La fin d’un amour

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PERSPECTIVES

La fin d'un amour

Which way ? Elizabeth Catlett, 1973

Par M.LA._Cases Rebelles
Octobre 2019

La fin d’un amour m’a souvent ramenée à la mort qui s’est invitée tôt dans ma vie. Au trou soudain dans le cœur de la disparition d’une autre ; aimée, chérie, inoubliable.
Mais la fin d’un amour m’a aussi surtout toujours ramenée à la solitude et l’insécurité dans lesquelles j’ai poussé, terriblement fragile et incroyablement coriace.
Solitude et insécurité auxquelles il m’a bien fallu consentir tant de jours où j’avais à juste titre la certitude que personne ne viendrait me ramasser si je trébuchais, où je savais objectivement que ma disparition mettrait trop de temps à devenir inquiétante pour que quiconque me sauve.
Solitudes et insécurités qui scintillent quand je tombe par accident sur l’étrange marché de l’opulence - extraterrestre à mes yeux - du polyamour, alors que perso je reste ébahie quand juste une personne est prête à m'aimer moi telle que je suis.

La fin m’a souvent ramenée à la trahison et à la loyauté, moi qui ai grandi seule, plongée quotidiennement dans un grand bain de suprématie blanche au javel agressif. De sexisme violemment triomphateur. Qui ai vécu, à domicile, l’abus et la tromperie de la plus faible du couple parental jusqu’à sa désagrégation et sa mort. Qui ai toujours détesté les groupes affinitaires d’aussi loin que je m’en souvienne ; témoin gênante et gênée des emballements, des apogées publicitaires, des échecs programmés et des embrouilles autodestructrices.
Je suis si familière des signes avant coureurs de la trahison.
Les trahisons qui vont provoquer la fin. Les trahisons qui ne manqueront pas de venir, une fois la loyauté évaporée.
Car au fond que doit-on à l’autre au final ?
On se doit à soi-même surtout…

Parenthèse : Se devoir à soi-même... J’y crois mais je ne parle pas là des loyautés politiques en carton qui ne tiennent pas les premières pluies d’automne. Il y a un monde entre une impossible loyauté permanente et une tendance pathologique à la trahison. Parenthèse refermée.

J’ai grandi avec la certitude qu’on finirait toujours par me trahir, contrainte de (re)connaître mon peu de valeur sur le grand marché du capitalisme relationnel. Consciente aussi (à peu près) de mes indéniables fautes.
Longtemps ça m’a rendue parano jusqu’à ce que je constate à force que l’angoisse et l’hyperconscience n’empêchaient pas la chute. Souvent ça l’accélérait même. Mais je tiens à revendiquer malgré tout ma science de la médiocrité humaine (y compris de la mienne) que je dois à tant d’années passées à observer en silence. Je vois les calculs, les esquisses, les négociations, les refoulements, les dénis. Je vois quand mes questions, mes réflexions, mes positions, mes certitudes et mes incertitudes gênent. Quand mon corps embarrasse. Qu’une part de mon vécu dérange.
J’ai connu tant de mondes en faisant semblant d’être transparente ; absorbant tout comme un papier buvard la gamme de nos manières d’être, d’aimer, de fuir, de faire mal, de moquer. Et Dieu que je comprends qu’on ait envie et besoin de me fuir.

Mais je n’oublie pas ou très peu et ça, ça tient plus de la malédiction que du cadeau du ciel. Les psys qui ont jalonné mon histoire sont assez unanimes là-dessus.
Il y a comme une incapacité à cicatriser qui cohabite de manière ambigüe avec une inclination puissante à aller de l’avant, à dépasser, reconstruire, réinventer des relations et me réinventer moi-même.
Je me suis souvent extirpée des décombres, larmes aux coins des yeux et éclats de rires sincères en bannière. Ambivalente à la déflagration des malheurs comme à celle des coups.
Toujours obsédée par la bagarre d’ailleurs, par la remontée de la pente ; mais inconsolable quand même.

L’idée c’est que même s’il est certain que j’aime beaucoup les êtres vivants en général, je sais pourquoi je tombe amoureuse et je sais ce que ce sentiment a chez moi de rare, de particulier, d’exceptionnel et de précieux.
J’aime suffisamment peu pour ne pas me tromper quand ça arrive.

C’est pour ça que je sais que la fin d’un amour – malgré le mal de chien quotidien - peut être le renouveau de ce même amour.
Sa transformation en amitié douce et magique.
Ou sa renaissance flamboyante en amour apaisé par la conscience de la mort. Et des peurs moins infantiles de ma part.
Et tout cela me remplit de joie.
Comme je ne suis pas la seule à décider, cela peut être aussi la rupture au couperet que je hais tellement ; l’obligation d’accepter une morte-vivante dans mon esprit, ma vie, mon quotidien. Obsédante et inoubliable de la manière la plus désagréable qui soit. L'absence complète de sens.

La fin d’un amour flirte avec la mort, la solitude et ses douleurs.
Je sais pourtant qu’une fleur magnifique inconnue des spécialistes pourra s’ériger lentement des cendres.

Mais on fait face aux jours, à l’intense épreuve, avec nos défaillances et nos béances incolmatables.
Avec le cocktail explosif de nos identités en équation savante, mystérieuse et instable, face à la quantité d’amour sain qui irrigua nos racines à l’heure où c’était crucial : enfant, le début de l’amour.
Il est normal de chuter de haut quand cette base d’enfance est si faible, si fragile, si sèche.
Ou qu’elle n’en finit pas de brûler du plus nocif des feux.
Voilà pourquoi la fin fait si mal.
Parce que pour vivre, aimer et y croire, il faut sous-estimer la force des incendies de nos départs. (Enfants, les débuts de l’amour.)
Alors que la fin de l’amour doit tant à ces débuts-là, quand enfant, l’amour ou son absence, la sécurité ou son absence, la présence ou l’absence, la douceur ou la violence, furent gravés dans nos soubassements.

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M.LA. _ Cases Rebelles