Le feu qui craque et nous avec !

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

« Écoutez le feu qui craque et nous avec… », c’est  ainsi que commençait le mail qui annonçait l’arrivée de la 1ère émission de Cases Rebelles en avril 2010 (5 ans déjà !). C’est de cet email qu’est tiré le titre de cette interview de notre collectif, sortie en 2011 dans un livre nommé « Race Rebelle »1 (nous non plus on n’avait pas trouvé le nom du bouquin super original.)  et publié aux éditions Syllepse. L’interview avait été faite par écrit, on la partage ici parce que ça reste en cohérence avec nos vues actuelles. 

Pourriez-vous commencer par vous présenter, tout simplement, et par présenter la démarche et les « objectifs » de Cases Rebelles ?

Cases Rebelles, c’est un groupe d’afro-descendantEs2 d’Afrique et des Caraïbes. À la base ça a été créé en France par des personnes qui y sont néEs ; on l’avait écrit dans l’ancienne version de « Nous sommes », pour ne pas mentir sur ce qu’on était et dire d’où s’émettait notre discours, l’Occident. Aujourd’hui, il y a d’autres membres de Cases Rebelles qui ne sont pas néEs en Europe. Le projet se veut de toute façon mouvant, collectif et ouvert aux NoirEs se reconnaissant dans nos aspirations, qu’ils/elles soient néEs ici ou pas, y habitent ou pas. Ce n’est surtout pas un projet « français » ; nous sommes internationalistes. Nous n’en dirons pas plus sur nous ; on tient à l’anonymat et à la discrétion. La culture dominante a souvent fait des histoires noires un spectacle ; creux, tendance, sexy ou larmoyant. Le « rêve » de Martin Luther King, le X de Malcolm, l’iconographie Black Panthers, tout est devenu du marketing.

On ne peut pas déconstruire les cultures majoritaires avec de la communication de dominants. Même notre présence ici dans ce livre peut être une fausse route… Qui lit les livres ? Qui lira ce livre ? Des militantEs professionnelLEs bourgeoisEs et formatéEs ? Des universitaires arrivistes ou arrivéEs ? Des avant-gardes qui ont trop à perdre pour adopter des positions radicales, innovantes et dérangeantes ? Et qui se fichent d’être compréhensibles ?… Le texte « Nous sommes » est né en janvier 2010. Après l’« été » occidental, nous avions attaqué la « rentrée » avec les mêmes sempiternels espoirs d’actions politiques, en accord avec nos vécus de NoirEs. Et puis nos illusions avaient été piétinées une fois de plus par le racisme chronique dans nos vies et nos espaces militants, et par l’inconséquence pathologique des militantEs qu’on fréquentait, justement sur la question de la race… Oui, l’extrême gauche que l’on a croisée en France est blanche, ethnocentrée et pas du tout critique sur son racisme. Elle n’accepte pas qu’on lui dise et souvent quand on a cru être en présence de gens sincères, c’était de la posture. Cette fois-là, nous étions deux ; nous avons voulu agir. « Nous sommes » est sorti comme un cri ; un appel à l’unité politique des NoirEs contre toutes les dominations.

L’émission est ensuite venue comme une évidence… Dans quels espaces aurait-on pu diffuser un tel texte ? Chez les BlancHEs de gauche qui nous ont trahis mille fois ? Chez des non- BlancHEs pour qui les NoirEs sont des cautions utilitaires ? Chez des NoirEs citoyennistes, lobbyistes ou fascistes ?… Écrit en non-mixité, ce texte engendra logiquement un média d’accueil autonome. Pour apparaître dans l’espace public sans préavis ni autorisation, mais en gardant un certain anonymat, on a choisi le web. Cases Rebelles n’est qu’un espace de re-construction, de re-connexion. Un tout petit cyber-point de ralliement. Pour nous, la véritable lutte doit se faire à l’air libre, dans des lieux réels : des quartiers, des lieux d’apprentissage, de culture, de culte, de travail, de convivialité… À notre échelle, notre espoir est de participer un peu à construire l’unité réelle par l’unité virtuelle des Histoires. Souvent nos méconnaissances, construites par des cultures blanches impérialistes et eurocentrées, viennent sanctifier les ruptures de la traite et du colonialisme. Elles coupent les descendantEs d’esclaves des autres AfricainEs, les immigréEs de ceux et celles qui vivent « au pays », les différentes « générations » d’immigration, les gens et les territoires en fonction des différents statuts administratifs. Elles facilitent les instrumentalisations ethniques autodestructrices, le pillage des matières premières, nos écrasements culturels et linguistiques, les assignations à l’humanitaire… Et au final elles empêchent les fronts anti-impérialistes. Dans l’espace de l’émission, on voulait au moins : penser l’unité noire, hors du colorisme, puisque le référent « blanc » entretient des divisions injustes entre NoirEs en fonction de leur degré de pigmentation ; acter une approche panafricaine et travailler l’unité des afro-descendantEs du monde entier. On voulait penser tout ça comme des possibles, hors des clichés sur les unEs et les autres qui nous ont généreusement été offerts par le Conquérant blanc.
Au final, cette force que nous essayons de recomposer c’est la capacité de s’aimer soi-même et les autres en tant que NoirEs. Ça n’est pas facile si on ne se reconnaît pas dans le spectacle noir que la culture majoritaire nous impose. bell hooks dit ceci :

Sans un mouvement politique de masse organisé, antiraciste, progressiste, dont nous avons besoin, il est encore plus crucial que nos maisons deviennent des lieux de résistances, où nous créons les espaces oppositionnels où l’estime de soi est possible.

Cases Rebelles, c’est avant tout un rassemblement virtuel autour du feu de nos histoires, un modeste quilombo pour accueillir les afro-descendantEs, avec amour et compréhension de nos diversités. Rien de révolutionnaire ne peut se faire si d’abord on ne s’aime pas, soi et ses semblables ; c’est une question de survie.

Dans cette démarche, la question de l’autonomie semble occuper une place centrale. Pourriez-vous expliciter votre conception de l’autonomie ?

Cases Rebelles, dans sa constitution même, a acté l’autodétermination et la non-mixité. Faut-il démontrer à quel point c’était nécessaire et impératif ? L’organisation en autonomie ne doit surtout pas se « justifier » ; l’imposer de manière inconditionnelle fait partie de la lutte. Dans « Nous sommes », on pensait avoir été clairEs… Nous avons quand même eu des propositions de participation à l’émission venant de personnes n’étant pas noires ; des « alliéEs », qui dans leur assurance « bienveillante », étaient prêtEs à venir coloniser un espace qui leur était explicitement fermé. La mixité dans Cases Rebelles, c’est celle de l’écoute.

La première phase dans l’autonomie, c’est de se nommer soi-même d’un mot (NoirE) dans lequel on se reconnaît et qui nous donne de la force. Nous échappons au nom-injure, au nom-stigmate et à l’hypocrisie du non-dit « républicain ». Qui est NoirE pour nous ? Les afro-descendantEs qui se reconnaissent comme telLEs. Ensuite, l’entre soi volontaire et ponctuel facilite une identification et une reconnaissance de vécus. Nous échangeons sans craintes, sans retenue, sans devoir expliquer des ressentis basiques, sans argumenter sur telle ou telle morsure que l’humiliation raciste a fait à notre esprit et à notre corps, sans discutailler sur ce qui est raciste ou pas. Le racisme, ça va de l’attirance exotique à l’extermination organisée ; entre ces deux extrêmes, il y a des blagues, des agressions, le langage, de la discrimination à l’embauche, au logement, etc. Qui subit sait qu’il est blessé. Et les questions importantes et structurelles ne sont pas juste celles qui empêchent d’avoir un statut social « respectable ».

Nous ne voulons pas de témoins voyeurs, modérateurs ou juges, qui se pensent extérieurs à l’expérience raciale juste parce qu’ils ont le privilège d’être du bon côté du manche. Nous ne pensons pas non plus que les regards extérieurs, autorisés, supposés scientifiques, soient les plus aptes à comprendre. Par contre, on sait que l’exploitation des histoires peut remplir à un moment l’ennui occidental, le divertir, et ça remplit les poches et les egos des désignéEs spécialistes. Nous estimons que la spécificité de notre approche vient du fait que nous avons été agresséEs, harceléEs, insultéEs en tant que NoirEs, que nous sommes descendantEs d’esclaves, de coloniséEs, d’immigréEs, d’exiléEs domienNEes… Nos vécus nous ont donné une conscience de race, et la certitude que la race est une des divisions qui ordonne le monde de manière inégalitaire, même si elle n’a aucune réalité biologique. Notre conscience nous la croyons plus juste, parce que la race a été marquée dans notre corps. Les cris de singe, les « hé Mamadou », « hé négro », « ça pue le Nègre », les tabassages, ce n’est ni accidentel, ni anecdotique, ni prescriptible ; ça nous a construits et ça a aussi construit les responsables de ces actes, quand bien même ils et elles les auraient « oubliés ». De ce point de départ, nous traçons un lien subjectif et assumé comme tel avec les peuples noirs du monde entier, parce qu’ils sont à nos yeux des parts vitales de notre humanité morcelée. Nous réunir, nous récupérer, nous voulons le faire avec prudence et humilité, sans approche coloniale, sans les explorateurs, les touristes, les ethnologues, les sociologues, les négrophiles. Ainsi, nous n’écoutons que des anonymes, artistes, activistes, intellectuelLEs, noirEs, telLEes qu’ils et elles se disent dans leurs propres mots.

Sur cette non-mixité-là, nous avons pu transiger exceptionnellement avec « La Vénus noire » de A. Kechiche, parce qu’il nous a été vital à ce moment de nous défendre contre ce truc qui était encensé. Et nous avons aussi pris en compte que le film avait été réalisé par un non-Blanc, ce qui n’empêche pas d’être négrophobe et sexiste.
Mais pointer les traîtres, les faux alliés n’est pas notre priorité. Hormis l’inventaire périodique du petit « Dictionnaire partiel et partial de la négrophobie », Cases Rebelles se veut une émission qui met en avant des luttes, de la résistance, des analyses émanant des NoirEs. Bien sûr on sait que Noir n’est pas une essence… Les expériences différent et varient en fonction de nombreux autres facteurs sociaux (genre, classe sociale, sexualité, âge, santé, nationalité…). Et, bien sûr, on veut se rassembler sans brader nos horizons politiques et notre sens critique. Nous voulons participer à construire, à rejoindre, une culture combative de résistance ; pas uniquement pour le patrimoine révolutionnaire noir mais pour tout le monde. Si nous voulons pouvoir pleurer, nous voulons aussi nous armer. On ne fait pas appel à l’indignation ou aux bons sentiments. Nous ne réclamons pas notre quota de privilèges dans un système fondamentalement injuste ; on n’est pas en quête d’élites noires.

Pour finir sur l’autonomie, il est important de dire que notre foi en la non-mixité ponctuelle ne nous vient pas que de luttes marquées racialement (American Indian Movement, Black Panthers, FLNKS, Bund, etc.) mais aussi et surtout des luttes féministes et sexuelles.

Comment, dès lors, concevez-vous la question des alliances ? Dans votre « Nous sommes », vous dites croire aux alliances avec tous les peuples ou individus  clairement débarrassés de négrophobie. Dans ce contexte précis, à quoi renvoie précisément la question des alliances ?

Pour nous, c’est déjà énorme que d’essayer de remettre de l’unité chez les NoirEs. L’idée d’alliance exprimée dans « Nous sommes » ne concerne pas le projet Cases Rebelles ; c’est plutôt une projection idéale pour des luttes futures. Mais se libérer, ça ne signifie pas lutter uniquement contre le racisme et la suprématie blanche ; c’est lutter sans délais contre toutes les formes d’oppression, avec nos vécus spécifiques de NoirEs, puisqu’ils conditionnent nos perceptions, nos analyses du sexisme, du capitalisme, etc. Donc, à un moment, il faut impérativement pouvoir lutter avec d’autres, BlancHEs ou non-BlancHEs. Il faut pouvoir être au cœur de la lutte, pleinement, sans être blesséEs, oppriméEs, instrumentaliséEs, invisibiliséEs, manipuléEs, infantiliséEs, commandéEs.
Nos expériences, solitaires ou minoritaires, en milieu politique majoritairement blanc nous ont appris qu’on veut bien unE NoirE sur la photo mais qu’on ne veut pas de ses critiques, surtout sur le racisme… Aucun espace ne met miraculeusement entre parenthèses les jeux de domination, même s’il prétend vouloir changer le monde. Il faut donc du rapport de force, et il nous semble que le contre-pouvoir ne se construit bien que dans des espaces autonomes.
Cases Rebelles voudrait servir un peu à ça, pour de futures luttes mixtes. Pour que le rapport de force oblige les BlancHEes à entendre que le racisme et l’eurocentrisme d’autoproclaméEs « communistes » « trostkistes » « syndicalistes » « antifascistes », « féministes », « antiracistes », « anarchistes », « soutiens de sans-papiers » ne sont pas moins nos ennemis que d’autres. Et ils ne nous ont pas moins blesséEs. La liste des exemples pourrait être longue et l’idée n’est pas du tout pour nous de faire le ménage pour rejoindre dans leurs organisations ces braves gens. Mais pour envisager des alliances un jour, le minimum vital sera qu’ils ouvrent les yeux sur les vraies histoires de leurs luttes, sur la réalité des exclusions qu’elles produisent.

Par contre, de manière plus aiguë et plus urgente, se pose la question des alliances avec les autres non-BlancHEs. C’est pour nous largement prioritaire même si ce n’est pas forcément plus aisé. Il y a des contextes où ces alliances se mettent en place très spontanément ; dans un quartier, un boulot, à la fac, dans l’espace public. Ça peut connecter très vite, très simplement et produire, c’est en ça que c’est politique, une compréhension mutuelle sur la race et une solidarité. Bien sûr, ces connexions spontanées sont très variables et très éphémères. Personnellement, on a expérimenté pas mal de connexions avec des non-BlancHEs évoluant dans des groupes politiques majoritairement blancs. En groupes non-mixtes revendiqués comme tels ou en mixité. Ça a été plutôt un échec. Ces personnes, même si elles peuvent être critiques sur leur milieu, sont trop coincées dans une place d’exception dans leur « famille d’accueil » pour risquer le clash et la rupture. Consciemment ou pas, ils et elles servent à mettre à l’aise tel ou tel groupe sur le racisme. En compensation de ce statut de « caution », ils et elles obtiennent parfois le statut de parole d’autorité sur la question raciale ; et si rien n’est formulé sur la question raciale, la simple présence de non-BlancHEs signifie bien entendu pour le groupe que tout est parfait. Mais ça n’est pas toujours simple à décrypter, et on s’est déjà nous aussi retrouvéEs dans ce genre de situations. Dans ce cadre, les non-BlancHEs satisfont aussi à l’injonction sociétale générale à s’extraire du groupe, la famille de départ, qui est faite à touTEs les non-BlancHEs. Il s’agit pour « réussir » de s’assimiler tout en restant un élément exotique. Mais cela ne fonctionne à long terme qu’avec un quota limité de non-BlancHEs et il faut qu’aucune voix contradictoire ne vienne brouiller les fonctions de référence et de caution. C’est bien sûr complètement contraire à l’autonomie et ça illustre bien l’idée répandue que les non-BlancHEs devraient se faire un trou dans les groupes existants pour les réformer ; même créer des groupes non-mixtes à l’intérieur des groupes blancocentrés, ça ne sert à rien. En plus ces logiques de changement par les élites militantes négligent joyeusement la grande majorité des non-Blancs.

Mais ces expériences, comme d’autres, nous rappellent aussi que l’ensemble de la société est raciste et qu’on ne peut pas se contenter de s’attaquer aux formes les plus grossières et les plus intentionnelles de la domination raciale. On a pu vivre, en non-mixité non-blanche, des choses profondément blessantes auxquelles nous étions d’autant moins préparéEs qu’on était supposément entre nous. Nous ne sommes pas à l’abri de nous violenter mutuellement. Parce qu’aveugléEs par nos propres histoires, nos propres douleurs, on ne voit pas en quoi on véhicule aussi du racisme, ou on ne s’en soucie pas. Pas d’alliances durables si on ne reconnaît pas cela ; si on n’est pas curieux des histoires des autres, honnêtes sur les nôtres et si on ne se sent pas solidaires et concernéEs par les racismes et les dominations qu’on ne subit pas. On a touTEs à travailler… Les alliances dépendent aussi de notre capacité à comprendre qu’il y a d’énormes différences de vécu racial ; selon l’âge, le genre, le vécu migratoire, la classe sociale, la religion, les lieux où on a grandi, etc. Il faut refuser qu’il y ait des leaders et des invisibles, que s’invitent des structures hiérarchiques qui ne demandent que ça. On tient aussi à dire qu’on ne rêve surtout pas d’un grand parti non-blanc qui serait créé par une élite militante, parisienne ou pas. Nous voulons de l’inédit. On veut continuer à squatter des marges ; qu’elles s’entrecroisent, se rejoignent ponctuellement hors des logiques de Centre, de parti, d’avant-gardes, de leaders, de programmes globalisants… Nous le vivons comme une violence chaque fois que des élites, des personnages médiatiques déboulent pour dire qu’ils et elles nous représentent. C’est vraiment jouer sur le besoin du pouvoir de désigner des déléguéEs de classe. Nous on ne représente personne et c’est pas parce qu’on a l’air de bien avoir appris notre leçon qu’on veut pas mettre le feu à l’école des dominantEs… C’est important de voir que de toute façon les alliances, c’est dans l’action définie collectivement avec des objectifs pragmatiques communs qu’on voit si ça fonctionne. Et pour revenir à l’émission, n’importe qui peut la diffuser, en partie ou en entier, librement3. Des collectifs l’ont fait. Cette interaction limitée est relativement peu risquée… Certains nous tiennent au courant. Ce n’est pas obligatoire mais ça nous fait plaisir et permet éventuellement des connexions.

Sur l’auto-organisation des non-Blancs en France, comment expliquer la moindre visibilité des organisations noires, par rapport aux organisations arabes ? Est-ce du seulement à la présence plus ancienne et plus massive des Arabes en France ou d’autres facteurs l’expliquent ?

D’abord, il faut s’entendre sur ce qu’est la visibilité. Être visible ça sert à quoi ou à qui politiquement ? La visibilité médiatique n’est pas forcément politique. Elle peut parfois juste vouloir dire que le pouvoir vous reconnaît comme interlocuteur valable pour négocier ou instrumentaliser ; c’est peut-être aussi que vous passez bien dans le spectacle et qu’on aime bien votre numéro de claquettes…
Si les groupes soi-disant politiques d’aujourd’hui se concentraient plus sur le fait d’être accessibles au peuple que sur leur visibilité médiatique, on n’en serait pas là. Ensuite, qui a dit que la question non-blanche en France se résumait aux NoirEs et aux Arabes ? C’est une construction des dominantEs. S’y plier, c’est faire leur jeu. C’est comme réduire le racisme, ou le convertir en un problème de « jeunes », voire de « jeunes de banlieue », mais ça, c’est une autre question. On ne peut penser la question raciale ici sans les Asiatiques au sens le plus large, sans les peuples du Pacifique, sans les Rroms… Les discours comme quoi par exemple « les Asiatiques » souffriraient d’un racisme moins violent parce que moins grossier nous n’y croyons pas une seconde. C’est de la merde de hiérarchiser les souffrances et ça sert des constructions racistes. Par contre, il est vrai que les réponses à une arabo-islamophobie véhémente et omniprésente peuvent être plus visibles, et encore ce n’est pas automatique. La France a une obsession algérienne, coloniale et négationniste, et le monde a une obsession arabo-musulmane (avec tout ce que ce terme implique de raccourcis foireux). Ça, les non-BlancHEs en sont victimes, pas responsables. Mais quand des alliéEs potentielLEs basent leurs réponses, leurs stratégies sur les obsessions des dominantEs, c’est au minimum une erreur, au pire ça recrée d’autres dominations, volontairement ou pas. Jouer la carte de l’immigration majoritaire et centrale pour truster tel ou tel champ, ça aussi c’est opportuniste, ethnocentriste, voire raciste. On nous a déjà proposé plusieurs fois d’être la cinquième roue du carrosse à des occasions où le débat avait été posé de manière complètement arabo-islamo centrée ; aucune place, aucun terme ne renvoyait à nos réalités de NoirEs, africainEs ou antillaisEs. L’alliance politique et durable des non-BlancHEs, en général, est quelque chose qui ne va pas de soi ; ça se travaille. Et certainement pas sur le mode du « quoi que vous viviez ça n’a pas besoin d’être dit parce que globalement vous vivez la même chose que nous ». Ceux et celles qui invisibilisent les autres de cette manière crient au scandale dès qu’on dit que l’unité n’est pas naturelle ou évidente ; il faudrait ne pas se « désolidariser face aux Blancs ». C’est n’importe quoi… C’est toujours une façon de faire taire les Autres que de leur demander de retarder leurs exigences, de ranger momentanément leurs spécificités.

Il y a aussi des spécialistes qui se prennent au sérieux en théorisant qu’en France le pouvoir racialise toute une catégorie de gens en « musulmans » et « Arabes », même s’ils ne le sont pas… Nos vécus de NoirEs nous parlent d’oppressions spécifiques, vécues par des personnes perçues comme noirEs. Les « Nous Sommes Tous Des… » c’est du slogan de manif, c’est tout sauf de l’analyse. Nous pensons quand même que globalement toutes les luttes autonomes sérieuses sont occultées ; on n’est pas sûrEs que beaucoup de gens connaissent le Mouvement des Travailleurs Arabes, ou même la véritable histoire de la Marche pour l’égalité, en dehors de la partie « récup’ » de l’iceberg. Mais c’est vrai qu’il y a un tas d’histoires concernant les NoirEs en France qui sont totalement ignorées… Qui connaît la FEANF créée à Bordeaux en 1949, l’AGEG active en France, l’UNEK interdite en 1978 par Giscard, la Coordination des femmes noires, la FETRANI ? Que reste-t-il de la présence de l’ANC et Dulcie September en France, à part quelques noms de rues ou un collège ? On n’a même pas su obtenir la vérité sur son assassinat… C’est aussi inquiétant quand des supposéEs militantEs te citent Césaire ou Senghor jusqu’à la nausée. Ça ne les questionne pas d’avoir les mêmes idoles que Sarkozy ? Ça devrait les informer sur leurs lacunes historico-politiques… Césaire c’est pas un mec mort à 17 ans comme Guy Môquet ; il a fait une carrière politique entière sans mécontenter plus que ça toute la classe politique française. C’est la seule référence antillaise de tout un tas de gens ; on peut ajouter Fanon, pratique parce qu’il a peu agi là-bas et que son histoire renvoie encore à l’Algérie. Et Sonny Rupaire, l’UTA, le GONG, Felix Rodes ? Et l’ARC, très active dans les années 1980 ? ! De même, des universitaires, des militantEs sortent des kilomètres de lignes sur la colonisation française sans mentionner les Antilles, la Guyane ou le combat kanak… Ce sont des gens qui se disent anticolonialistes, qui disent « françafrique », « postcolonial » ou « néocolonial » dans toutes les phrases mais « oublient » systématiquement le fait que la France possède encore des colonies… Bref, des anticolonialistes colonialistes qui sont tombés des nues avec le mouvement du LKP mais n’en savent toujours pas plus sur l’UGTG ! L’impérialisme s’appuie sur la compétition des histoires. La question de la visibilité, c’est complexe et ça échappe un peu à tout le monde.
Mais s’informer, essayer de connaître, être curieux c’est nécessaire ; refuser de le faire et se contenter du plus évident c’est jouer le jeu des dominants, et le devenir soi-même.

La France demeure un État colonial. Comment expliquer que ce fait soit si peu évident pour de nombreux non-Blancs ? Comment expliquer aussi qu’il n’y ait pas de convergence immédiate et forte sur ce présent colonial entre les colonisés d’aujourd’hui et les post-colonisés ? Comment pourrait se faire cette convergence ?

À propos de la France dite d’« outre-mer », il y a eu des tours de passe-passe statutaires qui ont converti des colonies en départements et territoires, puis aujourd’hui en collectivités… Et au fond, de nombreuses personnes croient apparemment à la validité de l’alliance privilégiée de la France avec des lieux à des milliers de kilomètres, si les habitantEs sont traitéEs correctement. En ce qui nous concerne, quand bien même ces terres deviendraient des paradis pour le peuple, ce dont on est loin, nous resterions indépendantistes ; pas de liberté hors de l’autodétermination totale. L’aliénation coloniale n’est pas qu’économique. Pourquoi ce n’est pas évident pour de nombreux·ses non-BlancHEes ? Peut-être que ça l’est… Peut-être que les assassinats de Lumumba, Um Nyobe, Sankara, Cabral, l’invasion américaine à Grenade, ça a joué son rôle, ça a calmé dans le sang les envies de rêver. Personnellement, on a été marquéEs par des combats comme ceux du peuple kanak ou de l’ARC. Mais nous sommes touTEs biberonnéEs à la propagande coloniale cachée sous le voile du capitalisme global avec ses mirages de développement, de promesses d’embauche, de modernité ; même ses menaces d’effondrement et ses faillites sont instrumentalisées pour renforcer notre soumission. Les ressortissantEs de ces colonies, ont constamment entendu, et beaucoup s’en font écho, qu’indépendants ces territoires finiraient comme Haïti, ou des « pays africains »… C’est même un argument de chantages répétés, une menace. L’indépendance serait une idée dépassée et suicidaire. Comme si la situation actuelle des ex-colonies était le signe palpable d’une incapacité naturelle, voire raciale, à éviter, une fois « laissées à elles-mêmes », la régression et le désastre. On ose même parler de « malédiction » pour Haïti, omettant tout ce qui a été déchaîné sur le pays depuis qu’il a arraché son indépendance. Mais sous prétexte qu’il n’y a plus d’esclavage, plus de Guerre froide, plus d’enjeux évidents, les gens pensent que la France garde ses territoires par pure générosité… Du coup, par exemple, des AntillaisEs, vivant en France, pointent les signes avant-coureurs du désastre qui menacerait en cas d’indépendance : « là-bas ils traitent mal les touristes, développent mal le pays, les jeunes sont violents », etc. Comme si tout cela n’était pas directement lié aux politiques coloniales. Combien sont prêtEs à reconnaître que les relations privilégiées contraintes avec des métropoles empêchent d’organiser localement, entre îles voisines – au niveau caribéen, indien ou pacifique – la résistance économique, écologique, agricole et culturelle ? Le pesticide Chlordecone aux Antilles ou les essais nucléaires à Moruroa en Polynésie, voilà de beaux cadeaux du pouvoir colonial.

Mais on a l’impression que l’idée anticoloniale ne fait plus rêver grand-monde. L’Occidental, qui a les moyens, blanc ou non-blanc, voyage et refuse de bouder son plaisir de touriste-conquérant. Des États- Unis à l’Australie les cow-boys ont gagné et les Indiens ont perdu ; ça semble plié pour tout le monde. Qui se soucie de la face cachée des vacances low-cost en République Dominicaine ? Combien disent Amérique « latine », sans sourciller ? L’un des seuls territoires reconnu un peu largement comme colonisé, c’est la Palestine ; et en même temps toute une rhétorique conditionne à n’attendre ni l’arrêt de la colonisation, ni restitution intégrale des terres. Quant à la justice… Les « indépendances » ont été trahies et nous avons découvert le mot « néocolonial » avec son lot de répressions, dictatures, misères, multinationales exploiteuses, guerres d’ingérence humanitaire/démocratique ; des machines à broyer l’espoir et les luttes. Du coup, d’un point de vue pragmatique, les colonies françaises persistantes sont parfois regardées avec un mélange d’envie et de mépris, pas comme des enjeux de lutte ; des îles tropicales, un statut français, des aides sociales et ces miraculeux papiers qui coupent le monde en deux.

Par ailleurs, ces colonies n’apparaissent jamais dans les questions liées à la migration, et c’est assez révélateur. Sur les Antillais, Alain Anselin4 est un des rares à briser un silence ambigu. Est-ce que la décolonisation est un combat d’arrière-garde ?… Jusqu’aux « indépendances » il y avait des convergences évidentes de tous les étudiants coloniaux et cette époque peut faire rêver. Mais c’était largement parasité par les impérialismes de l’Est et de l’Ouest, et entre étudiants il s’agissait aussi souvent de connexions entre gens d’une même classe, et entre futures élites.

Les liens symboliques existent toujours au niveau des organisations : pendant le mouvement en Guadeloupe, le LKP a reçu des messages de soutien d’organisations (FETAF, Centrales syndicales de Burkina Faso, du Frente de Mexicanos en el Exterior, OSPAAAL5 …) parlant clairement de solidarité anticoloniale. Et c’est vrai que ce mouvement de 2009 a un peu réveillé les consciences mais ça ne bouge pas que là-bas… Ce qui nous manque apparemment aujourd’hui, localement, ce sont des réseaux non-blancs actifs pour de nouvelles utopies anticoloniales, solidaires au niveau international, où les peuples puissent s’informer mutuellement, se connecter à distance et s’aider à agir, sans se « coloniser » non plus. Des moyens de convergence pour que nos idéaux résistent au broyeur capitaliste et aux machines de guerre idéologiques. Il faut des espaces imperméables aux débats dominants ; des espaces qui, par exemple, auraient permis de critiquer la guerre post-électorale en Côte d’Ivoire sans avoir à choisir entre deux ennemis du peuple ; des espaces où déconstruire la propagande sur Haïti. Ce qui se mondialise et nous menace, c’est aussi le regard colonial et raciste… Les actes anti-clandestins en Guyane par exemple le montrent. C’est aussi parlant quand on entend les considérations de certainEs non-BlancHEs sur les immigrations récentes. C’est essentiel qu’elles soient au cœur de nouvelles alliances et remodèlent les luttes. Et puis, qu’est-ce que vont faire bouger en nous les dites « révolutions arabes » et leur cortège de manipulations occidentales ? Et le reste de l’Afrique qui, avec moins d’attention médiatique, se bat aussi ?

Vous dites que votre « foi en la non-mixité ponctuelle ne vous vient pas seulement des luttes marquées racialement, mais aussi et surtout des luttes féministes et sexuelles. » Est-il possible de participer à ces luttes sans une prise en compte conséquente de la race ? Comment expliquer l’extrême sous-représentation des non-BlancHEs dans toutes ces luttes ?

Nous précisons. Notre foi en la non-mixité nous vient aussi et surtout des luttes féministes et sexuelles non-blanches comme l’organisation Gabriela aux Philippines, Gay Men of African Descent, Combahee River Collective, Sampat Pal Devi et le Gulabi Gang, les villages non-mixtes au Kenya de femmes samburu, Okinawa Women Against Military Violence, la Coordination des femmes noires, the National Coalition of Black Lesbians and Gays… Des œuvres d’auteurEs activistes : Audre Lorde, bell hooks, Elaine H. Kim, Chungmoo Choi, Gloria Anzaldua, Joseph Beam, le magazine Fire !! pendant la Harlem Renaissance… Et puis ça vient aussi d’avoir vu ponctuellement des femmes noires proches de nous se donner de la force, pour les combats de l’existence.

Ces groupes se sont structurés autour de la conscience aiguë et simultanée de plusieurs oppressions, d’où leur incroyable pertinence. Il n’y a pas de luttes absolument plus urgentes que d’autres. Nous ne sommes pas plus à l’aise avec des NoirEs sexistes qu’avec des BlancHEs racistes. On ne veut pas nier des réalités sexistes concernant les non- BlancHEs, ici ou ailleurs, sous prétexte que ça peut être récupéré. On sait que ce point-là est polémique ; critiquer ce serait se désolidariser, ce serait trahir la race. Mais on refuse les injonctions aux silences, les interdits ou les tabous. Et on pense pouvoir s’attaquer au sexisme, la transphobie, la lesbophobie, l’homophobie des nôtres plus justement, en étant moins marquéEs par les lectures racistes, homonationalistes, islamophobes (même si on n’y échappe pas). Par ailleurs, si nous croyons plus que tout à l’efficacité de la non- mixité, dont celle de genre, nous voulons aussi dire que nous ne pensons pas que le féminisme soit juste une lutte « des femmes ». On renvoie ceux-celles qui le pensent à bell hooks, par exemple. Les hommes doivent travailler et participer aussi, notamment en se déconstruisant… À cet égard le travail de bell hooks encore sur les masculinités noires a également tout notre respect.

Pour revenir aux luttes féministes et sexuelles d’ici, c’est tout d’abord dans ces milieux-là que se sont faites nos premières expériences de non-mixité (hommes/femmes donc). Et c’est peut-être chez ces militantEs que nous avons croisé le plus d’individuEs se questionnant sur la race. Sans doute parce qu’il s’agissait de luttes considérées comme minoritaires et secondaires. Et de personnes qui avaient soupé de l’axe « prioritaire » marxiste-ouvriériste-luttes des classes… Ça ne veut pas dire que leur conscience raciale était unanimement satisfaisante, loin de là. Ni qu’à un moment des questions de race et/ou de classe ne nous en ont pas sérieusement éloignéEs. Ces luttes, en France comme ailleurs, cachent mal le désir de garder des zones de racisme vertueux. Des accusations racistes de sexisme et/ ou d’homophobie, des essentialismes, de l’homo-érotisme exotique, des blagues racistes, des missions civilisatrices vers les « quartiers populaires » ou les contrées lointaines et « barbares »… En voilà quelques exemples.
C’est vrai que les BlancHEs qui pensent que l’Universel leur coule dans les veines dès la naissance se sentent souvent très doctes et informéEs. Il nous semble que pour l’instant, il n’existe pas de contre-pouvoirs suffisants portés par des non-BlancHEs qui pousseraient ces mouvements à faire leurs autocritiques et à décoloniser leur militantisme. Et c’est clair que la manière bourgeoise et intellectualisante dont l’Université squatte la question n’aide pas.

À propos du livre « Décoloniser l’esprit » de Ngugi Wa Thiong’o, dont vous avez parlé sur Cases Rebelles, pouvez-vous nous dire ce qu’il peut apporter à des non-BlancHEs désireuxSES de lutter aujourd’hui, ici ?

Ngugi Wa Thiong’o nous dit que la domination n’est pas juste économique, et que le colonialisme fait de la question linguistique, et culturelle par extension, un enjeu de pouvoir crucial : l’emprise économique et politique ne peut être totale sans le contrôle de l’esprit. Contrôler la culture d’un peuple, c’est contrôler la représentation qu’il se fait de lui- même et de son rapport aux autres. « Décoloniser l’esprit » est un appel qui prend aux tripes, qui suscite le désir des langues africaines et de toutes les langues attaquées par la colonisation. Il suggère des possibilités de penser, créer, lutter hors de l’universel écrasant des cultures eurocentrées. Il dit tout l’enjeu de cultures libérées comme outils de résistance, de reprise de pouvoir sur nos vies. L’enjeu d’étudier les littératures africaines, caribéennes, afroaméricaines, du « tiers-monde » avant les autres. C’est un vrai programme de décolonisation mentale… et nous y croyons.

Les langues peuvent être les outils d’une récupération de nous-mêmes : nos histoires, nos cultures orales, nos contes, nos chants. Pendant la colonisation et après les « indépendances », pour progresser socialement il fallait renier sa langue et sa culture. C’est clair que dans nos histoires personnelles, la langue et la culture française ont été symboles et outils d’assimilation et de promotion, avec plus ou moins de succès. Or, nos réductions au français nous enferment encore plus dans un « ici » contre un « là-bas ». Dans le vécu migratoire, ça crée des gouffres… L’enjeu pour nous n’est pas d’avoir une « double culture ». Ce cliché ne veut rien dire… Les gens, les lieux, sont traversés de multiples cultures, pas juste territoriales. Mais les langues européennes sont les bras armés d’une uniformisation mortelle et quels que soient nos désirs d’émancipation, nos outils, même alternatifs, sont limités à quelques langues ; ils sont donc eurocentrés et prévisibles.
L’entreprise coloniale n’est pas du tout en soi un projet éducatif vers le colonisé. Il ne s’agit pas de transmettre à tout prix du savoir ; il n’y a qu’à voir le faible nombre de diplômés au lendemain des indépendances. Mais tout projet de domination, et ça se retrouve au niveau régional ou local, inclut un pur désir de destruction de la culture du dominé ; le dominant a besoin de tout comprendre, de centraliser, d’être sûr que hors de lui rien n’est possible à part du folklore inoffensif. L’impérialisme a enfermé langues et cultures dans la compétition, en lien direct avec la barbarie capitaliste. Jusqu’ici, de nombreuses civilisations se sont éteintes et d’autres sont largement sinistrées et menacées d’extinction par les hégémonies culturelles. Des bribes de cultures non-blanches formatées alimentent le divertissement, à la manière d’une exposition coloniale. C’est porté par des associations humanitaires ou culturelles vides, sur fond naïf de « métissage » ou de « partage des cultures » ; un peu de mafé, de danse « africaine », de zouk et de ti-punch, des batucadas… Des BlancHEs trop décomplexéEs pourront venir se remémorer leur dernier voyage au Mali, au Brésil ou au Burkina. Il faut s’extirper de la sphère touristique et travailler à décentrer le monde. Aller vers des co-présences sans compétition, même si ça semble utopique et désespéré. Il faut apprendre, transmettre nos langues. Apprendre des vivantEs ici ou là-bas, leurs histoires et celles des générations passées. Revaloriser les savoirs, mais pas sur un mode condescendant ou spectaculaire ; pas non plus sur le mode des « récits de vies » disséqués par des étudiantEs en socio. Il faut connaître leurs histoires et les aborder de manière critique, politique.
Ce qui est aussi intéressant, c’est que Ngugi Wa Thiong’o est un intellectuel qui agit. À travers l’expérience théâtrale collective de Kamiriithu en 1977, il livre des pistes pour une culture populaire vraiment participative ; et il montre à quel point le résultat d’une telle expérience est subversif. Décoloniser l’esprit est à la fois un plaidoyer contre l’élitisme bourgeois et le folklore apolitique. Ce livre est non seulement important ; mais en plus, il est pas cher et facile à lire !

Enfin, s’il est légitime, comme vous le faites, de poser la question du lectorat de « Race rebelle« , on peut poser la même question et pointer les mêmes limites à propos des auditeurs de Cases Rebelles. La question n’est-elle donc pas avant tout de savoir qui écrit et à partir de quelles perspectives parle-t-on de la question raciale ?

C’est très « intellectuel militant » de voir Cases Rebelles comme un objet écrit. Oui, il y a dans Cases Rebelles des chroniques écrites sur des films, des livres, des personnages historiques. Il y a aussi des interviews. Mais il y a aussi de la musique et ce n’est pas pour remplir les trous entre nos chroniques ; Ti Coca, Moodyman, Robert Loyson, Toto Bissainthe, Lapiro de Mbanga, Paris, Camille Yarbrough, Olodum, au hasard, c’est de la musique populaire et politique. Ça a autant d’importance que ce qu’on dit dans nos chroniques. La musique, c’est du texte mais ça parle aussi au corps. Nous croyons beaucoup au pouvoir politique de la musique instrumentale d’Underground Resistance à Detroit, par exemple ; nous avons été marquéEs par cette puissance-là. La musique permet aussi d’entendre plusieurs langues dans l’émission. Dans les textes aussi nous n’avons pas hésité à mettre, par exemple, du créole sans traduction. L’idée c’est de décentrer sans devenir une émission créolophone, sans recréer un autre centre. On va développer ça ; qu’on puisse croiser du bambara, du sérère, du pidgin, du lingala, du douala, du wolof, du créole capverdien et d’autres langues, sans traduction. L’une des références de Cases Rebelles, ce sont les blocks partys du Bronx qui donnèrent naissance au hip-hop. Afrika Bambaataa était surnommé « the Master of Records » parce qu’il hantait les disquaires de la ville pour trouver des breaks dans toutes les musiques du monde, pour ces fêtes de quartier. On aimerait que Cases Rebelles ce soit aussi comme une block party afrocentrée, qui ne s’adresse pas qu’à la tête mais aussi au corps.

Pour revenir à « Race rebelle », c’est un livre, et ce n’est pas gratuit. Ensuite, pour lire il faut savoir lire (et dans ce cas précis le français) et en plus avoir été initié à la culture élitiste du livre. Très peu de gens lisent, possèdent des livres ou sont abonnés à des bibliothèques. Et parmi eux, les milieux populaires ne sont pas majoritaires. Ce n’est ni définitif ni satisfaisant mais c’est comme ça pour l’instant. On sait qu’il y a des barrières pour accéder à Cases Rebelles. L’émission, pour l’instant, ne s’adresse qu’aux entendantEs. Ça ne nous satisfait pas et on prévoit dès la rentrée une version à lire. Souvent nos militantismes sont pollués d’un validisme excluant que personne ne questionne.
Ensuite, il y a d’autres obstacles matériels à l’écoute de Cases Rebelles : posséder un ordinateur, de la connexion. On sait que tout ça filtre socialement les auditeurTRICEs potentieLEs. De même que les moyens qu’on emploie pour toucher du public…
Après pour ce qui est de notre écriture propre, on a déjà posé les bases de notre autocritique puisqu’on dit ceci dans l’émission n° 9 : « Cases rebelles essaie d’être simple et compréhensible et c’est pas gagné. » Nos références en matière de compréhension sont nos parents ou nos proches et on sait qu’on est loin de faire mouche là-dessus à tous les coups. Ne pas être compréhensibles pour nos grands-parents, par exemple, ça pointe aussi nos limites, ça nous questionne. Oui, le français, notre français, est une agression, quoi qu’on en pense, pour des gens qui nous sont proches… On peut très bien avoir des propos révolutionnaires et se rapprocher des dominantEs par la forme. Quelles que soient les intentions de départ… Nous considérons qu’Édouard Glissant a écrit des essais parmi les plus révolutionnaires que nous connaissons… et aussi parmi les plus hermétiques. L’école, l’Université modèlent le langage ; et on se retrouve à utiliser des mots qui n’éclairent pas les gens dont on se voudrait proches, mais qui les écrasent. Sans la musique, les autres langues, les proverbes, la poésie et son potentiel libérateur, Cases Rebelles n’aurait aucun sens, aucune raison d’être pour nous. Parce que nous-mêmes, on n’a pas été motivéEs que par du bla-bla…

Couverture du livre Race RebelleUn mot de la fin ?

On doit vraiment trouver, créer les espaces de déconstruction, d’éducation populaire qui portent nos luttes, nos enjeux. N’attendons pas d’autorisations, de cautions politiques ou associatives ! Il faut que ça se pense comme des cultures de résistance, des contre-cultures ; n’essayons pas de réparer des sociétés dont les projets restent basés sur la compétition et la conquête.

Ensuite, il est important de comprendre que le racisme ne se mesure pas dans l’intentionnalité et ne se limite pas à une question d’opinion ; les constructions racistes irriguent toute la société. Ça n’a aucun sens de commencer son argumentation par « Moi, je ne suis pas raciste », ni même de péter un câble quand on vous accuse de l’être ; ça signifie juste que la déconstruction ça se travaille !

(Interview publiée avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse)

Cases Rebelles – 2011

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  3. Suite à plusieurs appropriations de nos écrits dans des contextes avec les quels on est en complet désaccord nos contenus ont cessé d’être libres ;  voir encadré sur le pillage des culture noire sur le côté droit en haut à droite de la page []
  4. « L’emigration antillaise en France: La troisieme ile« , 1990. []
  5. Organization of Solidarity of the People of Asia, Africa & Latin America []