« Le jour où j’étais perdu » de James Baldwin

Publié en Catégorie: AMERIQUES, LECTURES

Pour des raisons que je ne comprendrai jamais, le jour où j’ai réalisé qu’une pièce basée sur l’autobiographie ne se ferait pas, que tôt ou tard, je devrais dire oui ou non à l’idée de faire un film, je me suis envolé pour Genève. Je ne saurai jamais pourquoi j’ai pris l’avion pour Genève, qui est loin d’être ma ville préférée. Je ne saurai jamais comment il se fait que je suis arrivé là-bas sans aucune affaire de toilette du tout, ni brosse à dents , ni dentifrice, ni rasoir, ni brosse à cheveux, ni peigne, et pratiquement pas de vêtements. Par ailleurs, j’ai un beau-frère et une belle-sœur vivant à Genève que j’aime beaucoup et il ne m’est même pas venu à l’esprit qu’ils étaient là. Tout ce que je crois avoir apporté avec moi, c’est l’Autobiographie. Et je me suis assis dans la chambre d’hôtel tout le week-end, stores baissés, lisant et relisant – ou, plutôt, traversant sans cesse – la grande jungle du livre de Malcolm.
Les difficultés pour une adaptation cinématographique allaient clairement être énormes, et la sagesse me conseillait vivement de me tenir à l’écart de cette aventure. Cela ne pouvait m’apporter que de la douleur. J’aurais encore largement préféré en faire une pièce de théâtre, mais cette possibilité-là était morte. J’avais de sérieux doutes et des craintes concernant Hollywood. J’y étais déjà allé, et je n’avais pas aimé. L’idée que Hollywood puisse faire une œuvre honnête sur Malcolm ne pouvait que paraître saugrenue. Et pourtant – je ne voulais pas passer le restant des mes jours à me dire : ça aurait pu être fait si t’avais pas été si froussard. Je sentais que Malcolm ne m’aurait jamais pardonné pour ça. Vivant, il avait confiance en moi et j’estimais qu’il me faisait encore confiance, mort, et cette confiance, en ce qui me concerne , m’obligeait.1

Genèse et destinée d’un scénario-fantôme

Ce texte, extrait de No name in the Street publié en 1972 donne la mesure des tensions contradictoires qui animaient James Baldwin à l’idée d’écrire un scénario pour Hollywood sur la base de l’Autobiographie de Malcolm X2.
C’était initialement sur un projet de pièce de théâtre que Haley, Elia Kazan et lui s’étaient accordés en 1967. Hollywood ? Il s’en moque :

Ce n’était tout simplement pas un sujet dont Hollywood pouvait se saisir, et je ne voyais pas l’intérêt d’en parler avec eux.3

Cela se complique quand les droits du livre sont vendus à Marvin Worth. Ce producteur indépendant va s’associer à Columbia Pictures qui s’appliquera alors à convaincre Baldwin d’écrire le futur film. Ce dernier accepte à contrecœur et s’installe à Hollywood dans un environnement où il se sent largement en décalage.
Ensuite les versions divergent.

Marvin Worth dit qu’il lui a fallu deux ans pour arracher un script imparfait et trop long à Baldwin, surbooké et dépassé notamment par des « problèmes personnels »4. Il emploiera Arnold Perl, scénariste de cinéma et théâtre et écrivain pour la télévision, pour le seconder.

Baldwin reconnaît largement que son investissement politique lui prenait une énergie considérable. Mais Worth ne peut être sincèrement surpris ; il sait qui il a engagé.  Baldwin profitera de sa présence sur la côte Ouest pour se rapprocher des Black Panthers et s’investir localement, notamment à Watts. Durant cette période il sera fortement marqué par l’assassinat de Martin Luther King, le procès de Tony Maynard son ami et ex-garde du corps, et le raid contre la maison des Panthers à Oakland. Mais l’échec du projet n’a pas à voir avec cela :

Après que le studio ait rejeté les premières ébauches de Baldwin et lui ait imposé Arnold Perl comme co-scénariste, il a supposé que son scénario serait réduit à des scènes d’action brute et serait un produit en mesure de vendre aux consommateurs une inclusion bidon au panthéon Hollywoodien et un ersatz d’histoire de combat contre le racisme.5

Une part de l’Amérique Blanche se cherche des icônes de réconciliation, motivée par la violence de la décennie qui vient de s’écouler, l’hypocrisie, la peur, la culpabilité. Et nombre de stars s’intéressent de plus en plus aux droits civiques, « maintenant , pensais-je, avec amertume, et un peu injustement, que la question était moribonde »6 dit Baldwin. Le désir de récupération par Hollywood est donc évident.
À l’extrême opposé de ces implications tardives, Baldwin manifeste à l’époque un désenchantement en rupture totale avec l’idéalisme des années 60 et une impatience irritée face à ceux qui pensent pouvoir acheter la paix sociale.

Ils sont tourmentés par le sentiment que quelque chose va terriblement mal, et qu’ils doivent faire ce qu’ils peuvent pour le corriger : mais une grande part de leur qualité, ou de leur manque de qualité, tient dans ce qu’ils perçoivent comme mauvais. Ils n’ont, en tout cas, aucune idée de ce qu’il faut faire – qui le sait? pourrait-on se demander – et donc ils donnent leur argent et leur soutien à quiconque semble faire ce qui pour eux doit être fait. La tentation fatale, à laquelle, pour la plupart, ils semblent succomber, est de supposer qu’ils sont, alors, absous.7

Mais outre le danger d’aseptisation de l’histoire de Malcolm X, ce « deuxième assassinat »8 que refuse Baldwin, s’ajoutent d’autres complications. Les propositions d’acteurs par exemple pour incarner X sont des plus fantaisistes voire simplement racistes : Sidney Poitier, James Earl Jones et même Charlton Heston « en l’assombrissant un peu ».9

Attaché personnellement à Malcolm, politiquement engagé et reconnu comme tel, Baldwin s’expose bien plus dans l’aventure que la cohorte de privilégiés du cinéma, excités par une histoire fumante à laquelle ils se pensent extérieurs : sa responsabilité à l’égard de la communauté noire et des militant-e-s est énorme et il le sait. En 1969, face à l’impossibilité de s’accorder sur une version, sur un acteur éventuel, la collaboration s’arrête. Baldwin y laisse des plumes.

En 1968, malgré les protestations véhémentes de ma famille et mes amis, je me suis envolé vers Hollywood pour écrire le scénario de « The Autobiography of Malcolm X ». Ma famille et mes amis avaient tout à fait raison, mais je n’avais pas tout à fait tort (puisque j’y ai survécu ). Pourtant, je pense que je préférerais être cravaché, ou incarcéré dans le véritable asile de Bellevue, que de répéter l’aventure – qu’il ne me sera heureusement jamais permis de répéter, essayer de survivre deux fois ce n’est pas une aventure que l’on autorise à un ami ou un frère. C’était un pari que je savais pouvoir perdre, et que j’ai perdu – une très mauvaise journée aux courses : mais j’ai appris quelque chose.10

En 1971, Perl lui-même réalise un documentaire : Malcolm X: His Own Story as It Really Happened, financé par Warner Bros., qui avait racheté les droits à Columbia, et produit par Marvin Worth. Il sort en 72 : c’est un succès critique et la famille de Malcolm X l’accueille positivement.
Et en 72 également Baldwin publie sa version personnelle du script sous le nom de One day when I was lost (trad: Le Jour où j’étais perdu).
Mais Marvin Worth garde en tête son idée de film. Nombre de scénaristes, acteurs talentueux vont tenter de s’investir dans le projet et de lui donner vie ; en pure perte. C’est vraiment la rencontre de Spike Lee et Worth autour du script Baldwin/Perl qui donnera naissance à Malcolm X en 1992. Selon Worth, 70% du script original a été conservé par Lee, qui a réécrit lui-même le reste.
Si James Baldwin n’apparaît pas au générique c’est parce que ses ayants-droits en ont fait explicitement la demande, considérant qu’il ne s’agissait pas de son œuvre. Worth et Lee semblent à l’unisson s’en désoler. Mais quand on les entend parler de « script confus » ou insister lourdement sur les problèmes personnels qui auraient perturbés Baldwin, on comprend qu’il était essentiel de garder l’écrivain à distance du cirque hollywoodien.

Le jour où j’étais perdu

En 1992, Spike Lee mit l’accent sur la transformation et la rédemption personnelle, et proposa un Malcolm X digestible pour le grand public. Comme si c’était là l’achèvement du combat noir, dans une nostalgie bourgeoise de radicalité, commercialisable en casquettes et en biopic classieux. Le film qu’entrevoyait Baldwin était lourd d’intranquilité et de lassitude.

Au sommet d’un gratte-ciel new-yorkais, une coupole devient le balcon d’un palais présidentiel à Dakar : des drapeaux s’agitent, des foules compactes de Noirs acclament. Malcolm, barbu, sourit et répond aux acclamations. Un très jeune étudiant noir, le visage vif et sérieux, lui parle.

L’ÉTUDIANT

Vous devez revenir. Vous devez revenir parmi nous.

MALCOLM

Je suis revenu. Après tant de siècles. Merci… merci ! de votre accueil. Vous m’avez donné un nom nouveau.

Dans une grande salle, quelque part en Afrique, on revêt Malcolm d’une robe africaine.
Au moment où le chef politique noir place la robe sur les épaules de Malcolm et prononce son nouveau nom, celui-ci le répète à l’étudiant.

MALCOLM

Omowale

L’ÉTUDIANT

Il signifie : Le fils qui est revenu.

MALCOLM

On m’a donné tant d’autres noms.

Nous voyons le livre du Registre sacré des Vrais Musulmans. Une main y inscrit le nom : « El-Hadji Malik El-Shabazz ».
Nous voyons une Bible familiale et une main noire y inscrire : « Malcolm Little, 19 mai 1925 ».

Malcolm, parlant à l’étudiant :

MALCOLM

Je reviendrai. Je vous le promets.

MALCOLM

… Si Dieu le veut.

Les fenêtres des immeubles new-yorkais, que le soleil fait étinceler. On entend la voix de Malcolm.

MALCOLM

Tant de noms…11

C’est une esthétique expérimentale de juxtaposition temporelle qui domine Le jour où j’étais perdu. Différents vécus, différents héritages sont constamment mis en présence, sans hiérarchies ni jugement moral. Malcolm X est l’enfant des luttes de ses parents, du Garveyisme, du panafricanisme, des voyages en Afrique et à la Mecque, de Boston, de Harlem, de Lansing, de foyers de l’assistance sociale. Il est l’enfant du patriarcat, de la violence, de la prison, de la Nation Of Islam, de l’Islam de la Mecque, de l’auto-défense armée, de la mosquée n°7, de sa Muslim Mosque Incorporated, de l’OAAU12. C’est un homme bienveillant et à bout. Adulé et isolé. Acclamé et incompris.

MALCOLM

… Le destin du monde changera le jour où les peuples de l’héritage africain s’uniront dans une seule fraternité! Le massacre d’hommes noirs en Afrique du Sud est le même que celui d’hommes noirs en Alabama, ou à New-York.Ce massacre ne prendra fin que quand tous les peuples non blancs du monde se considèreront comme un seul peuple. C’est la seule riposte à la vieille tactique britannique, encore utilisée aujourd’hui: diviser pour mieux régner!

[…]

MALCOLM

Mon gouvernement vous dira, je le sais, que la situation de l’homme noir en Amérique ne cesse  de s’améliorer. Ne le croyez pas. C’est simplement une autre tactique pour maintenir la division et la confusion parmi nous. Je vais vous dire quelque chose: je n’ai jamais vu tant de Blancs aussi gentils avec tant de noirs que vous, Blancs qui êtes en Afrique. En Amérique, les Afro-Américains luttent pour leur intégration. Ils devraient venir ici, en Afrique, voir comment vous souriez aux Africains. Vous avez vraiment accepté l’intégration ici. Mais pouvez-vous dire aux Africains qu’en Amérique vous souriez aussi aux noirs? Non! Et vous n’éprouvez aucun amour pour les Africains. Ce que vous aimez, ce sont les minerais que le sol de l’Afrique recèle.13

Comme dans toutes ses œuvres, Baldwin se défend d’enfermer la complexité d’une vie dans une progression simpliste et linéaire. Il refuse de faire de Malcolm revenu de la Mecque l’incarnation ultime et mature d’un saint de la réconciliation raciale, après que les États-Unis n’aient cessé de le traiter comme un démon raciste. X, dans le texte de Baldwin, est présenté avec ses racines contradictoires, ses espoirs, ses doutes. Et il n’est pas toujours compris par le peuple noir. Baldwin mêle les expériences, les périodes, pour proposer un héritage trouble et incontrôlable. Parce que l’histoire de El-Hajj Malik El-Shabazz, Malcolm Little, X ou Detroit Red, est le fruit amer d’une civilisation américaine bien loin d’être guérie.

Ce livre vaut surtout pour le regard particulier et la sensibilité de Baldwin. Comme il est basé sur l’Autobiographie, et que le film de Spike Lee en reprend de larges parts, il n’y a pas de matière biographique inédite. Pour cela il faut plutôt se tourner vers les biographes récents même si la vérité de Malcolm est dans ses écrits et ses interventions publiques. Quant à James Baldwin, son œuvre à la croisée des questions de classe, genre, sexualité et race, est précieuse.

MALCOLM

Laisse-moi au moins te donner mon adresse.

LAURA

Non.

MALCOLM

Au cas où…

LAURA

Au cas où quoi? Au cas où je m’apercevrais que je ne peux plus faire le trottoir? Non. Ne t’inquiète pas pour moi, Malcolm. C’est trop tard. Tu aurais pu faire quelque chose pour moi, jadis…

MALCOLM

Quand? quoi? Peut-être je peux encore.

LAURA

Tu aurais pu m’épouser. Tu ne le peux certainement plus maintenant, n’est-ce pas ?

Elle rit.

LAURA

Quelle pourriture la vie. Tu es parti, puis Daniel est venu et quand ce fut terminé avec Daniel et que lui aussi fut parti, j’avais fait tant de trucs, pour Daniel et pour moi, que je ne supportais plus les mains d’un homme sur mon corps, sauf s’il me payait. Si tu voulais m’épouser maintenant, il faudrait que tu amènes un autre gars. Je ne fais ça que pour le fric. Tu es drôle. Tu as l’air choqué. Pourquoi les pasteurs sont-ils toujours choqués? Vous êtes pourtant censés en savoir plus sur la vie que le reste des gens .

MALCOLM

Laura…, tout ce que je sais, c’est que… Dieu est grand. Je sais que l’amour et l’espoir existent. Et que nous sommes capables de changer.

LAURA

Malcolm, quand une robe est déchirée, on peut la raccommoder pour la faire durer encore un peu . Mais quand une robe est en lambeaux, il ne reste plus qu’à la jeter. Il y a un  degré d’usure au-delà duquel on ne peut plus rien faire. Je le sais. Toi aussi, tu t’en apercevras un jour.

Malcolm ne réponds pas tout de suite.

MALCOLM

Je te donne tout de même mon adresse.

Il lui tend un bout de papier qu’elle contemple rêveusement, puis range dans son sac. Elle allume une cigarette.

LAURA

Ce dont j’ai vraiment besoin, Malcolm, c’est d’argent pour le métro.

MALCOLM

Je vais te donner ce que j’ai. Ça te suffit?

LAURA

Merci. Comme ça, ma bonne femme ne m’engueulera plus. J’aurai peut-être accepté d’aller à ton temple, mais je sais qu’elle voudrait pas en entendre parler.14

M.L. – Cases Rebelles

  1. No Name In The Street, James Baldwin, 1972.
  2. co-écrite avec Alex Haley
  3. No Name In The Street
  4. http://articles.latimes.com/1992-11-15/entertainment/ca-648_1_marvin-worth
  5. Bringing Malcolm X to Hollywood, Brian Norman, 2010.
  6. No Name In The Street
  7. Ibid
  8. Ibid.
  9. James Baldwin: A Biography, David Leeming, 1994.
  10. Le Diable trouve du boulot, James Baldwin, 1976
  11. Le jour où j’étais perdu, James Baldwin, 1972
  12. Organization of Afro-American Unity
  13. Le jour où j’étais perdu.
  14. Ibid.

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