Les murs et le reste

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

Il y a quelques mois encore, on me disait, alors que j’exprimais mon refus de venir m’exprimer dans un lieu militant d’extrême-gauche qui avait dans le passé fait preuve maintes fois de son racisme et de son sexisme : « Mais non, tu sais, ce ne sont plus du tout les mêmes personnes… »

Ce ne sont plus les mêmes personnes… Rien d’étonnant. Le nomadisme et le jeunisme étant fréquents chez nombre de militantEs privilégiéEs, blancHEs , bourgeoisEs, valides, révoltéEs de circonstance, bien souvent ce ne sont plus les « mêmes personnes ».

Les murs tiennent. Entretenus par des générations de « militantEs » qui savent qu’ils trouveront là le confort d’idéologies eurocentrées toutes faites saupoudrées d’une pincée de mauvaise conscience et d’une tonne de bonne conscience.

Les murs tiennent, solidement renforcés par des années de privilèges de groupes affinitaires, de syndicats, de partis, etc. Par des années d’absence de remise en question sincère; notamment sur la place ou plutôt l’absence globale de non-blancHEs .

Les murs tiennent ; colmatés par quelques présences alibis pour lesquelles je n’ai vraiment plus beaucoup d’amour .

Les murs tiennent vaguement ensanglantés par les blessures de celles et ceux d’entre nous qui ont cru pouvoir dire leur vérité ; mais on ne fait pas entendre la vérité à des murs.

« Mais non tu sais ce ne sont plus les mêmes personnes »

Oui. Et les murs tiennent grâce à ces personnes si différentes mais si identiques à la fois. Les murs tiennent de leurs privilèges socio-économiques jamais ébranlés par l’impérieuse nécessité de notre justice.
L’impérieuse nécessité de justice et de réparation qui imposerait au moins un auto-sabordage en lieu et place des pitoyables mea-culpas – quand il y’en a.

« Non ce ne sont plus du tout les mêmes personnes ». C’est ça… Tout comme la France d’aujourd’hui par exemple ne compte plus dans ses habitantEs de négriers-esclavagistes. Plus d’individuE qui toucha la chaine qui toucha la chair de mes aïeux. Et du coup, quoi, faudrait se détendre?

Ne pas constater que les mêmes idéologies font tenir les murs ?

Des réparations dans ce contexte-ci ou dans ce contexte là, ça veut dire quoi ?

Ça veut dire : payez ! Comment? Abandonnez vos lieux, vos structures.

Au lieu de continuer d’essayer de nous y inviter.
Alors que depuis des siècles vous squattez nos terres sans que jamais personne ne vous ait invitéEs.
Alors que depuis des siècles vous y semez misère et destruction.
Abandonnez vos lieux. RENONCEZ A VOS PRIVILÈGES. Et acceptez que nous choisissions au final de tout brûler pour tout recommencer.

Mais, non :  « Ce ne sont plus du tout les mêmes personnes »

Ça veut dire quoi donc ? Que par ces magnifiques tours de passe-passe ou de chaise musicale on doit s’enthousiasmer, aimer, oublier l’histoire de vos lieux, de vos partis, de vos syndicats, de vos bars, de votre patrie ? Oublier qu’à chaque fois qu’on croit à ces nouveaux départs les mêmes écrasements s’opèrent.
Si vous lisez Cases Rebelles régulièrement vous savez que je ne m’adresse pas souvent à « Vous ». Cases Rebelles c’est pour « Nous ».
Vous savez aussi peut-être que j’ai écrit un jour : j’ai séparé nos routes.

Entre le moment où j’ai commencé à écrire ce texte-ci et aujourd’hui, les abus se sont gentiment et massivement institutionnalisés et accélérés sous état d’urgence. Depuis le moment où j’ai commencé à écrire et aujourd’hui, il y a eu un 1er tour de vote : et voilà qu’on nous enjoint de nouveau gentiment d’aller voter pour des bons fascistes afin de contrer des mauvais fascistes. Tout ça pour sauver des idées que nous n’avons jamais vécues dans vos murs. Mais bien entendu nous savons qu’il y a toujours pire.

Le racisme, ça va de l’attirance exotique à l’extermination organisée ; entre ces deux extrêmes, il y a des blagues, des agressions, le langage, de la discrimination à l’embauche, au logement, etc1

Je souhaiterais que vous mesuriez le poids de vos responsabilités dans ce vaste gâchis largement prévisible. Dans cette guerre d’usure qui a consisté constamment à nous mettre à la place où vous désiriez nous mettre, aux places inconfortables et humiliantes qu’il vous arrangeait de nous laisser dans VOS murs. Parce qu’il n’a jamais été question de renoncer à vos orgueils propriétaires. Parce qu’il n’a jamais été question que nous soyons autre chose que des figurantEs, parléEs, manipuléEs et diaboliséEs en cas de rébellion. Parce qu’aujourd’hui certainEs sont perquisitionnéEs et humiliéEs parce que même ce qu’on croit nos murs restent VOS murs quoi qu’il advienne. Et ça, celles et ceux qui n’ont jamais consenti  au changement, aux Réparations, à ce qu’on abatte les murs en sont aussi responsables. Celles et ceux qui nous ont répétés « mais non tu sais ce ne sont plus les mêmes personnes » en sont responsables.  Celles et ceux qui ont refusé que l’on brûle tout pour recommencer sont responsables. Celles ou ceux, des plus révolutionnaires aux plus réformistes,  qui n’ont eu de cesse de nous proposer, nous imposer les mêmes vieux outils eurocentrés éculés, comme s’ils avaient fonctionné un jour, sont responsables. Celles et ceux -pseudo-alliéEs- qui ce faisant ont misé sur nos épuisements et nos difficultés d’organisation sur un territoire où tout nous est contesté en sont responsables. Et encore une fois quoi que nous fassions nous sommes piégéEs. Entre de vraiEs ennnemiEs et de fauxSSES alliéEs. Entre VOS murs.

Mais bon,  il parait que ce ne sont plus les mêmes personnes. Qui tiennent les discours, les codes, les clés, les béliers et contrôlent les passeports. Et ce ne sont pas les mêmes qui assignent à résidence et rêvent de de camps. Et pourtant, peu de changement entre les murs. Les leurs, les vôtres.

M.L. – Cases Rebelles (Décembre 2015)

  1. Le Feu qui craque et nous avec.

Vous aimerez peut-être :