La guerre civile au Congo-Brazzaville. 1993-2002. « Chacun aura sa part ».

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE, LECTURES

La guerre civile au Congo-Brazzaville. 1993-2002. « Chacun aura sa part ». de Patrice Yengo, 2006.

Patrice YENGO est congolais, pharmacologue et anthropologue, directeur de la revue Rupture, enseignant à l’Université Marien N’Guambi à Brazzaville, enseignant à l’EHESS à Paris, et également chercheur associé au Centre des Etudes Africaines de l’EHESS.

A propos du Congo-Brazzaville :

Ce pays se trouve en Afrique centrale, un peu au sud du Golf de Guinée, entre le Gabon, le Cameroun, la République centrafricaine, la République Démocratique du Congo (ou Congo Kinshasa) et une petite partie de l’Angola. D’ailleurs les deux capitales congolaises Brazzaville et Kinshasa se trouvent l’une en face de l’autre, séparées de seulement 5 ou 6km par le fleuve Congo. Le Congo Brazzaville est un pays d’un peu moins de 4 millions habitants répartis dans 9 grandes régions : au nord, la Likouala, la Sangha, la Cuvette ouest et la Cuvette, au centre la région des Plateaux, et au sud le Pool, la Lekoumou, la Bouenza et le Niari. En 1996 le FMI a classé le Congo comme PPTE, c’est-à-dire Pays Pauvre Très Endetté, mais c’est en réalité un pays riche appauvri : après le bois et les minerais, sa principale ressource économique est le pétrole (c’est le 37e producteur mondial) et c’est la société Elf qui en exploite la majorité des gisements. Actuellement le président de la république congolaise est Denis Sassou-Nguesso, dernièrement réélu en 2009 et qui cumule en tout 25 ans de pouvoir.

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Ces vingt dernières années, le Congo a connu une guerre civile décomposée en trois périodes : 1992-1994, 1997 et enfin 1998-2002. « Quelles sont les causes immédiates et profondes de cette flambée de violences? » C’est à partir de cette question que Patrice Yengo analyse les prémices de la guerre, mais aussi l’ancrage plus ancien de la violence dans le fonctionnement de l’Etat congolais. La Guerre civile au Congo-Brazzaville. […] « Chacun aura sa part » est un ouvrage entre récit, analyse, témoignage et pensée militante ; le point de vue d’un congolais sur une guerre qui l’a lui-même poussé à se réfugier en France avec sa famille.

Le livre commence par traiter de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) qui s’est tenue en juin 91. Comme dans d’autres pays africains à la même période, cette conférence a eu lieu sous l’influence de la France, et aussi sous la pression des mouvements populaires, des syndicats et de l’opposition pour que l’Etat autorise le multipartisme et que le pays engage une démocratisation des institutions et de la vie publique. À l’époque le président de la République est Denis Sassou-Nguesso, lui-même arrivé au pouvoir en 79 sur un coup d’Etat.

La CNS rassemble des membres des différents partis politiques créés juste avant, des syndicats, associations, ONG, institutions nationales et internationales, des société publiques, etc. Cette assemblée avait pour mission de dresser un état des lieux du fonctionnement des institutions, de l’économie et des finances, des différents politiques menées jusque là. Elle devait aussi statuer sur les assassinats politiques perpétrés depuis l’indépendance et produire des rapports sur l’argent détourné par les dirigeants, le rapatriement des sommes volées et placées à l’étranger. Et pour finir la CNS devait établir une nouvelle constitution pour le Congo et mettre en place un gouvernement de transition qui dirigerait le pays jusqu’aux élections législatives, municipales, et présidentielles de l’année suivante, c-à-d. 1992.

Patrice Yengo met en évidence tout ce que la Conférence nationale portait déjà en elle comme résistances au changement, et toutes les pressions extérieures qui ont pesé sur elle. Cette Conférence servira en fait à légitimer « démocratiquement » une classe dirigeante qui ne se renouvelle pas ou peu, et au final la CNS est restée en grande partie bloquée par les systèmes de pouvoir auxquels elle prétendait mettre fin. Le livre décrypte bien les liens entre Sassou-Nguesso, Elf et l’Elysée, en toile de fond et la responsabilité de ces connivences dans l’échec la démocratisation du Congo. P. Yengo déplore également l’incapacité de la Conférence nationale à résoudre la question des crimes politiques, d’en dénoncer les auteurs et à travers ça de proscrire la violence comme solution politique, le meurtre comme pratique légitime pour les représentants des institutions.

Couverture du livre

Un premier regard sur les logiques internes de l’affrontement permet d’en repérer trois niveaux.
Le premier niveau est constitué par la logique subconsciente qui puise dans le conflit de 1959 les sources de sa réactualisation. Ce conflit qui opposa Fulbert Youlou à Jacques Opongo a irradié la société de telle manière que la bipolarité qu’elle a induite est devenue structurante du pouvoir. Cette bipolarisation légitimante, basée sur l’opposition entre le nord et le sud et plus particulièrement entre les régions du Pool et de la Cuvette ont enfermé l’alternance au sommet dans les limites de ces deux régions.
Le deuxième niveau est celui du personnel politique et de son mode de légitimation. Les trois leaders belligérants représentent trois générations qui se côtoient depuis quarante ans sur la scène politique. La première, celle de Bernard Kolélas, militant de l’UDDIA,1 de Fulbert Youlou, est rattachée à la période des indépendances. La seconde, représentée par Pascal Lissouba, est liée à la première période du parti unique, celle du Mouvement National de la Révolution (MNR) issu du mouvement insurrectionnel d’août 63. Denis Sassou-Nguesso, quant à lui, est représentatif du second épisode du parti unique, le PCT2, qui a permis d’asseoir la légitimité du pouvoir militaire « nordiste ». Ce sont ces trois acteurs et leur classe d’âge que la Conférence Nationale n’a pas réussi à délégitimer, remettant même en orbite des anciennes élites, pourtant désavouées. Le défi spécifique auquel la démocratisation a été soumise, a été de libre jeu du suffrage universel aux ennemis de la démocratie. Ceux-là même dont la pratique politique avait été jalonnée de meurtres et de crimes économiques se trouvaient dans la situation d’accéder légalement au pouvoir d’Etat.
Le troisième niveau est porté par les alliances dont le caractère labile détermine les trois séquences de la « guerre ». La première séquence est consécutives à la rupture de l’alliance entre Pascal Lissouba et Denis Sassou-Nguesso, tissée pendant la Conférence nationale. Pour la stabilité de la classe dirigeante issue du parti unique (MNR et PCT), l’alliance Lissouba-Sassou s’oppose à l’URD (Union pour la République et de Développement) dirigé par Bernard Kolélas, lequel est battu aux élections présidentielles par Pascal Lissouba. De la rupture de cette alliance jaillit une autre en contrepoint, Bernand Kolélas et Denis Sassou-Nguesso, les deux perdants des présidentielles et législatives, mais dont le décompte des députés à l’Assemblée nationale devient majoritaire, mettant ainsi Pascal Lissouba et sa mouvance dans la situation de partager le pouvoir, Lissouba occupant la présidence et la nouvelle opposition prenant les rênes de l’Assemblée nationale. C’est pour ne pas dépendre de cette nouvelle majorité que Pascal Lissouba s’affaire à revendiquer une majorité à l’Assemblée afin de faire aboutir son programme. La dissolution de l’Assemblée national quelques jours seulement après son investiture révèle la nature autocratique du pouvoir post-colonial3.

     Le point de vue Patrice Yengo se construit effectivement à partir de la CNS4 comme moment clé d’un changement politique très attendu, mais surtout comme perturbation majeure dans le fonctionnement du pouvoir puisque ce sont désormais les élections qui détermineront qui prend ce pouvoir. Autrement dit la nouvelle constitution du pays introduit un moyen politique pour arriver au pouvoir ou le garder, là ou avant le système de parti unique, les relations et la violence étaient les ingrédients de composition de la classe dirigeante et l’ « opposition » qui va l’accompagne.

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Après la Conférence Nationale Souveraine, le livre présente une période de transition caractérisée par l’instabilité politique et la préparation houleuse des élections. Et c’est juste après les élections présidentielles de 1994 gagnées par Lissouba que tout bascule : les adversaires politiques s’affrontent militairement en opposant les milices qu’ils avaient constituées chacun de leur côté.

La guerre dure 11 ans. Elle se passe d’abord dans la capitale Brazzaville et s’étend à tout le pays dans les dernières années. Elle est rythmée par l’alternance des alliances entre les trois protagonistes : Lissouba, Sassou-Nguesso et Kolélas. Leur lutte pour le pouvoir va s’appuyer, en les alimentant, sur des manipulations ethniques et régionalistes qui construisent des « ennemis intérieurs » et qui participeront à faire basculer les tensions politiques en conflit armé urbain. P. Yengo pose ce glissement de politique à ethnique comme central dans l’explosion du conflit.

          Dans la ville remodelée par le conflit, la présence de l’autre est assimilée à un ennemi au point d’être perçue comme une souillure à la pureté retrouvée. Pour barrer l’accès aux indésirables, le quartier se transforme en un camp retranché duquel il faut exclure l’autre. L’acte premier de l’exclusion est effectué, comme nous l’avons signalé, dès le déclenchement des hostilités entre Pascal Lissouba et Bernard Kolélas. Bacongo, Bakélékélé, Diata et Mfilou sont les quartiers dans lesquels se pratiquent méthodologiquement l’homogénéisation ethnique et régionale.
L’homogénéisation ethnique des quartiers place Brazzaville dans une situation où l’altérité cesse d’être complémentaire. L’autre n’est plus qu’un ennemi dont il devient dangereux de partager l’espace. C’est au miliciens que revient d’ailleurs le monopole de définir l’ennemi qu’ils sont appelés à mettre à mort. Car la mort est la sanction systématique qui frappe l’intrus ou l’indésirable, étant donné que, dans ce type de conflit, on ne fait pas de prisonniers. Et ne pas appartenir au bon camp, c’est déjà « creuser sa tombe », faire l’expérience du « voyage sans retour ». A moins qu’un évènement fortuit ne vous en délivre:
« Justement, je reviens de l’autre côté, du quartier Diata, quartier habité par les Niboleks et les Zoulous, la milice du Président actuel au pouvoir… Un des garçons m’a reconnu, que j’étais un Lari de Bacongo. Il m’a appelé, il m’a dit « toi tu es Ninja »5 . Il m’a fouillé les poches, il a retiré l’argent que j’avais, 10 200 francs CFA, il m’a pris ma montre, il a enlevé mes chaussures et puis, il a voulu que j’enlève aussi mon jean. Et j’ai dit que je ne voulais pas l’enlever parce que je n’avais pas de culotte sur moi. Après il a dit « tu peux foutre le camp, il ne fait plus jamais revenir ici […]».
Parce que la communauté instituée par la guerre civile se pense comme un corps unifié et total, il s’agit en effet de débarrasser les quartiers respectifs de tous les sympathisants politiques adverses. Pour les reconnaître, il faut que ce soit opéré un glissement entre sympathie politique et appartenance ethnique. La mobilisation électorale s’était chargée d’élaborer ce travail de systématisation. Quand la tension arrive à son terme, la relation est établie, pays du Niari = UPADS6, Pool = MCDDI7,  PCT8= Cuvette, donc Nord du pays. Les sympathies politiques s’éclipsent derrière ces équations et l’homogénéisation ethnique peut commencer. C’est ici que cette entreprise prend toute sa signification de purification ethnique9.

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          La guerre civile au Congo-Brazzaville. 1993-2002. « Chacun aura sa part » couvre une période d’au moins vingt ans : la Conférence nationale ; la période de transition puis les élections ; l’éclatement de la guerre, ses trois et les périodes d’accalmie relative ; la place et le traitement de la population pendant la guerre ; les crimes de guerre ; et le retour à la « paix » ou plutôt au silence.

La toute-puissance du président de la république, le détournement des recettes pétrolière, les organes internationaux de répression économique et leur libéralisme dévastateur, la protection des intérêts français, l’armée comme appui stratégique et force de répression, l’apparition des milices instruments de guerre et catalyseurs d’une rage sociale, le positionnement politique des pays voisins pendant la guerre, et l’instrumentalisation des rivalités ethniques : à travers tout ça se dresse le portrait d’un État post-colonial et de la nature des pouvoirs qui sous-tendent son existence. Et puis ce livre dissèque encore les relations entre pouvoir et violence : la violence d’un pouvoir lui-même institué par la violence, qui ne se partage pas, qui se maintient et se reproduit grâce à la violence ; la violence imposée à un état dominé par des pouvoirs néo-coloniaux et pillé par la classe dirigeante, la violence économique des restrictions imposées par le FMI et la Banque mondiale (dettes, Plans d’Ajustement Structurels, etc.), et enfin la violence d’un État qui maintient le peuple en asphyxie à tous les niveaux.

Cases Rebelles – Juin 2010

(À écouter dans l’émission #2 – Juin 2010)

  1. Union Démocratique de Défense des Intérêts Africains
  2. Parti Congolais du Travail
  3. La Guerre civile au Congo-Brazzaville […], p.31-32
  4. Conférence Nationale Souveraine
  5. Les Ninjas étaient les miliciens au service de Kolélas, les Cobras aux ordres de Sassou-Nguesso ; les Zoulous, Cocoyes et Aubevillois étaient au service du Président Lissouba.
  6. Union Panafricaine pour la Démocratie Sociale
  7. Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement Intégral
  8. Parti Congolais du Travail
  9. idem p.219-220

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