je ne sais pas… Sans doute que tout est devenu trop classique, trop cyclique dans mon cas. Je ne mentionne pas d’idées suicidaires. J’ai l’âge que j’ai. Ma situation, à la fois bénigne et désespérée, peut se résumer ainsi : je ne vais pas beaucoup changer mais je ne ferai rien de grave.
Nous sommes restées à l’hôpital entre quatre et cinq heures. Tout ça pour ressortir avec trois comprimés de xanax et de l’effroi en plus sur l’état de l’humanité et l’état du soin psy…
La boucle. L’inutile. La colère. L’impasse.
Je m’endormirai tout à l’heure surprise par la détente pourtant prévisible et inutile de cette chimie que je déteste. Et je continuerai à essayer de me tenir à distance des urgences psys – encore plus de l’internement – pour quelques années. La boucle. Le sablier.
La suprématie blanche, le sexisme, les abus répétés m’ont plastiquée il y a longtemps. Je me trouve vivante, drôle, active. Mais tout peut toujours s’arrêter n’importe quand et me renvoyer à cette infra-vie qui – si je compte honnêtement – constitue une part bien plus importante que la « vraie » vie qui lui fait face. Des obsessions à se cogner la tête contre les murs. Ma mâchoire coincée à m’en déchausser les dents.
Je ne suis pas fataliste. Je me bats. Je créé sans cesse des issues, des possibles. Et le monde est plein de possibles rencontres thérapeutiques. Mais je ne serai pas soignée par celles et ceux qui m’aiment et il est impératif qu’il n’en soit pas ainsi. Parce que cela mine l’amour quand il est constamment travaillé d’inquiétude, de détection de signes avants-coureurs, etc. Je suis donc obligée de rêver de soignant.es avec un minimum de compassion, d’empathie pour la personne que je suis. Parce que sans ça, juste me dire devient une bataille exténuante.

C’est pour cela qu’il y a la boucle. Que l’infra-vie est si puissante et les allié.es si peu nombreux.ses.

M.LA_Cases Rebelles (Juillet 2019)