« La Permanence » d’Alice Diop

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, AFROEUROPE, MIGRATIONS, SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

C’est l’histoire d’un cadre parfait. Ce cadre ce n’est pas la permanence d’accès aux soins de la santé, la PASS, de Seine-St-Denis à l’hôpital Avicenne qui accueille des migrantEs, plus de 2000 consultations par an, avec de très faibles moyens.

Non le cadre parfait ou plutôt les cadres parfaits sont ceux qu’Alice DIOP trouve dans l’exiguïté de cet espace, ce trop-plein de souffrances. Dans ce documentaire sorti cette année, La Permanence, elle pose son regard avec une éthique et une justesse qui se manifeste également dans le montage.

Ce dispositif très respectueux, intégré à la consultation, n’est pas pour autant fait pour mettre à l’aise le spectateur-témoin. Il dérange. Mais le huis-clos ne quête pas l’explosion dramatique : il s’imprègne de la langueur morbide dans laquelle des vies déchirées, terriblement éprouvées, se trainent au rythme insupportablement kafkaïen de l’administration française. À côté des lourdeurs que suggèrent les mots OFPRA, Préfecture, Récépissé, CADA, la PASS n’est pas cette pièce exiguë, terne et sans faste, peinture rose, porte tapissée de carreaux que l’on voit à l’écran. La permanence est une toute petite possibilité offerte à des individuEs d’exister, de se relâcher un peu, au milieu de toute cette bureaucratie. Une offre fondamentalement insuffisante mais malgré tout essentielle, qui permet de souffler hors de la froideur administrative, des contrôles policiers, du dénuement. Hors de l’accueil rugueux et froid d’un territoire en plein repli sur lui-même, dépourvu de murs, de lits pour les nuits, de sens pour les vies. Ici l’écoute des souffrances du corps et de l’esprit réhumanise.

Le titre La Permanence en devient paradoxal, ironique presque. La permanence pour dire une récurrence de l’éphémère, du limité, une fenêtre temporelle diaboliquement étriquée. Et dans ce micro espace-temps de décompression on peut percevoir combien la migration détruit, ou combien l’on arrive abiméEs du déplacement, ou de ses causes : guerre, répression politique, violences domestiques, pauvreté. Et combien l’ »accueil » français n’arrange rien.

Les vies, ramenées au médical, saisissent cet instant pour se raconter par les cicatrices, les maux de tête, les insomnies et les mots aussi. Le binôme médecin-psychiatre que l’on voit est d’ailleurs spécifique à la PASS d’Avicenne et a été mis en place face à l’ampleur des traumas psys exprimés en consultation.

Même si Alice Diop se refuse au jeu du défilé et que le montage est d’une rare fluidité, la pression de ceux qui patientent est rappelée fréquemment à travers les mentions du « trop de monde », dehors, dans cette salle d’attente que la caméra ne nous montrera vraiment qu’à la fin – complètement vide. Se dit aussi comment tout ce monde, touTEs ces migrantEs, sont enferméEs dans l’attente, là comme dans d’autres lieux tous moins accueillants les uns que les autres, en état de zombification.

Sans effets de manche ou dramatisation, on perçoit la faiblesse des moyens dont dispose la permanence face aux autres administrations qui malmènent corps et âmes. Et on voit comment le binôme se contorsionne pour que le médical serve aussi l’avancement des dossiers justement ; même si la permanence reproduit parfois aussi de la violence administrative.

Pendant la consultation, des emprunts à plusieurs langues permettent la communication minimale nécessaire. En même temps cela induit des limites, certes mouvantes mais qui s’ajoutent au cadre rigide de la relation soignantEs/soignéEs. Les commentaires en français faits par l’équipe médicale reverticalisent le lieu, ses codes, ses dominations. Fréquemment les patientEs sont parléEs, en leur propre présence et c’est leur ignorance du français qui permet cela.

Les médicaments lourds – Deroxat, Tertian, Tramadol – sont évoqués, prescrits sans que – pour ce qu’on en voit – les effets secondaires, les risques ne soient nommés,et prescrits pour des durées qui ressemblent parfois à des condamnations. Il s’agit d’assommer la souffrance et l’angoisse. La gêne du corps médical est palpable et on est bien en peine de voir des alternatives tant les douleurs débordent et tant les horizons sont bouchés.

Diop questionne : état du droit, accès aux droits,accès aux soins, moyens.

Et ce n‘est pas la permanence que le film juge. On ne juge pas les expédients, l’impuissance médicale assumée, la bonhomie du Dr Gheerardt, une blague complètement déplacée sur Ebola, des balancements du « tu » au « vous », ou l’enthousiasme exagéré quand des petites perspectives s’entrouvrent.

Mais conscient de toutes ces limites, le documentaire ne congratule pas non plus. Il ne s’agit pas de dire « c’est déjà ça » de ce lieu où on semble écoper un navire au dé à coudre ; du moins ce n’est pas ce que nous entendons, nous.

On prend surtout note de l’agir obstiné des unEs et des autres.

Le film lui-même en devient presque dérisoire bien qu’essentiel: il regarde le travail, l’impuissance et les montre. Il marque dans cette scène ultime et décisive où Alice Diop est appelée à intervenir d’une pression sur l’épaule d’une patiente : un geste infime qui ne calme pas la crise, qui permet à la réalisatrice de ressentir mais qui ne peut rien pour apaiser la violence de la souffrance éprouvée.

Le film d’Alice Diop va au contact. Il ne change pas le monde. Il n’a pas de promesses rassurantes pour le futur.
Il est indispensable.

Cases Rebelles (Septembre 2016)