« La Nuit de la vérité » de Fanta Régina Nacro

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

Peut-on en une nuit réparer un monde défait ? Dans un pays imaginaire sur le continent Africain, les Bonandés et les Nayaks jadis plongés dans la guerre et la violence génocidaire dite inter-ethnique, doivent baisser les armes, faire la paix. La reconstruire dans la fragilité aiguë de l’après tout proche. La nuit de la vérité, 1er long métrage de la réalisatrice burkinabée Fanta Régina Nacro, sorti en 2004, s’empare courageusement des questions de justice, pardon, culpabilité et réconciliation.

Très vite j’ai compris qu’il ne fallait pas que je fasse un film sur la guerre, sur plutôt la fragilité de la paix… Parce que moi je réfléchissais, y’avait aussi les tribunaux de réconciliation en Afrique du sud et avec ces gens qui venaient et qui disaient aux mères d’enfants qui avaient été tués comment ils ont tués mais avec une telle froideur que en essayant de me mettre à la place de ces mamans, j’écoutais je me disais : comment je vais réagir par rapport à ça? Donc y’a cette fragilité de la paix. Il y a le concept de réconciliation, de non-oubli mais de pardon. Et je me suis dit : mais qu’est ce qu’on fait quand on est dans son fauteuil comme le spectateur aujourd’hui et qu’on n’a perdu quelqu’un de façon très atroce et qu’on vous demande de pardonner parce qu’il faut pardonner pour vivre. C’est facile quand on est là, qu’on n’a pas le bourreau en face de soi. Mais quand on a le bourreau en face de soi qu’est ce qu’on fait? Comment? Quelle énergie on va chercher? Quel courage on va chercher dans ses propres tripes pour pouvoir avoir le courage de dire «Pardon, je te pardonne toi qui a tué de façon très atroce la personne qui m’est chère.»1

La force du film tient dans le refus des généreuses et abstraites déclarations de principes, cataplasmes dérisoires sur les plaies des victimes et des criminels. L’individu bourreau ou victime, est ici scruté, dans son corps, sa tête, dans le temps rétréci et implacable d’une tragédie théâtrale.

La tension, celle qui existe justement entre le temps de la vérité et le temps de l’éventuelle réconciliation ne se relâchera qu’en toute fin. Car la vérité est le préliminaire indispensable.

Vous n’avez pas fini de m’expliquer ce qu s’est passé le 16 Juin à Govinda.

– Madame, à quoi bon revenir sur ces horreurs, surtout cette nuit?

[…]

– Mais voyez-vous, moi je suis têtue. Je cherche à reconstituer les événements tels qu’ils se sont déroulés. Et pour que les blessures se referment, il faut que la lumière soit faite alors dites-moi… Dites-moi exactement ce qui s’est passé.

– Je ne sais plus, je ne sais vraiment plus, Madame. Tout ce que je sais, comme vous, c’est qu’il y a eu des massacres épouvantables.

– Alors quelqu’un a eu cette idée de génie : faire jouer les tambours pour appeler à la fête. Faire venir la foule pour qu’elle serve de bouclier humain. Et les gens ont cru, ils sont venus. Ils sont venus de partout comme des agneaux qui accourent au sacrifice. Mais dites-moi, vous avez appris qu’il y avait là les élèves du Lycée Descartes…parce qu’il y était mon fils. Je ne sais pas pourquoi mais il était là. Alors dites moi qui est responsable de ça ? Qui?

– Madame nous sommes tous responsables quelque part… Est-ce que je peux partir?

– Humm… à la vôtre Capitaine.

Fanta Régina Nacro dit qu’il est lâche et dangereux de masquer les responsabilités individuelles derrière les responsabilités collectives. Il y a deux chemins parallèles à tracer absolument.

Je pense que ce qui est important avant tout, c’est la vérité. Tant qu’on n’a pas pu établir ce qui s’est réellement passé et ce qui a pu motiver les actes des uns et des autres, on ne peut espérer aucune guérison. Il faut pouvoir avoir la paix du cœur d’abord. Et cela passe par le choc, la douleur, la souffrance que peut générer la vérité. Ensuite seulement on peut aller vers l’autre.2

La réalisatrice balaie l’illusion d’une paix facile qui ne coûterait plus rien. Les corps marqués des enfants, les fresques sanglantes, la folie d’Edna, les méfiances maladives, les cauchemars coupables de Théo peuplés de mutilés et de rivières sanglantes, tout cela prolonge l’état de guerre et exige, de part et d’autre, des actes forts. « On ne peut pardonner sans savoir » nous dit la réalisatrice et parfois on ne peut pas pardonner du tout. Et si l’on a une conscience juste de ses crimes, on ne peut pas non plus se pardonner à soi-même sans avouer. L’aventure de la réconciliation avec ses tentations de folie, de vengeance, de dérobade est contée ici, fragile et fébrile.

Ce film est aussi profondément travaillé par la question du mal : « Qu’est-ce qui peut amener un individu à un moment de son existence à perpétrer des actes qui parfois relèvent de l’inimaginable? »3 Dans sa quête Fanta Régina Nacro sera entraînée sur une piste dont elle reconnaîtra elle-même plus tard qu’elle était fausse.

Dans notre réflexion, une conclusion s’est imposée : dans chaque être humain il y a une part animale et une part humaine. Et si on est arrivés à de telles atrocités, c’est parce que la part animale prend le dessus. Nous avons donc commencé à fonder notre histoire sur ça, en espérant que ceux qui écoutent et adhèrent à cette histoire se poseront simplement la question : où j’en suis de ma dualité ? Est-ce que j’ai laissé la part animale prendre le dessus sur la part humaine ou est-ce l’inverse ? Mais récemment, je me suis rendue compte que le fondement de cette conclusion était faux : les animaux ne se mangent pas dans la même communauté4.

L’un des personnages, le commandant Théo dira ceci :

Je n’ai pas compris, je n’ai pas compris ce qui s’est passé. Oh, Seigneur… Mais à partir de là j’ai tout compris ; la guerre ouvre les âmes et le Démon s’y installe.

Ni animalité, ni monstruosité ; c’est de la complexité de la psychologie humaine qu’il s’agit. De la capacité du pouvoir à révéler la barbarie qui est au cœur de notre humanité. Et c’est bien notre définition de l’humanité comme opposé de la barbarie qui est erronée. Et cela il faut l’accepter si on veut lutter contre la barbarie ; Fanta Régina Nacro ne s’en détourne pas.

D’ailleurs les personnages clés sont touffus et ambivalents : le commandant rebelle Théo est à la fois un vrai héros et un bourreau.  Le président est creux, démago et pourtant radical dans son désir de paix. Edna, devenue folle de douleur, est en même temps d’une grande sagesse. Soumari, la femme de Théo, est prudente et mesurée, mais simultanément sujette à la panique. Elle est aussi totalement aveugle sur la guerre que son mari a mené. On notera d’ailleurs que si la réalisatrice montre que ce sont les hommes qui décident et font les guerres, elle évite intelligemment l’écueil essentialiste qui tend à faire des femmes les parfaites artisanes de la paix.

Malgré un jeu d’acteurs parfois approximatif, les personnages offrent de multiples facettes. Hormis le caricatural Tomoto censé représenter le peuple ignorant fanatisé par les discours des puissants. Maladroitement avec Tomoto ou plus justement avec Théo, Fanta Régina Nacro dépeint la part incontrôlable des révoltes violentes, les potentiels de déferlements haineux, même quand l’étincelle était un désir de justice.

Avez-vous déjà assisté au passage d’une tornade? Cela m’est arrivé une fois, dans les îles. D’abord, c’est un vent frais qui vous réjouit le cœur. On a l’impression qu’il va renouveler le monde ; c’est la révolution à ses débuts, le réveil des pauvres, des opprimés, des humiliés comme nous étions, nous, les Bonandés. Et le vent apporte la pluie ; elle est bonne, chaude, sucrée comme le premier sang des combats pour une juste cause. Et puis après, après ! Le vent devient de plus en plus fort. Il arrache tous les toits. Il saccage tout. C’est la guerre. Et on ne sait plus pourquoi on se battait. On piétine son idéal tous les jours. On l’étrangle de ses propres mains.  C’est l’horreur, Président! C’est la folie! Alors il faut arrêter tout ça.

Malheureusement, la question de la paix et de la guerre reste un peu coincée dans la lecture strictement morale. Le fait que les conflits ça se fabrique avec de la misère, de la manipulation et des armes, on n’en parle pas. Le fait que des puissants à l’intérieur et à l’extérieur aient intérêt aux guerres dites intestines ou inter-ethniques n’est pas effleuré. Le fait qu’il n’y ait pas de guerres sans armes et qu’elles ne sont pas fabriquées en Afrique n’est pas abordé. Les Bonandés et les Nayaks semblent étrangement souverains, seuls et maîtres de leurs destins, loin des pouvoirs néo-coloniaux et des multinationales.

L’association barbarie/conflits inter-ethniques tend aussi à laisser croire que les guerres dites inter-ethniques seraient pires que les guerres entre nations. Comme si les guerres entre états étaient propres ou raisonnables, dépourvues d’acte de barbaries. Comme s’il y avait un degré acceptable dans l’activité guerrière. Et comme s’il était mieux d’envoyer des contingents de tueurs professionnels au bout du monde que d’amener des voisins à s’entretuer. Mais là c’est sans doute un peu moi qui extrapole…

Le film semble aussi suggérer que l’existence d’« ethnies » serait un problème en soi et que la clé de la paix se trouverait dans la neutralisation sous le rouleau compresseur de l’Universel. C’est, il nous semble, prendre le problème à l’envers. L’ethnie, la religion, la race, le genre ou toutes autres choses sont des prétextes pour dominer et/ou exterminer. Les systèmes de domination et d’exploitation fabriquent inévitablement des Autres. Des Autres menaçants à surveiller qui deviendront des ennemis définitifs quand le besoin s’en fera sentir. Cette démarche va de la stigmatisation au massacre, et les civilisations occidentales imbues d’Universel, justement, n’ont jamais été en reste dans ce type de processus. Bien au contraire.

M.L. – Cases Rebelles

(à écouter dans l’émission n°20)

  1. Interview de Fanta Regina Nacro par Peter Scarlet pour Link TV
  2. Interview de Fanta Régina Nacro pour grioo.com 05/07/2005
  3. ibid
  4. L’atrocité et le regret in Africultures, entretien de Jean-Marie Mollo Olinga et Olivier Barlet avec Régina Fanta Nacro, Octobre 2004

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