La mémoire du corps

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Firelei Baez

Voici le deuxième volet de notre série de textes sur l’inceste.

Ce corps se souvient. Bien avant de savoir – ou de pressentir puisque tu ne sais toujours pas vraiment – tu avais détecté l’existence de la bombe. Bien avant d’avoir les outils mentaux pour imaginer ce que pouvait être cette bombe. Cette bombe en toi. Ce trouble. Aux âges où le désir s’invite durablement tu as saisi clairement ceci : il s’était passé quelque chose avant. Longtemps avant. Bien avant que tu puisses te souvenir, saisir un visage, un geste. Bien avant la parole. Avec le désir, sont arrivés la gêne, le sentiment de saleté, la sensation de l’intrusion. La terreur obsessionnelle d’être touché, de toucher. Ce corps a sa propre mémoire. Il se souvient de ce moment (ces moments?) dont tu ne te souviens pas. Il est marqué du sceau de l’inacceptable. Mais, cela ne te permet tout de même pas de convertir ce malaise immense en certitudes. Parce que le corps ne parle que son propre langage. Il ne saura pas désigner une bouche, des mains. Il exprime sa difficulté d’être, uniquement.
Tu soupçonnes un adulte. Puis un autre. Tu te crées des certitudes. Mais tu n’en as pas. Tu aimerais que quelqu’un te parle, te libère du corps plombé. Ta sexualité est catastrophique. Tu es incapable de mêler ton corps aux autres corps. Invariablement viennent la panique, ce voile insupportable de saleté et souvent des images violentes. Tu es même incapable de fantasmer, rêver en paix. Le voile revient toujours.
Tu soupçonnes mais tu ne veux pas voir les aveux où ils sont. Parce qu’ils sont trop grossiers. Parce qu’elle n’est pas celle que tu soupçonnes. Alors tu n’entends pas d’aveux, juste un vieux leitmotiv un peu malsain. Mais tu comprends, ou accepte d’entendre, que ce leitmotiv répété obstinément a tout d’une confession publique. Qu’il a tout d’une agression publique ce vieil aveu qui répète la prise de pouvoir sur ton corps par celle qui en a jadis abusé. Un aveu banal se voulant affectueux qui tente de normaliser un désir abject. Elle te semble si vieille. Trop vieille pour que tu relèves, que tu lui demandes, que tu la confrontes. Mais c’est ta seule chance de savoir.
Mais elle ne te répondra sans doute pas. Elle te traitera de pervers – ou un mot qui veut dire cela puisque elle ne connait pas celui-là. Elle te renverra à toi le malaise, la saleté, etc.
Je n’ai donc pas demandé. Je traine toujours ce corps et sa mémoire du désastre.

En dehors de l’horreur de l’abus sexuel elle montrait bien d’autres signes de son incapacité à garder des enfants. Mais elle était là. Et c’était la famille donc c’était gratuit. Souvent les moyens financiers déterminent qui garde qui.

La vieillesse l’a emportée et je ne saurai jamais en dehors de ce que corps ne veut pas oublier.

M.L._Cases Rebelles (11 Décembre 2017).

Illustration : Firelei Báez, Sans-Souci, 2015 (extrait)

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