La question de la terre en Guadeloupe à travers « Ma part d’héritage » d’Eugène Plumasseau

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES, LECTURES

Nous vous proposons – à travers un roman plutôt rare – de nous pencher sur la manière dont le capitalisme plantocratique a organisé aux lendemains de l’abolition la continuité de sa mainmise sur la terre-moyen de production, et le maintien dans l’asservissement maximal de la main d’oeuvre. C’est d’autant plus intéressant à l’heure où une action en justice commune de LKP, COSE1 , UGTG, la fondation Frantz Fanon, dénonce le dédommagement des propriétaires d’esclaves2 et l’absence de réforme foncière et agraire « portant sur l’ensemble des propriétés d’origine criminelle »3 , de voir comment le capitalisme a organisé la misère des travailleurs agricoles et attaqué systématiquement la petite production libre.

Eugène Plumasseau : militant et écrivain

Le guadeloupéen Eugène PLUMASSEAU était un enfant de Port-Louis et il l’est resté jusque dans la mort en Juillet 2014 puisqu’il y fut enterré. Né en 1926, il fut membre actif du Parti Communiste Guadeloupéen, avant de participer à la fondation du groupe dissident La Vérité4.  Il a écrit plusieurs livres : Ma part d’héritage en 1982, Savinien et Monique : les chemins de l’engagement, une biographie de Henry Corenthin et Paroles emmêlées en 2001.

Le roman Ma part d‘héritage

L’œuvre  d’Eugène Plumasseau est profondément nourrie à  l’autobiographie. Ma part d’héritage c’est l’hommage sincère d’un fils à son père, d’un enfant de Port-Louis à sa terre, le terreau, l’environnement qui l’a vu grandir. C’est le dit des racines et des inégalités qui ont construit le militant. Le livre, situé dans les années 30, fourmille de détails sur la vie quotidienne, sur le travail agricole, sur les différentes tâches, métiers, croyances liées à la vie rurale et aux traditions guadeloupéennes. Mais Plumasseau ne fait pas dans le folklore, il est au plus près des personnages, les yeux vivaces bien grands ouverts sur une réalité datant de plusieurs décennies. Le vécu ravivé pousse une plume au trait précis, affutée par la conscience d’un héritage de classe sociale et une vision politique. Mais c’est aussi avec le plaisir et l’humilité de l’enfant qu’il fut qu’il ressuscite un monde qui a profondément muté au moment où il écrit. Pas de nostalgie cependant : Plumasseau ne cache rien de la misère et il dit tout l’espoir tendu vers l’école pour échapper à l’Usine, ogre capitaliste.

Le roman s’ouvre en France : Isidore, jeune étudiant guadeloupéen y apprend le décès de son père qu’on lui avait caché pour qu’il ne rate pas son année. D’emblée l’auteur dit magnifiquement bien la déchirure du migrant écarté du deuil, et la solitude extrême dans Bordeaux. De cette nouvelle va découler le récit de l’enfance d’Isidore et l’histoire de son père Séraphin ; figure tutélaire et sacrificielle.

Ma part d’héritage est un roman qui raconte sans éclats, sans prétentions mais se loge au plus près du cœur. Il n’est pas forcément révolutionnaire d’un point de vue littéraire mais il est passionnant, touchant et précis. C’est du Réalisme au style plutôt simple, même l’hyper-correction du français tend parfois à appauvrir l’intériorité de personnages quand elle marque des dialogues – dialogues certes émaillés ça et là de créole. Quand les parents créolophones de Séraphin parlent un langage d’essayiste philosophique, c’est surtout Plumasseau qu’on entend penser. C’est le seul élément qui nuit à la qualité d’un livre qu’il faut absolument lire, si vous parvenez à mettre la main dessus : il doit faire partie des classiques guadeloupéens. Notre copie est vieille, l’absence d’indications laisse supposer qu’elle a été éditée à compte d’auteur sans réédition.

L’œuvre pose la question fondamentale de la terre dans les colonies esclavagistes où ce sont les propriétaires d’esclaves qui furent indemnisés et où il n’y eut pas de réforme foncière. De là naquirent une multitude de statuts (parmi lesquels le colonat partiaire) visant à la surexploitation maximale des travailleurs agricoles, prolétaires entièrement écrasés par l’oligarchie plantocratique. Le statut de « colon » sur lequel on s’attardera particulièrement a tout de la liberté illusoire, de l’autonomie précaire. Il est également important de voir comment l’enracinement simple de l’habitat, de la case sur un territoire était loin d’être acquis, sauf pour les anciens esclaves qui avaient obtenu des terres avant ou après l’abolition.
Ici on découvre l’histoire d’une tentative de résistance individuelle à la misère et au pouvoir de l’Usine. C’est un rêve de terre à soi, de culture vivrière, d’une agriculture viable, d’indépendance au système. En face, il y a le capitalisme de l’Usine qui décide ce qu’on cultive et quand, monopolise le traitement de la canne, et cherche à contrôler une main d’œuvre captive et extrêmement sous-payée. L’action se déroule à Port-Louis, au lieu-dit Lalanne, dans un secteur où dans les années 50 l’opposition entre les petits agriculteurs et pouvoir plantocratique, atteindra son apogée.

Une vie de colon

Au début du 20ème siècle on trouve différents statuts pour le travail agricole :

– Les petits planteurs sont propriétaires et sont dits « libres » puisqu’ils peuvent vendre comme ils le souhaitent leur production.

– Les gens casés qui vivent sur l’habitation et sont contractuellement liés aux planteurs. « L’intérêt d’une telle institution consiste, pour le planteur, à disposer en permanence d’un volant de main d’œuvre, coupée du marché du travail. » Travail des enfants, bas salaires, endettement permanent dans les « lolo » appartenant au propriétaire ou au géreur, voilà leur condition.

– Les gens étrangers par opposition aux gens casés viennent s’employer saisonnièrement sur l’Habitation. Parfois ils ne possèdent que leur force de travail,  parfois il s’agit de petits planteurs propriétaires aux revenus insuffisants ou de colons.

Séraphin, le père d’Isidore travaille la terre sous ce dernier statut dans les années 30  : il est colon dans la commune de Port-Libre5 . Le colonat partiaire (ou parfois « colonage »  et/ou parfois « par tiers »)  est une forme de métayage. Les premiers contrats de cette forme particulière de métayage furent signés en Guadeloupe dès 1848, c’est-à-dire au moment de la deuxième abolition de l’esclavage.

Le colonage n’est qu’une forme dérivée de l’association, cette chimère de l’administration post-abolitionniste, comme l’indique Le Pelletier de Saint-Rémy : Le propriétaire fournit la terre ; le noir la cultive, livre les cannes à la balance, et le produit brut se partage par tiers – un tiers pour le travailleur, les deux autres pour le domaine. Observons que la première des clauses qui engagent le colon vis-à-vis du propriétaire consiste dans la culture obligatoire en cannes à sucre de terres louées. Le colon constitue de fait un maillon de la plantation capitaliste. En ce sens le colonage représente, pour la classe des propriétaires fonciers, un mode de contrôle du travail intermédiaire entre le travail contraint et le travail libre.6

Le colon n’est donc pas libre de vendre sa force de travail, qui appartient à l’Usine, stigmate évident de l’ordre esclavagiste. De la fin de la 1re Guerre Mondiale à 1924 le colonat partiaire va se généraliser. Pourquoi ? Pendant la guerre,  les restrictions avaient poussé les travailleurs  agricoles à privilégier l’économie vivrière et les usiniers avaient connu des problèmes de main d’œuvre puisque les agriculteurs qui louaient n’avaient aucune obligation de répondre favorablement « à l’offre de travail  sur l’habitation. Les responsables de la SAUB7 cherchent alors une formule qui leur permette d’exercer une contrainte sur la force de travail du secteur. La tentative consiste à trouver un autre contenu juridique que le bail ordinaire au rapport propriétaire-cultivateur. (…) En 1917, l’administrateur local Robert Castaigne prend la décision, partagée par ses mandataires, de chercher, ‘…à convertir en colons tous nos locataires. »8

Les représentants successifs de la société s’appliqueront à modifier les contrats sans négociation puis à expulser les derniers locataires en 1924. Cette généralisation du colonat partiaire assortie de nouvelles clauses entraine un évident recul social et l’éloignement des perspectives d’autonomie : le colonat dépend entièrement du bon vouloir du propriétaire c’est-à-dire l’usinier.

Assez vite, il avait été en mesure d’honorer les clauses de son contrat. Sa production excédait le tonnage requis à l’hectare sous peine de résiliation : « trente mille kilogrammes de cannes fraîches et de bonne espèce ». il livrait sa production «  sans rien détourner » au bailleur qui en prélevait « vingt cinq pour cent de la valeur » pour le prix du loyer de la terre. Il pouvait s’acquitter des sacs de guano qui lui étaient imposés et vendus par l’inspecteur agricole. Ce dernier fixait également les « variétés de canne à utiliser » . Il avait trouvé le temps de créer et d’entretenir son jardin, lequel « ne devait pas dépasser en aucun cas le vingtième des terres en colonage ».  Son troupeau – autorisé – s’était accru de plusieurs têtes. Mais la surface disponible à l’élevage s’était avérée insuffisante. Réveillé certains jours au petit matin, et trompant la vigilance du garde-particulier à cheval, il allait faire paître ses bœufs dans la lisière des plantations usinières. Il prenait le risque, s’il était surpris, d’une lourde amende. (…) Il avait eu la possibilité de « poser sa case sur les terres de l’Usinier à condition qu’elle ne fût pas adhérente au sol ». toutes les cases des colons étaient, en vertu de cette clause, posées en équilibre sur des grosses pierres.9

La « campagne sucrière » avait lieu de février à juin… Les colons, auxquels était imposé un tonnage journalier, ne pouvaient cependant pas voir l’indication du tonnage sur la balance : il s’affichait dans une pièce à laquelle ils n’avaient pas accès !

La pesée s’effectuait une première fois avec le chargement de canne. On vidait la charrette de son contenu dans ‘la chaîne’- sorte de traineau roulant – qui conduisait les cannes ‘au moulin’. Les rolls du moulin en engrenant leurs dents énormes faisaient rendre à la canne la quasi-totalité de son jus. Il fallait se soumettre à la seconde pesée dite ‘de tare’, à vide. La différence donnait le poids de la livraison, généralement, décevant pour les colons.

‘Exploitation capitaliste’, ‘ paupérisation absolue du prolétariat’ n’étaient pas des formules savantes, mais irréelles. Les colons de Lalanne, la classe paysanne toute entière en connaissait le goût amer. La canne à sucre était demeurée de tous les produits agricoles dont la culture exige cette dépense de temps et de force, celui pour lequel il n’y a qu’une récolte annuelle. Elle était restée le produit dont le prix était irrémédiablement fixé par les autorités coloniales davantage à partir des directives patronales que des revendications paysannes.

Isidore revoyait face à la sucrerie, sur le versant opposé, séparée par la route défoncée appartenant à l’usine et qu’empruntaient les charretiers, une boutique. Elle était tenue par des gens admirables, compréhensifs. Elle rendait un immense service. Elle permettait aux colons de « tenir ».

TENIR !

Aussi, quand arrivait la quinzaine, s’empressaient-ils de régler leurs dettes, laissant la porte ouverte à d’autres achats, à crédit, pour la prochaine paye.10

An tan Sorin

La seconde guerre mondiale arrive. Cette période, appelée « tan Sorin », du nom du gouverneur Sorin qui dirige la Guadeloupe de juillet 1940 à juillet 1943. Elle est marquée par les restrictions et une aggravation de la misère qui va pousser le peuple à redoubler d’ingéniosité dans les stratégies de survie. La Guadeloupe est sous blocus et Sorin, brièvement opposé à Pétain, s’aligne ensuite rigoureusement sur la politique vichyste.   Un article qui s’ajoute au contrat de colonage stipule que le colon doit  « obéir  strictement aux ordres que la société lui donne de la part du Gouvernement en ce qui concerne l’utilisation  des terres données en colonage »11. Par conséquent « Le cultivateur, ainsi d’ailleurs que tous les travailleurs, sont appelés à un surplus de manière à faire face aux restrictions imposées par la guerre elle-même (…) « 12

Raymond GAMA explique que cette nouvelle contrainte donnera lieu à de nombreux abus à Lalanne justement où des colons seront exclus de leurs terres afin de  développer l’élevage.  C’est le sort que connaitra Séraphin dans le roman. Refusant de travailler à l’Usine et de continuer à s’user sur ses terres, il trouve une autre terre à louer à un particulier sur l’Habitation LESCUDIER. Quant à la case de la famille, elle est démontée puis remontée dans le bourg de Port-Libre.

Quelles  parts d’héritage ?

La mort inaugurale de Séraphin signe une victoire ambiguë de l’usine ;  Séraphin meurt libre mais usé. Usé par le travail agricole et la voracité de l’usine.

Face à la difficulté de s’appartenir en terre post-esclavagiste, l’éducation, les études apparaissent comme la principale porte de sortie, le seul investissement valable face à la surexploitation et l’insécurité qui touchent les travailleurs agricoles. Il faut « creuser le fossé entre les enfants et la scélératesse usinière. »13

Dans tous les cas, ils espèrent tirer [de la terre] d’abord les vivres nécessaires à leur existence immédiate mais aussi un maximum de revenus monétaires pour satisfaire des objectifs de leurs stratégies économiques et sociales. En effet, les fournitures scolaires, notamment,  absorbent une grande partie de ces revenus. Le but est de donner les plus grandes chances à leurs enfants et ainsi leur offrir la possibilité de ne pas retourner à la terre.14

Et de fait la trajectoire sociale de Plumasseau atteste de l’échappée sociale conjuguée cependant à un attachement indéfectible à la terre, à sa classe de départ, et un engagement politique conséquent. Séraphin obtient donc sa revanche sociale par procuration tant  par la réussite de Plumasseau que l’héritage populaire et combattant de ce dernier.

Dans les années 50 la poursuite de la politique agressive de contrôle de la SAUB va entrainer un conflit social dans la section de MONROC à Port-Louis. Il s’agit notamment pour l’usine de « réduire le champ d’action des planteurs libres » , « poursuivre sa politique d’engagement de colons »15.  Les forces armées interviendront même en avril 1959 pour soutenir l’Usine.

Toute cette lutte postérieure au récit n’est pas racontée par Plumasseau qui conclut cependant sur le fait qu’en 1981, le peuple ne possède toujours pas le sol qu’il travaille16 , et il demande…

 … la terre n’est-ce-pas, toujours, le dernier lieu de combat qu’abandonne le colonialisme ?

Il est certain que la terre est un point central du combat pour la justice et l’émancipation en Guadeloupe. Et à  nos yeux jamais une terre volée aux amérindiens décimés, fructifiée du sang des esclaves et des engagés ne pourra appartenir justement aux blancs créoles.

Honneur et respect pour le regretté Eugène Plumasseau et à  chacunE d’assumer sa part d’héritage !

Cases Rebelles (Juin 2016)

  1. Collectif de l’Ouest de Sainte-Rose et des environs
  2. http://lesabolitions.culture.fr/le-temps-de-labolition/lindemnisation-des-proprietaires-desclaves.html
  3. Communiqué commun du 2 Juin 2016
  4. Pour en savoir plus sur le groupe La Vérité on peut lire, Luttes syndicales et politiques en Guadeloupe, de Paul TOMICHE chez l’Harmattan
  5. Il s’agit en réalité de Port-Louis nommé ainsi de la Révolution jusqu’au XIXe siècle.
  6. Alain-Philippe BLERALD , « Histoire économique de la Guadeloupe et de la du XVIIe siècle à nos jours », Karthala, 1986.
  7. Acronyme désignant l’Usine : Société Anonyme des Usines de Beauport à Monroc
  8. Raymond GAMA, « La plantocratie face à la petite propriété : le cas de la Société Anonyme des Usines de Beauport à Monroc dans La question de la terre dans les colonies et départements français d’Amérique 1848-1998 », Karthala, 2001. 
  9. Eugène PLUMASSEAU, « Ma part d’héritage », 1982.
  10. Eugène PLUMASSEAU
  11. Raymond GAMA
  12. Raymond GAMA
  13. Eugène PLUMASSEAU.
    Le roman le plus connu et le plus emblématique de cet espoir placé en l’école pour échapper à la malédiction des champs est sans doute le classique La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel, sorti en 1950.
  14. Raymond GAMA
  15. Raymond GAMA
  16. Pour ce qui est du colonat partiaire la loi d’orientation agricole du 5 Janvier 2006 rend impossible la conclusion de type de contrat. En conséquence de la loi du 27 Juillet 2010 de modernisation de l’agriculture, tous les baux à colonat partiaire seront convertis en baux de fermage .

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