Le ravissement de « Moonlight »

Publié en Catégorie: TRANS & QUEER LIBERATIONS
 

He came
like
the day
awakening
color
without
ever
straining
its reason

I stared
like
a child
at the circus
awed
with
dim hope
answering
his call. (( "Sunday, november 6, 1987 " par  Sidney Curtis JOHNSON. Texte extrait de "The Road before us" d'Assoto SAINT. ))

 

Je voudrais poser mon enchantement avant que le vacarme du monde ne me rattrape ou que l’intellectualisation ne trouble l’état de grâce dans lequel Moonlight ((Le film sortira en salle en France le 1er février 2017)) m’a plongée.

Le film du réalisateur étasunien Barry Jenkins est un triptyque calmement magistral. Les images, les plans sont magnifiques. Faussement superficielle, la narration par bribes rend chaque scène - chorégraphiée au millimètre - fondamentale et anthologique. Les dialogues sont également très forts et précisément dosés.
Ici, la vérité des personnages ne se dit pas dans l’accumulation biographique ou l’inventaire psychologique. Elle s’embrasse en fragments. Et à l’image de celle du bain de mer, chaque scène est un baptême.

Sur trois périodes de sa vie, nous retrouvons Chiron, enfant noir du ghetto de Liberty city à Miami, élevé par une mère pauvre et toxicomane. Le cœur « évident » de l’intrigue c’est le chemin difficile de Chiron vers lui-même, vers l’amour et l’homosexualité.
Mais autour de cette évidence s’étoilent de nombreux sujets : la masculinité, la parentalité, l'homophobie, les déflagrations de l’adolescence et leurs conséquences, la communauté, la confiance, le pardon, la difficulté de trouver un espace à soi.

Enfant, Chiron - surnommé « Little » - est confronté au harcèlement de ses pairs bien avant de savoir ce qu’est l’homosexualité. Comme souvent – avant tout questionnement d’identité ou de coming out – la violence des normes de genre et de sexualité somme de se déterminer, de se positionner – et en même temps de se conformer - pour survivre socialement. « Little » est perçu comme homo selon les critères d’une masculinité toxique, violente qu’il ne parvient pas à performer. Il se retrouve définit par l’insulte – pédé – sans la comprendre.
« Suis-je homo ? » demande à un moment l’enfant.
Juan – l’acteur Mahershala Ali complètement fabuleux – figure paternelle temporaire et ambigüe, lui répond qu’il a le temps ; il n’a pas à savoir maintenant. Il a le temps – ou il devrait l’avoir…

Les injonctions délétères de la masculinité sont ici rejetées par un dealer respecté – archétype d’une forme de masculinité triomphante. Juan, s’il prend soin de Little, n’est ni un héros, ni un sauveur. Il vend du crack -l'histoire se déroule pendant les années de l' "épidémie" - et détruit la communauté, dont la mère de Chiron. Ce que questionne avec puissance le film c’est la manière dont chacunE est plus ou moins contraintE d’entretenir un système – masculinité, drogue, violence, etc – qui le dépasse et qui l’emprisonne. La subtilité du traitement cinématographique est dans le refus des réponses faciles, évidentes à l’économie de survie qu’est la vente de drogue, à l’addiction, à la violence, à la masculinité toxique. Chiron adulte va incarner en partie cette virilité qui l’a oppressé enfant, et participer à l’économie de la drogue qui lui a volé l’amour de sa mère. S’il vit désormais ailleurs - Atlanta – il n’échappe pas aux forces systémiques qui l’ont violemment structuré. L’éloignement lui a permis de se réinventer mais dans une certaine conformité. Les échappées solo miraculeuses ont leurs limites. Si socialement, culturellement, matériellement, affectivement on ne peut pas ou ne veut pas échapper à sa communauté de départ, on doit toujours négocier. Moonlight est tissé de ces bouleversantes négociations.
Le potentiel révolutionnaire du film réside justement dans l’absence de manichéisme, de sermons, de solutions toutes faites. Il est aussi dans l’humanité complexe de personnages tant ordinaires que surprenants. À l’image du personnage de Chiron, l’œuvre dit énormément dans ses silences, dans le langage des corps. À condition de se laisser flotter.

À l’origine de Moonlight, il y a "In Moonlight Black Boys Look Blue", un texte très personnel de Tarell Alvin McCraney, acteur et comédien né en 1980 à Miami. Malgré ce qui est écrit ici et là, le texte n’a jamais été pensé comme une pièce et n’a jamais été joué. Tarell l’a rédigé comme un script sur la base de sa propre enfance. Barry Jenkins le réalisateur qui a également grandi à Liberty City a trouvé dans le texte de McCraney de forts échos de sa propre enfance.

Le travail sur la représentation de l’enfance resplendit justement dans le jeu des acteurs avec une mention spéciale à Ashton Sanders pour l’incarnation bouleversante de Chiron adolescent. Mais Alex R.Hibbert et Trevante Rhodes sont également fascinants dans leur capacité à donner vie, humaniser, et incarner à des âges différents le  continuité d'un rapport au monde. Mais le jeu de l'ensemble des acteurICEs est d’autant plus puissant que chacunE passe relativement brièvement du fait du découpage du film. Et c’est là que toute la magie de Moonlight opère tant les empreintes restent, tant les personnages continuent de nous habiter bien après la fin du générique.

M.LA._Cases Rebelles (23 Janvier 2017)

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