Le Western de Max Jeanne

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES, LECTURES, PORTRAITS

Guadeloupe
premier importateur caraïbe
de gueules de vaches
de gueules de porcs
de flics marque déposée
de Képis-rouges made in France
Vingt policiers au kilomètre carré
Qui dit mieux
Pollution
Surpollution
Surpopulation
île polluée
surpolluée
surpeuplée
tue-flic
flic-tox
on cherche du flic-tox
pour L’Assainissement

couverture de la première édition du livre WesternC’est en en 1978 que sortait Western un ciné poème de Max Jeanne poète romancier né en 1945 dans la commune du Gosier, en Guadeloupe. Cette première œuvre hybride était autoqualifiée de « cinépoème ». Le texte lui-même était agencé graphiquement de manière expressive et était ponctué par des illustrations de Michel Rovelas, peintre et sculpteur également guadeloupéen.
Western, comme le genre hollywoodien sanglant qui célèbre l’écrasement des amérindiens du Nord.
Le terme est ici repris pour dire l’Histoire des îles Caraïbes de Colomb jusqu’à l’actualité coloniale répressive de rédaction du poème.
Avec colère et humour Max Jeanne racontait une histoire d’oppression, de dépossession et d’aliénation, « une histoire jouée sans moi à guichets fermés » comme il l’écrivit dans un autre poème. Ce faisant il écrivait un poème de combat. Un poème qui incitait le spectateur temporaire et victime des cow-boys et de la colonisation à rompre les chaînes…
C’était en 1978.  Depuis, il n’y a pas eu de miracles mais de nombreuses luttes…
Le texte est séparé en 6 époques historiques. Voici un extrait de la première époque qui débute en 1493 :

Terre, Terre, Terre, Terre, Terre, Terre,
OH
Depuis si longtemps déjà
Cloué sur la porte de mes nuits
Ce rêve en moi d’Indes à découvrir
D’une Désirade à explorer
Mon pays c’est la Mer
Je suis le Découvreur

Razzia
Arawaks
Caraïbes
Noms de sable
A jamais dissous dans la Mer
Dans la Nuit
Mon poème
Déjà manchot
Avant que d’être
Avant même que de naître
Et à jamais brisée
La flûte de bambou
Aux notes de paix
Œil mutilé de ma mémoire
Mots sans sépulture
Objets volés non identifiés
Rien
Ni étoile
Ni stèle
Ni même un poème-lune
Totem fiché
Dans la plage de la nuit
Mortes
Tuées
Les trois âmes du Caraïbe
Et que de coupures
Que de scènes floues
Dans le film de ton histoire
Guadeloupe
Depuis ce viol premier
Les années succèdent aux années
Et le monument toujours
Te fait défaut
Qui garde trace
De ce passé
Deux fois mort
Deux fois assassiné
Les images se brouillent
Dans ma mémoire
Des pages
Et des pages blanches
Jonchent le lit de mon poème
Silencieux
Comme un Carbet abandonné
Et seul
Clame encore
Aux quatre point cardinaux
Du temps
L’écho d’un nom ancien
Le vieux samba
Notre oncle
Le vent caraïbe
Kalinago
Anacaona
De mes mots périssables
Je vous salue
Guerriers caraïbes
Gisant nus sous l’oubli séculaire
Et la bonne conscience d’Europe
Et c’est comme si
rien n’avait eu lieu
mon île
et que le film de ton Histoire
repartait à zéro

SILENCE
on tourne
la page

Pour précision :
Le « carbet » c’est le nom donné aux abris que fabriquent les Caraïbes. « Kalinago » est le nom que se donnaient les indiens caraïbes ; l’appellation Caraïbes venant des colonisateurs. « Anacaona » est une héroïne amérindienne d’Ayiti ayant combattu les espagnols dès leur arrivée.

On voit bien ici que Max Jeanne est un driveur attentif, attentif à l’histoire, attentif à l’espace. Et il est dans l’errance aussi profondément caribéen qu’indéniablement du Gosier. Il entretient d’ailleurs une relation privilégiée avec la mer qu’il fréquente assidûment depuis l’enfance. Professeur de français, il est pourtant resté un homme du peuple et a gardé le souci d’une poésie vivante. Il aime dire et faire vivre le texte ; héritier de toute une culture populaire orale et musicale, héritier aussi de la poésie noire politique américaine. C’est aussi un diseur en langues multiples comme la Caraïbe, partageant sa passion des autres poètes. Et il méconnaît les ruptures temporelles attentif à la création des jeunes générations. Il n’a lui-même au fil du temps rien perdu de sa force poétique :

Hier
ma vie muselée
tanguant
à fond de cale
et mon nom nomade
jeté
par-dessus bord
de ma propre Histoire
jouée sans moi
à guichets fermés

aujourd’hui
ce sablier ventriloque
bloqué
à hauteur de nombril
et ce soleil
soldé à la va-vite
et puis
scellé
sous vide bleu-ciel

circulez mémoire
y’a rien à voir

Mais au lieu
de tirer comme ça
un trait
sur l’eau passée
peut-être
vaudrait-il mieux
regarder la mer en face
retrousser les vagues
et rebrousser mémoire
de quatre siècles
en moi-même

Pas moyen de jouer
Tout le temps
A colin-maillard
Avec mon nom
mon île
mon nombril

île-caye
île-cage
trop petite
pour s’y retirer en soi-même
marée montante
marée basse
courant de haut
ou courant de bas
la géographie impose à l’histoire
perdue
sans être jouée
le large ourlet
de ses brisants

Extrait du recueil Boutou sorti en 2001 chez Ibis rouge.

Il a également sorti plusieurs romans dont le génial Jivaros. Western a été joué en 1998 en Gwadloup par la compagnie Thalia et le livre a bénéficié d’une réédition presque 29 ans après la première par l’Harmattan. Mais seule la couverture a changée. Le contenu reste toujours aussi brûlant :

Et chaque jour le scénario recommence
Et le cinéma continue
Ecran de mes jours
Feuille blanche de mes nuits
Même sommeil
Même réveil
Même mauvais sommeil
Même mauvais soleil

Eaux territoriales du songe
Brisants de mes mots
Interview de la Mer
Griot fidèle
Me guidant à grands balans d’années
En changement d’ère
En l’aire étroite de ton nom
Ton nom crucifié
Ton nom phare
Ton nom phénix
Ton nom boussole
Ton nom totem
Ton nom tam tam
Ton nom Viet-Nam
Que le temps
Plage
Après
Plage
Corrige
Comme un manuscrit de sable
Guadeloupe

M.L. – Cases Rebelles

(À écouter dans l’émission #7 – Décembre 2010)

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